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Le scandale de l'espionnage de la NSA et l'offensive contre la liberté de la presse

Par Chris Marsden
7 novembre 2013

La récente publication des documents de la police concernant l'arrestation et l'interrogatoire de David Miranda, compagnon du journaliste Glenn Greenwald, le 18 août dernier à l'aéroport de Heathrow à Londres, constituent une mise en garde sérieuse sur l'état de décomposition avancé de la démocratie en Grande-Bretagne et internationalement.

Ils montrent que Miranda a été retenu sur la base d'accusations de terrorisme manifestement inventées de toutes pièces dans le seul but d'empêcher la publication des reportages sur le scandale de la NSA. Pendant que les agences de renseignements britanniques, américaine et européennes développent l'appareil d'espionnage électronique de masse dont a besoin un Etat policier, comme l'ont révélé Greenwald et le lanceur d'alerte Edward Snowden, les forces de sécurité intérieures développent l'appareil juridique et policier d'un régime autoritaire.

Un document du quartier général de la police nationale à Scotland Yard, publié suite à un recours de Miranda devant les tribunaux, déclare : « Des renseignements indiquent que Miranda est probablement impliqué dans une activité d'espionnage qui a le potentiel d'œuvrer contre les intérêts de la sécurité nationale du Royaume-Uni… De plus, la révélation, ou la menace de révélation, est conçue pour influencer un gouvernement et elle est faite dans le but de faire avancer une cause politique ou idéologique. Cela rentre par conséquent dans la définition du terrorisme. »

Ce type de remarques pourrait facilement être fait par les responsables de n'importe quelle dictature policière. Avec une définition aussi large, pratiquement n'importe quel authentique reportage sur le comportement de l'Etat, qui risquerait d'embarrasser les responsables de l'Etat ou de révéler leurs comportements illégaux, et qui serait écrit avec une certaine méfiance à leur égard, peut être poursuivi pour terrorisme.

Le 11 octobre, la commission paritaire sur les droits de l'Homme (JHCR) du Parlement a soutenu la mise en détention de Miranda en déclarant : « Etant donné la nature actuelle de la menace venant du terrorisme international […] le pouvoir statutaire d'arrêter, d'interroger et de fouiller les voyageurs dans les ports et les aéroports, sans suspicion raisonnable n'est pas en soit incompatible avec le droit à la liberté […] ou le droit au respect de la vie privée. »

En fait, l'affaire Miranda montre comment la multiplication des fouilles policières sans raison valable est utilisée pour faciliter les atteintes aux droits démocratiques fondamentaux, y compris la liberté de la presse, ainsi que les fouilles en masse de gens sans lien avec le terrorisme. Rien que l'année dernière, 60 000 personnes ont été « arrêtées et examinées » dans les aéroports du Royaume-Uni dans le cadre de la Loi sur le terrorisme de 2000.

Le ciblage des journalistes s'accompagne d'actions contre le journal The Guardian et de menaces de mise en examen pour mise en danger de la sécurité nationale et conduite assimilable à la trahison pour avoir publié les révélations de Snowden.

L'arrestation de Miranda avait été précédée d'une descente dans les bureaux du Guardian. L'éditeur en chef Alan Rusbridger a expliqué comment « deux experts du GCHQ [Government Communications Headquarters] » ont supervisé la destruction des disques durs pendant que les journalistes utilisaient des perceuses et des disqueuses pour détruire les clefs USB qui contenaient des fichiers cryptés afin d'éviter que la police ne les saisisse.

Cameron, soutenu par son adjoint, le libéral-démocrate Nick Clegg a demandé une enquête parlementaire sur le Guardian, qui a été soutenue immédiatement par Keith Vaz du Parti travailliste dans l'opposition. Il a proposé que la commission des Affaires intérieures qu'il préside se charge de cette chasse aux sorcières. Il a été suivi par Hazel Blears, représentante du Parti travailliste à la Commission sur les services de renseignement et la sécurité (ISC) qui a déclaré que celle-ci enquêterait sur le fait de savoir si le Guardian avait effectivement « mis en danger la sécurité nationale. »

Le nouveau chef du MI5 fait partie des hauts responsables des services de renseignement qui ont déclaré que les fuites de Snowden étaient un « cadeau » pour les terroristes.

Le député conservateur Julian Smith a obtenu le droit d'organiser un débat à Westminster Hall pour présenter ses arguments selon lesquels le Guardian devrait être poursuivi pour aide au terrorisme et mise en danger de la sécurité nationale. Smith a cité la Loi sur le terrorisme et la Loi sur les secrets officiels comme bases possibles pour des poursuites ; il a reçu le soutien de Julian Lewis, membre de l'ISC et de James Brokenshire, ministre de la sécurité au Ministère de l'intérieur.

La semaine dernière Cameron a menacé les médias, disant qu'ils doivent faire preuve de « responsabilité sociale » quand ils font des reportages sur les fuites de la NSA et du GCHQ, sinon il serait contraint d'utiliser « des injonctions ou des D-Notices ou même les autres mesures plus dures. »

Une D-Notice [Defense Advisory Notice] est une demande envoyée par le gouvernement aux médias, et qui est généralement respectée, les enjoignant de garder le silence.

Les remarques de Cameron ont été précédées d'un recours à l'institution féodale non élue du Conseil privé de sa Majesté pour faire passer en force un genre de statut obligatoire de la presse pour la première fois en 300 ans, avec un superviseur qui impose un code de conduite dicté par le gouvernement. De nombreux sites internet, dont le World Socialist Web Site, seront soumis à cette loi, s'ils « ont un contenu en lien avec l'actualité » ou s'ils ont plus d'un seul auteur.

La Loi sur le terrorisme de 2000 est l'une des nombreuses lois, règlements et décisions de justice qui ensemble donnent à l'Etat des pouvoirs extraordinaires pour réduire les droits démocratiques, tout cela étant censé combattre le terrorisme. Cette loi est maintenant utilisée contre les journalistes, les activistes politiques, et les journaux afin de dissimuler les crimes massifs de l'Etat telle la surveillance de masse des travailleurs en Grande-Bretagne et internationalement.

La propagation de ce type de législation montre on ne peut mieux à quel point la Grande-Bretagne et les autres pays de l'OTAN ont fait du chemin sur la route qui mène à la dictature.

Dès le 18e siècle, grâce aux luttes remontant à la révolution de Cromwell, voire même avant, et qui ont culminé en 1695 avec la fin de la censure avant publication, la Grande-Bretagne pouvait s'enorgueillir d'avoir la presse la plus libre du monde.

Le Quatrième pouvoir était accepté comme ayant un rôle particulier, pour reprendre les termes du politicien conservateur Thomas B. Macaulay, de « garde-fou comparable, et plus que comparable, à tout les autres pris ensemble » pour faire que l'Etat et les politiciens rendent des comptes.

Cette fonction essentielle n'était pas déterminée par le caractère de telle ou telle publication, bon nombre d'entre elles étant aussi vénales que celles d'aujourd'hui, mais par le droit du public de savoir. Une presse libre est un moyen essentiel d'empêcher le gouvernement de déterminer ce que l'on peut savoir.

« L'humanité ne se verra plus dire maintenant qu'elle ne doit pas penser, ou qu'elle ne doit pas lire, » écrivait Thomas Paine dans les « Les droits de l'Homme » en 1791.

La liberté de la presse aujourd'hui est considérée comme une menace inacceptable par l'oligarchie capitaliste qui est terrifiée par l'opposition populaire tant aux attaques contre les droits démocratiques qu'à la politique d'enrichissement personnel obscène, aux dépens de la grande majorité de la population. C'est ce qui sous-tend la grande tentative actuelle de refuser aux travailleurs leur droit à l'information sur ce qui est fait contre eux par le gouvernement et ses soutiens dans le monde des affaires.

L'on ne peut s'opposer à l'imposition de la censure de la presse et à la criminalisation des reportages que par le développement d'un mouvement de masse de la classe ouvrière dans une lutte contre le système d'exploitation capitaliste et ses défenseurs politiques. Comme Paine lui-même l'a écrit, les tentatives du gouvernement de limiter ce qu'un auteur publie seraient « une sentence contre le public et non contre l'auteur, et ce serait également le meilleur moyen de déclencher ou d'accélérer une révolution. »

(Article original paru le 6 novembre 2013)