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La déflation et la faible croissance attisent les tensions économiques

Par Nick Beams
20 novembre 2013

De nouvelles données parues la semaine dernière montrent que l’injection d’argent dans le système financier par les principales banques centrales à travers le monde ne fait pratiquement rien pour alimenter la croissance économique mondiale. Au contraire, tout semble indiquer que les vastes opérations d’impressions de billets sont en train de créer les conditions pour une autre crise financière mondiale.

De plus, au milieu de la stagnation généralisée, les tensions entre les grandes puissances économiques s’intensifient.

Vendredi, le Financial Times a dit que des «statistiques décevantes sur la croissance économique» pour l’Europe et le Japon ont «anéanti les espoirs que la reprise économique mondiale soit renforcée dans la deuxième partie de l’année.»

L’Allemagne, la principale économie de la zone euro, a connu une croissance de seulement 0,3 pour cent lors des trois mois précédant septembre, tandis que l’économie de la France s’est contractée de 0,1 pour cent après avoir crû de 0,5 pour cent lors du dernier trimestre.

Au Japon, l’essor initial donné à l’économie par les politiques surnommées « Abenomics »—la tentative de la Banque du Japon de doubler les réserves d’argent du pays—semble être parvenu au bout de son rouleau. Le taux de croissance a été réduit de moitié lors du troisième trimestre, chutant à un taux annualisé de 1,9 pour cent après avoir atteint 3,8 pour cent lors du deuxième trimestre. Cette chute est principalement due à une baisse de la consommation, qui est passée d’une croissance de 0,6 pour cent à 0,1 pour cent, et à un déclin des exportations, qui se sont contractées de 0,6 pour cent.

Devant un ralentissement, la politique de l’ «assouplissement quantitatif» de la Réserve fédérale américaine va vraisemblablement continuer. Lors du témoignage devant le comité sénatorial des banques, Janet Yellen, sélectionné par le Président Obama pour remplacer Ben Bernanke en tant que chef de la Réserve fédérale (Fed) en janvier, a dit que l’économie américaine et le marché du travail américain opéraient «bien en deçà de leur potentiel» et devaient s’améliorer avant que la Fed ne réduise sa politique de stimulus monétaire.

La raison officielle fournie par la Fed et les autres banques centrales pour l’approvisionnement de monnaie facile aux banques et aux institutions financières est que c’est nécessaire pour stimuler l’économie. Cependant, la vraie raison est que des bas taux d’inflation, et même la déflation, causent des problèmes majeurs pour les détenteurs importants de dette, particulièrement les institutions financières. Les taux d’inflation et les prix étant bas, la véritable valeur des dettes et des remboursements de dette commence à augmenter dans des conditions de stagnation économique.

Cette possibilité était clairement dans l’esprit du chef de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, lorsqu’il a annoncé un abaissement surprise du taux de refinancement de la BCE, de 0,5 pour cent à 0,25 pour cent plus tôt ce mois-ci. Draghi a dit que les perspectives économiques ont changé brusquement lors des dernières semaines et que la zone euro fait face à une situation «globale et prolongée» où l’inflation va être bien en-deçà de la cible de 2 pour cent.

Draghi a dit que la BCE était «techniquement prête» à réduire le taux d’intérêt au-dessous de zéro si nécessaire. L’inflation en décroissance s’ajoute au fardeau de la dette dans plusieurs pays de la zone euro. Par exemple, on estime que pour toutes les baisses de 1 pour cent du taux d’inflation, l’Italie doit réduire les dépenses gouvernementales d’un autre 1,3 pour cent du produit intérieur brut (PIB). Malgré les mesures d’austérité des deux dernières années, la dette du gouvernement italien a augmenté de 119 pour cent du PIB à 133 pour cent. L’Espagne, la Grèce et le Portugal sont dans une situation similaire.

Annonçant la décision liée au taux d’intérêt, Draghi a affirmé que le conseil d’administration de la banque était «pleinement en accord avec la nécessité d’agir», avec seulement des désaccords au niveau de la synchronisation. Cette affirmation est démentie par le fait que les représentants de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Autriche qui figurent sur le conseil de la BCE ont voté contre la décision.

Draghi est accusé d’avoir agi dans les intérêts de l’Italie et d'autres pays, comme la France, qui ont demandé que des mesures soient prises pour abaisser la valeur de l’euro afin de stimuler les exportations. Tandis que tous les banquiers centraux nient que les coupes dans les taux d’intérêt visent à réduire les valeurs des devises, conformément aux engagements des membres du G-20 pour contrecarrer la dévaluation compétitive, les abaissements de taux d’intérêt menacent de déclencher une guerre des devises.

Les banques centrales dans plusieurs pays ont réduit les taux d’intérêt lors de la récente période. Plus tôt ce mois-ci, la Banque nationale tchèque a pris des mesures afin d’abaisser la valeur de la couronne contre l’euro, promettant de continuer à vendre la devise «aussi longtemps que nécessaire» afin de stimuler l’économie. Les banques centrales australiennes et néo-zélandaises aimeraient voir la valeur de leurs devises diminuer (le gouverneur de la Banque centrale australienne, Glenn Stevens, a dit que la valeur du dollar australien est «inconfortablement élevée») mais craignent que les abaissements de taux ne mènent à la croissance d’une bulle dans le marché immobilier.

Aux États-Unis, on craint que les politiques d’argent facile de la Fed ne provoquent une autre crise. Selon plusieurs avertissements, les activités des Fonds de placement immobilier, qui empruntent à court terme et investissent à long terme dans des prêts hypothécaires, pourraient être une source d’instabilité financière si les taux d’intérêt commencent à augmenter. Dans son rapport sur la stabilité financière dans le monde publié en octobre, le Fonds monétaire international a mis en garde contre les «perturbations importantes dans le marché immobilier secondaire» qui pourraient avoir des «implications macroéconomiques», c’est-à-dire un impact déstabilisateur sur le système financier américain.

La stagnation économique en cours de l’économie mondiale, dont la fin ne semble pas être proche, mène à une lutte féroce pour les marchés et à des tensions grandissantes entre les grandes puissances économiques. Laurent Freixe, le vice-président exécutif de Nestlé, la plus grande compagnie alimentaire dans le monde, a émis des commentaires sur le développement des «tensions déflationnistes». Il a récemment dit: « Il n’y a pas de croissance sur le marché, alors tout le monde se bat pour avoir un morceau d’une tarte qui diminue.»

Ces tensions se sont manifestées dans plusieurs domaines. Plus tôt ce mois-ci, le Trésor américain a critiqué l’Allemagne pour l’impact déflationniste sur l’économie mondiale de sa poussée constante pour obtenir des excédents d’importation, provoquant une réplique acerbe du côté allemand.

Il y a aussi des divisions qui se creusent à l’intérieur de la zone euro. Après la division dans le conseil d’administration de la BCE, le président de la Commission européenne, José Barroso, a annoncé une enquête afin de savoir si l’excédent du compte de transactions courantes de l’Allemagne était néfaste pour l’économie européenne.

Tandis qu’il insistait pour dire que «l’examen approfondi» n’était pas destiné à critiquer la compétitivité de l’industrie allemande, la décision a amené une réponse acerbe de tous les principaux partis allemands. Un porte-parole de l’Union chrétienne-démocrate a dit que les exportations allemandes étaient la «pierre angulaire de notre prospérité». Des représentants des Verts et du Parti social-démocrate ont fait des commentaires similaires. Le président de la Bundesbank, Jens Weidman, un de ceux qui ont voté contre l’abaissement du taux d’intérêt de la BCE, a dit: «On ne peut renforcer l’Europe en affaiblissant l’Allemagne.»

Des tensions économiques grandissantes, la déflation, les guerres de devises, le ralentissement de la croissance économique et la contraction des marchés, le tout accompagné de craintes d’une nouvelle crise financière provoquée par les politiques de la Fed et d’autres banques centrales, sont tous des éléments qui indiquent qu’il n’y a pas de «reprise économique» en vue et que l’effondrement de l’économie mondiale capitaliste, déclenchée en 2008, s’accélère.