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Un rapport du Lancet soutient la thèse de l'empoisonnement de Yasser Arafat

Par Jean Shaoul
30 octobre 2013

Le Lancet, l'une des principales revues médicales au niveau mondial, a publié un rapport qui soutient la thèse de l'empoisonnement de Yasser Arafat au polonium 210.

Le président de l'Autorité palestinienne est décédé dans un hôpital militaire français en novembre 2004 après être tombé malade dans son quartier général de Ramallah.

L'étude ne répond pas à la question de savoir s’il s’agissait d’un assassinat, ou de savoir comment il est entré en contact avec le polonium, mais la présence de cet isotope radioactif indique irréfutablement qu'il a été assassiné. Étant donné la difficulté à obtenir l'isotope, sauf pour les puissances nucléaires, et en se demandant à qui profite le crime, il est clair que ce meurtre a été préparé – sinon réalisé – par Israël ou les États-Unis.

Le bureau du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s'est contenté de dire qu'il « n'a rien de nouveau » à dire concernant la mort d'Arafat.

Cette étude intitulée Improving Forensic Investigation for Polonium Poisoning [Améliorer la recherche des empoisonnements au polonium dans les autopsies] a été publiée le 12 octobre. Elle décrit un examen mené par des scientifiques suisses de 38 objets ayant appartenu à Arafat, dont des sous-vêtements et une brosse à dents, et leur comparaison avec un groupe témoin de 37 autres objets lui ayant appartenu mais étant demeurés inutilisés depuis un certain temps avant son décès. Les toxicologues ont trouvé des traces de la substance qui « étaye la possibilité de l'empoisonnement d'Arafat au polonium 210 ».

Les scientifiques ont ajouté : « Bien que l'absence de myelosuppression [une déficience de la moelle osseuse] et de perte de cheveux n'aille pas dans le sens d'un syndrome radioactif aigu, les symptômes comme la nausée, les vomissements, la diarrhée, et l'anorexie, suivis par des défaillances hépatiques et rénales, peuvent indiquer un empoisonnement radioactif ».

Le passage du temps depuis la mort d'Arafat rend plus difficile la détection du polonium, dont la quantité décroît assez rapidement. Néanmoins, « en s'appuyant sur l'autopsie, il y avait des doutes suffisants pour recommander l'exhumation de son corps en 2012 ».

Le rapport a été rédigé par des scientifiques de l'Institut de physique des radiations à Lausanne et du Centre universitaire de médecine légale de Lausanne-Genève, dont certains avaient participé aux tests publiés par Al Jazeera l'an dernier.

L'enquête de neuf mois menée par cette chaîne d'information sur la mort d'Arafat avait révélé que l'examen suisse de ses données médicales et de certaines de ses affaires fournies par sa veuve Suha Arafat, dont sa brosse à dents, ses habits et son keffieh, avait mis en évidence des traces de polonium.

Suha Arafat avait exprimé ses doutes sur la cause de la maladie de son mari pour la première fois quand il a été hospitalisé en France en 2004. Arafat avait été envoyé dans un hôpital militaire français en souffrant de nausées sévères et de douleurs stomacales après avoir vomi durant une réunion. Ses symptômes se sont aggravés malgré des traitements médicaux, avec des défaillances du foie et des reins. Il est mort quelques semaines plus tard après être tombé dans le coma.

La dépouille d'Arafat repose dans un Mausolée à la Moukata de Ramallah, qui est gardée par des soldats.

Les rumeurs selon lesquelles Arafat aurait été empoisonné se sont amplifiées, notamment parce que les médecins n'étaient pas en mesure d'identifier ce qui avait pu entraîner l'hémorragie cérébrale qui a causé sa mort.

Après le reportage d'Al Jazeera l'an dernier, Suha Arafat a insisté auprès de l'AP pour faire exhumer le corps de son mari afin qu'une autopsie puisse établir la cause de sa mort.

La demande de sa veuve a incommodé Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne (AP), choisi par Washington pour succéder à Arafat aux élections qui ont eu lieu peu après sa mort. L'AP n'a jamais mené d'enquête sérieuse sur la mort d'Arafat. Abbas a été contraint d'accéder à la requête de la veuve quand le Mufti Mohammed Hussein, le plus haut responsable musulman de la Bande de Gaza, a déclaré qu'il n'apportait aucune objection à cette autopsie.

Des prélèvements effectués sur le cadavre d'Arafat ont été envoyés à des équipes de médecine légale en Suisse, en France et en Russie en novembre 2012 pour déterminer s'il avait bien été assassiné au polonium 210, la même substance qui avait causé la mort à Londres en 2006 d'Alexandre Litvinenko, un ex-agent russe du KGB devenu critique de la politique du Kremlin. Les enquêtes des trois équipes de toxicologues sur la dépouille d'Arafat, ainsi que sur des prélèvements effectués dans le mausolée et dans la terre où elle se trouve, se poursuivent. L'on ne sait pas quand les résultats seront publiés, en raison des procédures judiciaires.

La responsabilité de la mort d'Arafat a été longtemps attribuée aux services secrets du Mossad israélien, qui ont une longue histoire d'enlèvements et d'assassinats de chefs palestiniens et plus récemment de scientifiques iraniens qui travaillent sur le nucléaire. En 1997, ils ont mené une tentative avortée d'empoisonner le chef du Hamas Khaled Meshaal à Amman, en Jordanie, en répandant du poison dans son oreille. Deux des agents ont été arrêtés presque immédiatement. Les autorités jordaniennes ont été furieuses et ont insisté pour qu'Israël fournisse un antidote pour sauver la vie de Meshaal.

En 2002 et 2004, le Premier ministre Ariel Sharon, et en 2003 le vice-Premier ministre Ehud Olmert, ont officiellement menacé d'assassiner Arafat, et on admet qu'il y a eu plusieurs tentatives de le tuer.

Quelques semaines seulement avant la maladie finale d'Arafat, Sharon a réitéré ses menaces, déclarant au journal Ma'ariv qu'Israël « opérera de la même manière » contre Arafat qu'il l'avait fait contre les dirigeants du Hamas, le Cheikh Ahmed Yassin et Abdel-Aziz al-Rantisse – tous deux assassinés par Israël. Sharon avait déclaré à plusieurs reprises qu'il ne regrettait pas le meurtre du chef palestinien lors du siège de Beyrouth en 1982.

Uri Avnery, un ex-député israélien et activiste pour la paix, a fait savoir que juste avant la mort d'un proche confident de Sharon, Uri Dan, celui-ci avait publié un livre en France [Ariel Sharon : entretiens intimes avec Uri Dan, Lafon, 2006, ndt]. Le livre indique que Sharon a parlé à Dan d'une conversation que Sharon a eue avec le président George W. Bush. Sharon y a demandé la permission de tuer Arafat et Bush l’a accordée, sous la réserve que cela devait être fait de manière indétectable. Lorsque Dan a demandé à Sharon si cela avait été appliqué, Sharon a répondu : « Il vaut mieux ne pas en parler ».

La haine d'Israël envers Arafat provient de son soutien acharné à l'indépendance de la Palestine et de son refus de faire taire l'opposition militante en Israël, la brigade des martyrs d'Al Aqsa, le Jihad islamique, et le Hamas, ce qui aurait nécessité le déclenchement d’une guerre civile contre son propre peuple. Son successeur, Mahmoud Abbas, n'avait pas autant de scrupules. Il s'est servi de l'AP et de ses responsables des forces de sécurité, comme Mohammed Dahlan, qui avait des contacts réguliers avec la CIA et les responsables de la sécurité israélienne, pour faire appliquer les diktats d'Israël et des États-Unis.

Selon le magazine Vanity Fair, les États-Unis ont fourni des armes et de l'argent liquide à Dahlan, ont entraîné ses hommes et lui ont ordonné de mener un coup militaire contre le Hamas, qui avait remporté les élections de l'AP en janvier 2006 dans la Bande de Gaza. Cependant, le gouvernement élu du Hamas était prévenu et a mené un contre-coup préventif, battant les forces de Dahlan.

L'AP a ensuite désavoué Dahlan, l'a exclu du Fatah et l'a accusé de former une armée privée en Cisjordanie dans le dessein de supplanter Abbas. Un rapport de l'AP de 2011 l'a même accusé d'être impliqué dans la mort d'Arafat. Dahlan est le candidat préféré d'Israël pour succéder à Abbas vieillissant.

(Article original paru le 21 octobre 2013)