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Blackberry, ancien fleuron canadien de haute technologie, supprime 4500 emplois

Par Mathieu Bessé
19 octobre 2013

Blackberry, le fabricant des téléphones intelligents Blackberry, supprime 4500 emplois à travers le monde – 40 pour cent de sa force de travail déjà fortement réduite – et recherche activement un acheteur.

La compagnie, qui était connue sous le nom de Research in Motion ou RIM, a déjà annoncé la fermeture de son service à la clientèle de Bedford en Nouvelle-Écosse, qui emploie 350 personnes. La compagnie a aussi annoncé l'élimination de 300 postes à Waterloo en Ontario, là où se trouve le siège social de la compagnie.

Il y aura d'autres mises à pied dans les semaines à venir. La direction de Blackberry a promis le mois dernier, en annonçant des pertes de 965 millions de dollars US pour le second trimestre de son année financière, qu'elle éliminera 4500 postes additionnels d'ici la fin de 2013.

Ces mises à pied surviennent après les 5000 que RIM a annoncées en 2012, dans l'objectif avoué d'économiser 1 milliard de dollars par année. Alors qu'elle s'élevait à 19.000 employés au début de 2011, la main-d'oeuvre mondiale de Blackberry sera réduite à 7.000 lorsque la dernière restructuration sera finalisée.

Fairfax Financial Holdings Limited, un groupe financier torontois, a fait une offre de 4,7 milliards de dollars US pour acheter BlackBerry et a pu obtenir, sous une clause d'achat, l'accès aux livres de la compagnie. Cependant, plusieurs chroniqueurs économiques doutent que l'achat sera finalisé ou que BlackBerry survivra en tant qu'entité distincte.

Fairfax, qui affirme travailler conjointement avec un consortium – qui reste anonyme et n'a pris aucun engagement jusqu'à présent – n 'a pas expliqué où il trouvera l'argent pour réaliser l'achat. BlackBerry, de son côté, recherche activement d'autres acheteurs. Mike Lazaridis (un ancien co-PDG de RIM), Google, Cisco Systems et Microsoft seraient tous intéressés, selon les rumeurs, à acheter la compagnie.

En 2009, le magazine Fortune a noté que les ventes annuelles avaient augmenté de 77 pour cent en moyenne pendant les trois années précédentes, et a nommé RIM/BlackBerry comme étant la compagnie qui «grandit le plus rapidement» au monde. De plus, aussi récemment qu'au début de l'année 2010, BlackBerry détenait encore 40 pour cent des parts du marché américain de téléphones intelligents.

Mais, devant la compétition de Apple, Samsung et d'autres fabricants de téléphones intelligents, son marché nord-américain s'est effondré, y compris dans le monde des affaires et du gouvernement, qui était la première source de sa domination.

Plus tôt cette semaine, BlackBerry a publié des annonces dans trente quotidiens de neuf pays différents afin de proclamer à ses acheteurs qu'ils peuvent «continuer à compter sur BlackBerry», autrement dit, pour contrer les craintes des plus en plus répandues que la compagnie va bientôt disparaître.

En juin 2008, seulement trois mois avant le krach financier de Wall Street, BlackBerry avait une capitalisation boursière de 83 milliards de dollars. C'était l'une des compagnies les plus rentables au Canada. Maintenant, certains analystes avancent l'idée que les actifs de BlackBerry ayant le plus de valeur sont ses brevets d'invention et beaucoup s'attendent à ce que BlackBerry soit vendu pièces par pièces à des spéculateurs, de la même façon que des charognards dépècent leurs proies.

Le contrat de rachat par Fairfax stipule que BlackBerry deviendrait une entreprise privée, libre de mener une restructuration à l'abri des regards des marchés financiers. Expliquant l'offre de sa compagnie, Prem Watsa, le PDG de Fairfax, a affirmé qu'elle ouvrira «un nouveau chapitre intéressant pour BlackBerry, ses clients, ses partenaires et ses employés». Watsa a ensuite laissé voir qui seraient les principaux bénéficiaires du rachat par Fairfax en se disant confiant que son groupe financier fera de l'argent et que ça va «donner une valeur immédiate aux actionnaires».

Tandis que le quotidien local, le Kitchener-Waterloo Record, a tenté de minimiser la portée des mises à pied imminentes, il y a peu de doute quant à l'impact sur la région de Waterloo, la dixième plus grande zone métropolitaine du pays. Environ mille ex-travailleurs de BlackBerry et de ses filiales ont pu trouver du travail dans la région de Waterloo à moindre salaire, chez Communitech, une firme qui aide au démarrage et au réseautage de compagnies technologiques.

Les compagnies manufacturières, traditionnellement les principaux employeurs du sud-ouest de l'Ontario, ont été décimées, éliminant des milliers d'emplois depuis le milieu de la dernière décennie et particulièrement depuis 2008. Parmi les mises à pied et les fermetures majeures, il y a la fermeture de l'usine d'emballage de viandes Schneider's qui a causé la perte de 1400 emplois, la fermeture de l'usine de chauffe-eau A.O. Smith à Fergus qui employait 300 personnes, et la mise à pied de 230 travailleurs à Knape & Vogt (qui s'appelait avant Waterloo Furniture).

BlackBerry était, jusqu'à tout récemment, un fleuron de la haute technologie canadienne. Elle a aidé à développer les téléphones intelligents et elle était la seule, parmi les compagnies de télécommunications, à fournir une messagerie encryptée et sécurisée.

La montée de BlackBerry a servi de contre-poids à la chute de Nortel (anciennement Northern Telecom), qui a dégringolé dans les années ayant suivi l'éclatement de la bulle Internet. Nortel, qui a déjà employé plus de 90.000 travailleurs à travers le monde, a déclaré faillite en 2009, laissant dans son sillon des fermetures d'usine, des congédiements de masse et des fonds de retraite asséchés.

Le brusque revers de fortune de Blackberry a causé un émoi dans les cercles d'affaires et politiques du Canada. Mais, le sort des travailleurs et de la région de Waterloo n'est guère un enjeu pour eux. La perte de valeur boursière et d'une position stratégique dans une industrie clé, voilà ce qui trouble l'élite canadienne.

«En tant que Canadien, j'aimerais voir une solution qui me donne de la rentabilité et une compagnie viable», a dit Leo de Bever, le PDG d'Alberta Investment Management Corporation. «Mais, jusqu'à maintenant, ce n'est pas arrivé».

Le gouvernement conservateur a rejeté les appels à venir directement en aide à BlackBerry, mais a dit que tout achat par une transnationale basée à l'étranger serait assujettie à une inspection pour des raisons de «sécurité nationale».

Dans les pages des quotidiens d'affaires canadiens, différents idéologues capitalistes ont qualifié d'emblée la chute de BlackBerry de produit inévitable de la «création destructrice». Ils font l'éloge d'un processus socialement destructeur où une élite s'enrichit au détriment des travailleurs au Canada et partout dans le monde – aux dépens des programmeurs de BlackBerry, du personnel de soutien et des autres travailleurs qui sont maintenant jetés à la rue; et aux dépens des travailleurs qui fabriquent les téléphones intelligents rivaux dans les usines de Foxconn, où les conditions sont si terribles que la compagnie a dû installer des filets comme mesure préventive contre les suicides.

Pendant ce temps, Fairfax Financial Holdings se positionne pour récolter de juteux profits en continuant le «dégraissage» de la compagnie et, plus probablement, le dépouillement des actifs de BlackBerry. Ce même groupe financier détenait 18,5 milliards de dollars de couverture dans le marché des prêts hypothécaires à haut risque et a directement bénéficié du sauvetage de l'aristocratie financière par les gouvernements américain et canadien.