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Formation du gouvernement en Allemagne: une «Grande coalition» pour le démantèlement social et une politique de Grande puissance

Par Ulrich Rippert
28 octobre 2013

Avant même que les négociations entre les partis de l’Union (Union chrétienne démocrate, CDU, et Union chrétienne sociale, CSU) et le Parti social-démocrate (SPD) n’aient débuté quant à la formation d’un nouveau gouvernement et que les ministres n’aient été nommés, et à plus forte raison assermentés, le gouvernement est passé à l’offensive.

Jeudi 24 octobre, juste avant l’ouverture de la conférence de l’Union européenne à Bruxelles, la chancelière allemande a proposé d’accorder à la Commission europénne une influence plus grande sur les budgets des différents Etats-membres. La chancellerie de Merkel dicte déjà, par l’intermédiaire des institutions de l’UE, des coupes sociales massives à un certain nombre d’Etats. En Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et dans d’autres pays cette politique a eu des conséquences désastreuses. A présent, cette contre-révolution sociale doit être intensifiée.

Merkel se serait entendue sur cette initiative avec le SPD qui a exigé en échange le droit de nommer le nouveau président de la Commission européenne . Le SPD veut remplacer l’actuel président de la Commission, José Manuel Barroso, par l’actuel président du parlement européen, Marin Schulz, un membre du SPD.

Il y a dix ans, avec l’introduction de l’antisocial 'Agenda 2010', le SPD avait mis en œuvre en Allemagne un programme de coupes sociales drastiques. Lors de la dernière campagne électorale, il a accusé Merkel d’avoir profité du succès des réformes de l’Agenda 2010. Le SPD prépare actuellement un gouvernement de coalition avec le CDU/CSU en Allemagne dans le but d’intensifier les attaques sociales.

Cette démarche a lieu dans le contexte d’une aggravation de la crise économique mondiale et de son impact en Europe. Durant la campagne électorale, les informations sur la crise de l’euro ont presque entièrement été occultées et la situation a été enjolivée. Il est cependant évident qu’aucun des problèmes qui ont occasionné la récession la plus profonde depuis les années 1930 n’a été résolu. Au contraire, les mesures d’austérité dictées par Berlin et Bruxelles ont fait empirer la crise de la dette.

Une massive redistribution de la richesse de la population laborieuse vers l’élite dirigeante a eu lieu sous le prétexte de sauver les banques et de faire des réformes. L’aristocratie financière s’est enrichie aux dépens de la classe ouvrière et des deniers publics. Alors que le nombre des millionnaires s’accroît et que les marchés boursiers affichent des bénéfices record, la pauvreté de masse, le chômage et l’endettement de l’Etat ont grimpé en flèche.

Le futur gouvernement ne sera pas une simple répétition de la grande coalition de 2005-2009, que Merkel avait dirigé en alliance avec le SPD. Depuis, la crise économique et politique s’est considérablement aggravée. Les ultra-riches, qui contrôlent les banques, les grands groupes et les fonds financiers, chercheront à dicter partout en Europe une politique encore plus impitoyable.

Dans le même temps, l’écœurement et l’opposition à l’égard des ravages causés à la société ne cessera de croître au sein de la population. Les premiers signes des luttes de classe à venir ont fait que tous les partis se sont rapprochés; un futur gouvernement CDU-CSU-SPD contrôlerait quatre-cinquièmes de l’ensemble des députés au parlement, instaurant de fait une dictature parlementaire contre la population.

Les soi-disant partis d’opposition, les Verts et le parti La Gauche [Die Linke – l’homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon en France] sont en accord total avec le CDU/CSU et le SPD sur toutes les questions essentielles.

Les Verts ont réagi aux résultats décevants qu’ils ont enregistrés lors des élections législatives en virant davantage à droite. Ils ont déclaré être disponibles pour une coalition avec le CDU/CSU. La direction du parti a conclu que la plus grande erreur commise par les Verts lors de la campagne électorale avait été de réclamer une augmentation minimale des impôts pour les couches mieux loties et privilégiées et de n'avoir pas suffisamment pris en compte les intérêts des grands groupes.

Die Linke a elle aussi manifesté son soutien au cartel des partis participant à la formation du nouveau gouvernement en offrant de façon répétée son appui au SPD et aux Verts pour former un gouvernement commun. Ce parti ne cesse de dire avec insistance que c'est seulement avec son aide que les deux partis responsables de l''Agenda 2010' [dans la coalition SPD-Verts de 2002-2005] pouvaient vraiment mettre en oeuvre leur programme.

La formation d’un nouveau gouvernement prend ainsi de plus en plus la forme d’un complot fomenté par tous les partis et dont la politique est dirigée contre l’écrasante majorité de la population. Ceci ne s’applique pas seulement à la politique économique et sociale mais en particulier aussi à la politique étrangère.

Tous les partis sont d’accord, face à l’intensification de la crise économique mondiale et à l’exacerbation des tensions internationales, pour que l’Allemagne joue un rôle plus actif en tant que grande puissance.

Durant les élections, les partis politiques s'étaient retenus et avaient laissé aux médias le soin de faire campagne pour une politique étrangère plus agressive. Les journaux conservateurs, libéraux et soi-disant de gauche avaient tous appelé à une agression militaire américaine contre la Syrie et exigé que l’Allemagne y participe. La décision de l’Allemagne de s’abstenir dans la guerre en Libye avait été maintes fois dénoncée comme une erreur à ne pas répéter.

Sitôt passées les élections, le président allemand, Joachim Gauck, avait, dans son discours d’anniversaire sur la réunification du pays, posé la question: « Notre engagement est-il conforme à l'importance de notre pays? » L’Allemagne est, au milieu du continent, le pays le plus densément peuplé d’Europe et la quatrième puissance économique dans le monde, avait-il dit. Elle ne pouvait et ne devait plus esquiver ses responsabilités internationales.

Depuis, les médias et les instituts de recherche proches du gouvernement regorgent de commentaires réclamant un retour de la politique impérialiste allemande. L’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik, SWP) a publié il y a quelques jours une étude intitulée: « Nouveau pouvoir, nouvelle responsabilité » Son message clé peut se résumer comme suit: Les Etats-Unis, en raison du déclin de leur position hégémonique, ne sont plus en mesure de remplir leur rôle de maintien de l’ordre international. Par conséquent, la prochaine coalition à Berlin doit assumer une plus grande responsabilité sur la scène mondiale.

Tout comme dans les années 1930, le retour de la politique de l'Allemagne Grande puissance s'accompagne d'une relance du militarisme tant sur le plan intérieur qu’extérieur, du réarmement, d'un assaut massif contre les acquis sociaux et les droits démocratiques et de la construction d’un Etat policier.

La préparation d'une grande coalition rend une chose claire: la classe ouvrière doit se préparer à des conflits de classe majeurs. C'est pourquoi la construction du Parti de l’Egalité sociale (Partei für Soziale Gleichheit, PSG) et du Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) prend une importance capitale.

Le PSG a été l’unique parti qui soit intervenu avec un programme socialiste international lors des élections législatives allemandes et qui ait donné une voix et une orientation politique à la vaste opposition contre les dictats d’austérité venant de Berlin et de Bruxelles. Nous enjoignons tous les travailleurs et les jeunes qui en Allemagne, en Europe et internationalement sont d’accord avec cette perspective à prendre la décision d’adhérer au Parti de l’égalité sociale (join the Socialist Equality Party) en préparation aux luttes de classe à venir.

(Article original paru le 26 octobre 2013)