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Elections allemandes : le débat télévisé fut un spectacle médiatique pour préparer un gouvernement de droite

Par Ulrich Rippert
5 septembre 2013

Dimanche, un débat télévisé de 90 minutes a eu lieu entre la chancelière Angela Merkel (Union chrétienne démocrate, CDU) et son adversaire du Parti social-démocrate allemand (SPD), Peer Steinbrück. Le débat a été simultanément retransmis par quatre grandes chaînes de télévision.

L’événement a été mis en scène à la manière d’une compétition sportive. Après chaque tour de questions, les quatre présentateurs ont comparé les points en cherchant à donner l’impression d’une confrontation significative entre le chef du gouvernement et son principal rival.

En fait, ce fut tout le contraire. Merkel et Steinbrück, son ancien ministre des Finances dans le dernier gouvernement de coalition en Allemagne, étaient d’accord sur toutes les questions politiques importantes. Quand Steinbrück a attaqué la politique européenne de Merkel, en l’accusant de mettre largement l’accent sur la réduction de la dette et de ne pas accorder d’intérêt à la croissance, Merkel a répliqué en souriant : « Mais vous, M. Steinbrück, et le SPD, avez après tout accepté tous les programmes de stabilisation de l’euro. »

La même chose pourrait être dite à propos de tous les autres domaines de la politique. Steinbrück a débité quelques statistiques relatives aux contrats de travail « intérimaires mal payés » et « anti-sociaux » en mettant en garde contre une fracture sociale grandissante entre riches et pauvres. Il a fait en même temps l’éloge de l’ « Agenda 2010 » de l’ancien chancelier SPD, Gerhard Schröder, qui avait ouvert la voie à l’expansion du secteur des bas salaires et de la pauvreté de masse en Allemagne et accusé Merkel de profiter de la politique introduite par la coalition SPD-Verts de Schröder.

Merkel, quant à elle, a défendu la politique de l’« Agenda » et dit qu’elle regardait d’un œil bienveillant sa collaboration avec le SPD au sein de la grande coalition. Elle a signalé ne pas être opposée, selon les résultats des élections du 22 septembre, à la poursuite de cette coopération.

Le plus important point de concordance entre Merkel et Steinbrück a été celui de garder le silence sur ce qui adviendra au lendemain des élections. Leurs échanges amicaux, leur langue de bois, les formules aguichantes et les textes appris par cœur visaient à masquer le fait que le programme du prochain gouvernement, indépendamment de sa formation, sera assujetti aux banques et aux grands groupes et impliquera des attaques massives contre la classe ouvrière.

Ce qui a constitué le coeur de l’événement télévisé c’était la dissimulation. En totale cohérence avec l’ensemble de la campagne électorale, le débat a reflété un complot entre les politiciens et les médias à l’encontre de l’électorat. Les questions politiques susceptibles de perturber la sérénité de façade ont été évitées. Aucune mention n’a été faite de l’intensification de la crise financière et économique internationale et de son impact catastrophique sur l’industrie d’exportation allemande. Pas un mot n’a été dit sur la crise dans l’industrie sidérurgique, automobile et d’exportation qui prévoit des dizaines de milliers de licenciements.

Alors que les associations patronales exigent davantage de déréglementation du marché du travail, des projets sont élaborés par le ministère des Finances en vue d’une deuxième restructuration de la dette en Grèce. Dans le but de rejeter le fardeau financier de ces mesures sur la population, des programmes d’austérité sont en train d’être conçus pour ne viser pas seulement les travailleurs grecs et espagnols mais aussi la classe ouvrière allemande.

Ceci signifie que d’importantes luttes de classe sont à l’ordre du jour. Le prochain gouvernement se servira de mesures dictatoriales pour imposer ces attaques, mais ceci a été totalement exclu du débat de dimanche dernier.

Le complot du silence a été le plus tangible dans la façon dont le thème de la guerre a été abordé. Le débat télévisé s’est tenu à une date historique. Il y a soixante-quinze ans, les troupes allemandes envahissaient la Pologne, commençant la deuxième Guerre mondiale. Depuis lors ont eu lieu chaque année des cérémonies commémoratives ponctuées de discours mielleux de la part les députés au parlement.

Cette année, l’anniversaire coïncide avec les préparatifs de guerre contre la Syrie. Les puissances occidentales, sous la direction des Etats-Unis, sont en train de préparer un crime impérialiste qui est capable de rapidement dégénérer en une guerre avec l’Iran et la Russie. Il y a dix ans, le gouvernement fédéral allemand avait refusé de s’impliquer dans la guerre en Irak et en 2011 il s’était abstenu de participer à la guerre contre la Libye. Ces décisions sont actuellement presque universellement réprouvées au sein de l’establishment politique et médiatique au motif d’avoir été de grandes erreurs de politique étrangère.

Actuellement, tous les partis traditionnels ainsi que les principaux organes médiatiques soutiennent la politique belliciste de Washington en Syrie. Il y a de sérieux éléments pour croire que les élections allemandes pourraient coïncider avec le bombardement de Damas dans des conditions où à la fois le gouvernement et l’opposition soutiennent un acte d’agression militaire susceptible de déclencher une Troisième guerre mondiale, en dépit d’une forte opposition de la part de la population allemande.

Cette question n’a été traitée que furtivement durant le débat. Environ 80 minutes se sont écoulées durant l’émission qui a duré 90 minutes avant que les présentateurs ne soulèvent la question de la participation allemande à la guerre en Syrie. Tant Merkel que Steinbrück ont donné des réponses brèves et identiques, c’est-à-dire, que l’attaque au gaz ne devrait pas restée impunie et que l’Allemagne appuie les projets d’intervention militaire américains. Dans le même temps, les deux intervenants se sont prononcés en faveur d’un mandat des Nations unies. Fini les questions, finie la discussion.

Apparemment, il y a eu un accord préalable de ne pas aborder la question. Il était clair néanmoins que le gouvernement, tout comme l’opposition, sont déterminés à continuer à soutenir l’agression contre la Syrie en dépit d’une opposition populaire massive.

L’accord de base s’applique non seulement à la question de la guerre mais aussi à tous les autres domaines politiques. Merkel et Steinbrück ne seront pas moins agressifs dans leurs attaques contre la classe ouvrière allemande qu’ils le sont dans leur soutien d’une action militaire contre la Syrie.

Steinbrück a tenté de se présenter comme le candidat le plus agressif et le plus intransigeant. Il a à plusieurs reprises accusé la chancelière d’être politiquement indécise et d’attendre que la suite logique des événements l’oblige à prendre une décision. C’est le contraire de ce que diriger signifie, a-t-il déclaré. L’Allemagne est un pays bien trop important pour accepter ce genre de « gouvernance politique ». La « voix de l’Allemagne en Europe et dans le monde » était trop importante pour continuer une politique de l’hésitation et de la temporisation, a-t-il affirmé.

Les arguments du candidat SPD s’adressaient moins à l’opinion publique qu’à la classe dirigeante. Son allusion à la pauvreté croissante due à des contrats de travail intérimaire et autres formes d’emploi précaire n’a nullement été suivie par une promesse en faveur de nouveaux programmes sociaux. Au contraire, il a mis en garde contre d’importants bouleversements sociaux et de confrontations de classe qui, a-t-il suggéré, nécessiteront un gouvernement autoritaire prêt à réagir avec fermeté.

Dans les commentaires faisant suite au débat, les médias ont eu des mots élogieux pour Steinbrück. Bien que le SPD, avec 23 pour cent, traîne loin derrière les partis conservateurs CDU/CSU (Union chrétienne démocrate et Union chrétienne sociale, CSU) crédités de 41 pour cent, les commentateurs ont déclaré que les résultats électoraux restaient incertains. Ils affirment qu’une majorité d’électeurs prendraient leur décision le jour des élections, beaucoup de choses pourraient se passer d’ici-là, etc., etc.

L’histoire de la République fédérale d’Allemagne montre clairement que le SPD s’est vu à plusieurs reprises confier le pouvoir gouvernemental à des tournants politiques importants. A la fin des années 1960, lorsque les étudiants et les travailleurs en révolte étaient descendus dans la rue en réaction à une grave crise économique, le tout premier chancelier social-démocrate, Willy Brandt, avait pris les rênes du pouvoir. La politique vers l’Est (« Ostpolitik ») avait ouvert de nouveaux marchés à l’industrie allemande. Dans le même temps, ses réformes de l’enseignement qui prévoyaient la construction de nouvelles universités en plus de l’expansion du secteur public avaient contribué à « faire partir les jeunes de la rue. »

Trente ans plus tard, alors que la dette publique avait considérablement augmenté suite à la réunification de l’Allemagne et que l’économie stagnait, le tout premier gouvernement SPD-Verts, mené par Gerhard Schröder (SPD) et Joschka Fischer (Verts), prenait le pouvoir. Il a introduit les plus grosses attaques de la période d’après-guerre contre les acquis sociaux (les lois « Hartz IV » et l’« Agenda 2010 »), créant les conditions indispensables à un secteur à bas salaire et faisant de l’Allemagne le pays le plus inégal en Europe.

A présent, les associations patronales et d’influentes sections de la classe dirigeante une fois de plus exigent une politique domestique et étrangère plus agressive, certaines couches soutenant le SPD. Cependant, n’importe quelle combinaison de partis arrivant au pouvoir sera prête à emprunter un cours identique. Parmi les alternatives possibles il y a: une coalition entre les partis conservateurs et les Verts, une nouvelle version de la grande coalition (à savoir, le SPD et les partis conservateurs) ou encore la poursuite de l’actuelle coalition entre CDU/CSU et le parti de libre marché FDP (Parti libéral démocrate).

(Article original paru le 4 septembre 2013)