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Le gouvernement Rajapakse interdit aux groupes tamoules sri lankais d’opérer à l’étranger

Par Wasantha Rupasinghe
4 avril 2014

Le gouvernement sri landais a brusquement interdit 16 organisations tamoules qui opéraient à l’étranger. Cette décision manifestement antidémocratique annoncée mardi a été prise sous prétexte que ces groupes chercheraient à raviver le LTTE séparatiste (Tigres de libération de l’Eelam tamoul) qui avait été vaincu militairement en mai 2009.

Les interdictions qui ont été invoqués au nom de la lutte contre le « terrorisme » ne seront pas seulement utilisées pour intensifier la répression contre les Tamouls mais plus généralement contre les adversaires politiques du gouvernement et la classe ouvrière dans son ensemble.

Parmi les groupes proscrits et qualifiés de « terroristes étrangers » figurent le British Tamil Forum, le Canadian Tamil Congress, le Global Tamil Forum, le Transnational Government of Tamil Eelam, la Tamil Rehabilitation Organisation et le World Tamil Movement, ainsi que l’Australian Tamil Congress. Ces groupes opèrent principalement depuis des pays occidentaux.

Le ministère des Affaires étrangères a déclaré que l’ordre avait été donné en vertu de la résolution 1373 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Cette résolution accordait des pouvoirs considérables aux gouvernements du monde entier pour réprimer des organisations en les qualifiant de « terroristes. »

Le ministre des Affaires étrangères, G.L. Peiris, a dit que l’ordre se fondait sur une recommandation du secrétaire à la Défense en tant qu’autorité compétente « concernant l’identification de personnes, de groupes et d’entités dont on a de bonnes raisons de croire qu’ils commettent, tentent de commettre, facilitent ou participent à commander des actes de terrorisme. »

Le secrétaire à la Défense, Gotabhaya Rajapakse, frère du président Mahinda Rajapakse, était parmi les plus implacables défenseurs de la guerre anti-tamoule dans le Nord et dans l’Est du Sri Lanka. Des dizaines de milliers de gens furent tués rien qu’au cours des derniers mois des opérations militaires.

Selon cet ordre « tous les fonds, avoirs financiers et ressources économiques appartenant ou détenus » par ces groupes et personnes concernées ont été gelés. Quiconque refuse de s’y conformer sera « lourdement sanctionné. »

Le porte-parole de l’armée, Ruwan Wanigasooriya, a insisté sur le fait qu’« il sera illégal d’avoir quelque contact que ce soit avec ces organisations. » Cette déclaration montre que cet ordre sera utilisé pour imposer un large éventail de restrictions politiques. Il sera interdit aux partis politiques et aux ressortissants sri lankais d’avoir un quelconque contact avec ces entités proscrites.

Le gouvernement demandera aussi aux pays où fonctionnent ces groupes d’enquêter sur eux, d’identifier leur financement et d’établir auprès d'Interpol une liste de leurs membres comme étant recherchés pour être arrêtés pour activité terroriste.

Le gouvernement Rajapakse a pris cette décision après que la réunion du mois dernier du Conseil des droits de l’Homme à Genève a adopté une résolution présentée par les Etats-Unis, demandant que le commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU ouvre une enquête sur les violations des droits de l’Homme et les crimes de guerre commis par l’armée et d’autres responsables gouvernementaux durant la guerre contre le LTTE.

Le gouvernement Rajapakse cherche à exacerber le nationaliste et le chauvinisme cinghalais en prétendant constamment qu’il existe un « complot étranger » soutenu par l’Occident à l’encontre du Sri Lanka et soutenu par des groupes de la diaspora tamoule.

Le gouvernement accuse ces groupes de convaincre les Etats-Unis et d’autres grandes puissances d’exiger la tenue d’une enquête internationale sur les crimes de guerre. Toutes ces organisations sont politiquement pro-impérialistes et réclament le soutien des grandes puissances mondiales afin de faire pression sur le gouvernement de Colombo pour qu'il accepte un accord de partage du pouvoir avec l’élite tamoule du Nord et de l’Est de l’île. Certains préconisent un Etat tamoul séparé.

Ces mêmes grandes puissances ont aidé le gouvernement à écraser le LTTE en le mettant hors la loi, en handicapant ses collectes de fonds, en arrêtant et en emprisonnant des figures clé, tout en dotant Colombo de matériel militaire et d’un partage du renseignement.

Loin de ressentir une préoccupation tardive à propos des droits démocratiques des masses tamoules, les Etats-Unis ont insisté sur la résolution du mois dernier comme moyen d’obliger le gouvernement Rajapakse à renoncer à ses relations politiques, militaires et économiques étroites avec Beijing. Cela fait partie du « pivot vers l’Asie » du gouvernement Obama, une offensive diplomatique et militaire menée pour miner l’influence de la Chine tout particulièrement en Asie. Si Rajapakse se rallie à Washington, les Etats-Unis renonceront immédiatement à toutes les allégations portées contre Colombo.

L’interdiction des organisations tamoules va de pair avec une reprise brutale de la répression contre les Tamouls, notamment dans la province du Nord. Depuis le début du mois dernier, l’armée a été déployée pour pratiquer des fouilles maison après maison et procéder à des interrogatoires, surtout de jeunes. Les barrages routiers ont refait leur apparition pour contrôler le déplacement des personnes et des véhicules.

L’armée patrouille aussi le long des plages et dit aux pêcheurs qu’un système de laissez-passer sera réintroduit. L’armée affirme que des « terroristes » pourraient venir et disparaître par la mer entre le littoral Nord du Sri Lanka et la côte Sud de l’Inde. La pêche en haute mer avait été interdite durant la longue guerre civile et l’accès des pêcheurs limité à certaines zones.

Veerakesari, un quotidien tamoul, a rapporté cette semaine que plus de 40 personnes avaient été interpellées dans le Nord depuis le début du mois dernier. Dans ce qui est un retour à la répression qui fut pratiquée tout au long de la guerre, la Division d’investigation terroriste (Terrorist Investigation Division) de la police les a mis en garde à vue. L’on pense que certains prisonniers sont détenus en vertu de la loi sur la prévention du terrorisme (Prevention of Terrorism Act).

Alors que le gouvernement Rajapakse cherche désespérément à contrer l’offensive diplomatique lancée par les Etats-Unis et leurs alliés, son objectif principal est d’instiguer un sentiment anti-tamoul. Afin de diviser la classe ouvrière et d'empêcher une lutte unifiée contre le régime capitaliste, les gouvernements sri lankais successifs ont délibérément exploité la politique communautariste contre les Tamouls et qui avait déclenché le début de la guerre civile en 1983.

En dépit de la défaite du LTTE, il y a cinq ans, le gouvernement et la classe dirigeante ont encore besoin de provoquer des divisions communautaristes afin de détourner le mécontentement politique grandissant et l’opposition existant parmi les travailleurs, les jeunes et les pauvres face à l’aggravation des attaques menées contre leurs conditions de vie du fait de l’application des mesures prescrites par le Fonds monétaire International.

Suite à une série de luttes sociales qui avaient éclaté avant les élections, une nette baisse des voix en faveur de la coalition de Rajapakse au pouvoir, a été enregistrée le week-end dernier, lors des élections dans la Province de l'Ouest et la Province du Sud.

Partout dans le pays, les travailleurs doivent s’opposer aux décisions antidémocratiques et répressives du gouvernement et forger, au-delà des clivages ethniques, l'unité de la classe ouvrière afin de lutter contre l’offensive du gouvernement Rajapakse. Cette lutte contre le programme capitaliste du gouvernement doit être fondée sur une politique socialiste.

(Article original paru le 3 avril 2014)