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Les leçons historiques du rapprochement entre les États-Unis et Cuba

Par Bill Van Auken et David North
23 décembre 2014

Les annonces simultanées faites mercredi dernier par Barack Obama et Raul Castro d’actions pour «normaliser» les relations américaines et cubaines ont été présentées comme un tournant, tant par les gouvernements latino-américains que par les grandes sociétés américaines.

La présidente brésilienne, Dilma Rousseff, a proclamé que les mesures prises pour rétablir les relations diplomatiques entre les États-Unis et Cuba et pour faciliter une pénétration plus grande du capital américain dans cette île constituaient un «changement de civilisation». Le président vénézuélien, Nicolas Maduro, dont le gouvernement vient tout juste d'être frappé par une nouvelle ronde de sanctions américaines, a déclaré: «Nous devons approuver le geste du président Barack Obama, un geste brave, un geste historiquement nécessaire.»

Au même moment, le Wall Street Journal écrivait jeudi que: «Les entreprises américaines, de General Motors Co. au géant de l’agroalimentaire Cargill Inc. en passant par le détaillant de meubles Ethan Allen Interiors Inc., ont tous applaudi l’annonce de la Maison-Blanche mercredi visant à restaurer les relations diplomatiques avec Cuba et à commencer à démanteler l’embargo en vigueur depuis 54 ans.»

Les dirigeants bourgeois de l’Amérique latine espèrent que les mesures sur lesquelles La Havane et Washington se sont entendues vont conduire à une nouvelle période d’harmonie avec l’impérialisme américain, tandis que les multinationales basées aux États-Unis salivent devant la possibilité d’encaisser des profits énormes de l'exploitation de la main-d’œuvre bon marché cubaine qui est fournie et disciplinée par le gouvernement à La Havane.

Sans doute, les demandes de la Chambre de commerce et de l’Association des manufacturiers américains pour obtenir l’accès au marché cubain ont joué un rôle important dans la décision d’Obama. Il y a aussi la possibilité qu’un apport massif de dollars américains puisse avoir beaucoup plus d’impact que le blocus américain pour démanteler ce qui reste des réformes radicales instituées par la Révolution cubaine. Cet apport en capital pourrait ainsi aider à amener un régime plus malléable à La Havane et restaurer le type de relation néocoloniale qui existait avant 1959.

Pour ce qui est du régime de Castro, il voit l'orientation vers son ennemi juré impérialiste comme un moyen de sauver son existence en suivant un chemin similaire à celui de la Chine, préservant les privilèges de la couche dirigeante par le développement du capitalisme aux dépens de la classe ouvrière cubaine.

Malgré toute l’euphorie médiatique quant au caractère historique du rapprochement entre les États-Unis et Cuba, il n’y a visiblement aucune considération de ce que ce rapprochement révèle sur la nature du régime cubain et de la révolution qui l’a mené au pouvoir. Avec l’inauguration d’une nouvelle «période de transformation» pour Cuba, comme le New York Times l’a écrit avec exubérance dans son éditorial de jeudi dernier, un bilan s’impose.

C’est la question la plus vitale pour la classe ouvrière mondiale et sa direction révolutionnaire. La classe ouvrière, particulièrement en Amérique latine, a payé un lourd tribut pour la confusion quant à la nature du castrisme, une confusion en grande partie fomentée par le pablisme, une tendance révisionniste qui a émergé dans la Quatrième Internationale.

La tendance pabliste, tout comme d’autres nationalistes de gauche en Amérique latine et d’autres petits-bourgeois radicaux en Europe et ailleurs, ont proclamé que la venue au pouvoir de Fidel Castro à la tête du mouvement de guérilla nationaliste avait ouvert une nouvelle voie vers le socialisme. Cette voie ne nécessitait pas la construction de partis marxistes, et encore moins l’intervention consciente et indépendante de la classe ouvrière.

Selon les organisations pablistes, dont les principaux théoriciens étaient Ernest Mandel et Joseph Hansen (le chef du Socialist Workers Party) aux États-Unis, la nationalisation de la propriété à Cuba était tout ce qui était nécessaire pour proclamer qu’un État «ouvrier» avait été établi sous la direction de Castro. Lorsque le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a critiqué cette évaluation simpliste et complètement fausse du régime de La Havane, il fut qualifié avec cynisme et perfidie d'ennemi de la Révolution.

Le Comité international a prévenu que les implications politiques de la glorification pabliste du castrisme allaient bien au-delà des frontières cubaines. Elle représentait une rupture complète avec toute la conception historique et théorique de la révolution socialiste, en remontant jusqu’à Marx.

La thèse fondamentale adoptée par la Première Internationale sous Marx, selon laquelle «l’émancipation des travailleurs est la tâche des travailleurs eux-mêmes», était jetée aux orties. La tendance révisionniste prétendait que, au contraire, la prise du pouvoir par Castro prouvait que la révolution socialiste pourrait être réalisée à l’aide d’ «instruments émoussés», c’est-à-dire sans un parti marxiste révolutionnaire et sans aucune participation consciente et active de la classe ouvrière. Des bandes armées de guérilleros nationalistes basées sur la paysannerie seraient suffisantes et leurs chefs deviendraient du même coup des «marxistes naturels». Les travailleurs et les masses pauvres étaient ainsi relégués au rang de spectateurs passifs.

Bien avant la Révolution cubaine, Trotsky avait explicitement rejeté l’identification facile des nationalisations entreprises par des forces petites-bourgeoises à la révolution socialiste. En réponse aux expropriations menées par le Kremlin dans le cadre de son invasion de la Pologne (en alliance avec Hitler) en 1939, Trotsky a écrit: «Le critère politique premier pour nous n’est pas la transformation de la propriété dans tel ou tel secteur, même si cela est très important en soi, mais plutôt les changements dans la conscience et l’organisation du prolétariat, l’élévation de sa capacité à défendre ses anciennes conquêtes et à en faire de nouvelles.»

Le Comité international a prévenu que l’essence de la position pabliste était 1) le rejet du rôle central de la classe ouvrière dans la révolution socialiste; et 2) le déni de la nécessité de la construction d’un parti trotskiste pour développer dans la classe ouvrière la conscience nécessaire à la conquête du pouvoir politique. De plus, si un tel parti n’était pas nécessaire à Cuba, comme les pablistes le prétendaient, alors pourquoi serait-il nécessaire ailleurs dans le monde?

Le Comité international avait entièrement raison de lancer ces avertissements. Le castrisme a été proclamé nouveau modèle de la révolution socialiste. Cette perspective allait avoir des conséquences catastrophiques pour l’Amérique latine, où les pablistes faisaient la promotion de guérillas. Ils ont demandé à leurs propres partisans dans la région d’abandonner la lutte pour établir une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière pour se lancer dans les «préparatifs techniques» pour la «lutte armée» dans la campagne.

Les résultats tragiques de cette perspective se décomposent en trois parties. Les sections les plus radicalisées de la jeunesse et des jeunes travailleurs ont été détournées de la lutte pour établir une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière, contribuant ainsi à consolider l’emprise des bureaucraties staliniennes, sociales-démocrates et nationalistes bourgeoises. Ces jeunes ont été jetés dans des batailles inégales et suicidaires contre les forces militaires des États capitalistes latino-américains. Des milliers de jeunes y ont laissé leurs vies. De plus, les aventures ratées des guérillas étaient invoquées par l’armée dans un pays après l’autre comme un prétexte pour imposer des dictatures militaires et fascistes et réprimer la classe ouvrière à tous les niveaux.

Che Guevara, le plus proche compagnon d'armes de Castro, fut l'une des victimes de cette perspective. Désillusionné par la rapide bureaucratisation du régime cubain, il se lança dans une aventure en Bolivie qui allait être fatale. Faisant fi du potentiel révolutionnaire de la puissante classe ouvrière bolivienne, Guevara tenta de créer une armée de guérilleros parmi les sections les plus opprimées et arriérées de la paysannerie. Isolé et mourant de faim, Guevara fut pourchassé par l'armée bolivienne et exécuté en octobre 1967. Le sort de Guevara était un avant-goût tragique des conséquences catastrophiques qu'allaient avoir le castrisme et le révisionnisme pabliste.

Le résultat final fut la défaite d'un puissant soulèvement révolutionnaire à travers l'Amérique latine. Cette défaite a joué un rôle essentiel pour permettre à l'impérialisme de survivre à une période d'intenses crises révolutionnaires et luttes de classes internationalement entre 1968 et 1975.

Le CIQI a combattu sans relâche contre toute cette perspective. Le castrisme, a-t-il soutenu, ne représentait pas une sorte de nouvelle voie vers le socialisme, mais plutôt l'une des variantes les plus radicales de nationalisme bourgeois qui a pris le pouvoir dans de nombreuses anciennes colonies dans les années 1960. Beaucoup de ces régimes ont procédé à de vastes nationalisations.

Les politiques de Castro n'ont su résoudre les problèmes historiques fondamentaux de la société cubaine: son caractère arriéré et sa dépendance, qui ont été masqués en partie par les subventions accordées par l'Union soviétique et le pétrole bon marché du Venezuela.

S'appuyant sur la théorie de la Révolution permanente de Trotsky, le Comité international affirmait que la lutte des colonies et des anciennes colonies pour se libérer de l'oppression impérialiste ne pouvait être gagnée que sous la direction de la classe ouvrière qui devait prendre le pouvoir et étendre la révolution internationalement. La construction de partis révolutionnaires de la classe ouvrière, dans une lutte menée sans relâche pour se défaire de l'emprise de toutes ces tendances qui visent à subordonner les travailleurs au nationalisme bourgeois, est la principale tâche qui découle de cette perspective.

Cinquante-cinq ans après la Révolution cubaine, la trajectoire du régime Castro confirme en totalité la perspective qu'a défendue le CIQI et qui demeure toujours aussi cruciale aujourd'hui à Cuba, en Amérique latine et internationalement.

Le rapprochement entre Washington et La Havane ne fera qu'accélérer la croissance déjà rapide de l'inégalité sociale, de la pauvreté et des tensions de classe sur l'île, ainsi que celle des nombreuses contre-réformes qui ne cessent de s'attaquer à ce qui reste des gains de la révolution.

Les travailleurs de Cuba, comme leurs homologues en Amérique latine et internationalement, seront inévitablement précipités sur la route de la lutte révolutionnaire. Pour se préparer à ces luttes, il est essentiel d'assimiler les leçons amères de la longue expérience avec le castrisme et le nationalisme petit-bourgeois et de construire de nouveaux partis révolutionnaires de la classe ouvrière: des sections du mouvement trotskiste international, le CIQI.

(Article paru d'abord en anglais le 19 décembre 2014)