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Les questions de classes soulevées en Amérique par les meurtres policiers

Par Joseph Kishore
6 décembre 2014

Une fois de plus, un policier s’en tire sans inculpation après avoir tué un homme non armé dans les rues d’une ville américaine.

La décision d’un grand jury de Staten Island (New York) de ne pas inculper le policier new yorkais Daniel Pantaleo qui avait causé en juillet la mort par étouffement d’Eric Garner est une nouvelle parodie de justice. Elle survient deux semaines seulement après qu’un grand jury ait, de façon similaire, décidé de ne pas inculper le policier de Ferguson (Missouri) qui avait tiré sur Michael Brown et l’avait tué.

D’une certaine manière, l’exonération de Pantaleo est encore plus flagrante que la relaxe de Darren Wilson. Garner avait été interpellé pour avoir vendu des cigarettes dans la rue. Il a été jeté à terre sans raison, étranglé par une prise au cou, pratique interdite depuis longtemps par le département de la police et plaqué au sol alors qu’il s’était plaint à plusieurs reprises de ne pas pouvoir respirer. Après sa perte de connaissance, les policiers ont attendu sept minutes avant de prodiguer les premiers soins.

L’incident a été entièrement enregistré sur une vidéo qui a été consultée par des millions de personnes dans le monde entier. Le médecin légiste avait conclu à un homicide. Et pourtant, il n’y aura pas de procès, pas de possibilité pour que soit examinés par un jury les faits en cause dans cette affaire et qu’une punition soit infligée conformément à la loi. Au lieu de cela, comme à Ferguson, un grand jury sous la conduite d’un procureur ayant des liens étroits avec la police a décidé, au cours d’une procédure secrète, qu’il n’y aurait pas de poursuites.

La décision du grand jury dans l’affaire Garner a suscité une vague d’indignation dans tout le pays. Des milliers de gens sont descendus dans la rue formant des manifestations spontanées où des gens en colère ont rempli les rues et bloqué des autoroutes à New York, Chicago et d’autres villes américaines.

Des millions de personnes se posent la question: s’il est permis à un policier d’étrangler un homme non armé jusqu’à ce que mort s’ensuive alors que l’incident a été intégralement enregistré sur vidéo, et qu’il s’en sorte tout de même sans être accusé d’un crime, alors qu’est-ce-qui n’est pas autorisé ? La colère est tout à fait justifiée. Elle doit toutefois être guidée par une bonne connaissance et une claire compréhension politiques.

Il n’est pas possible de discuter sérieusement de la brutalité policière sans discuter du capitalisme, sans reconnaître le lien qui existe entre la violence d’Etat et l’inégalité sociale qui est la caractéristique qui définit la vie en Amérique. C’est ce caractère fondamental que la classe dirigeante et ses divers porte-parole cherchent à occulter.

La réaction de l’establishment politique et médiatique à la non inculpation dans l’affaire Garner trahit sa nervosité quant à ce que cela implique. Des politiciens de toutes nuances politiques, démocrates comme républicains, se sont empressés de réclamer une enquête supplémentaire, une enquête fédérale en matière de « droits civils » ou encore diverses mesures visant à rétablir la « confiance publique ». Il est généralement admis au sein de la classe dirigeante que le « tissu social aux Etats-Unis » (une phrase utilisée par le New York Times après la non inculpation de Wilson) s’est effiloché au point de céder.

Ces manoeuvres furent conduites par le président Barack Obama qui a rencontré jeudi le maire de New York, Bill de Blasio, en vue d’élaborer une stratégie politique conjointe face aux protestations relatives au meurtre de Garner. Selon le secrétaire de presse de la Maison Blanche, Josh Earnest, « les deux hommes ont promis de travailler de concert pour contribuer à renforcer la confiance et le lien entre ceux chargés de faire appliquer la loi et les communautés locales qu’ils servent. »

Les mesures discutées consisteront en divers palliatifs, comme un financement pour équiper les policiers de caméras qu’ils porteraient sur eux (ce qui n’aurait eu aucune importance dans l’affaire Garner, vu que l’ensemble de l’incident a été filmé de toutes façons) et davantage « d’entraînement » pour la police.

A l’issue de la réunion, Obama a déclaré que « bien trop d’Américains ressentent une profonde injustice quand il s’agit de l’écart entre les idéaux que nous défendons et la manière dont les lois sont appliquées au quotidien. » Au-delà du discrédit de la police et celui du système juridique, a dit Obama, il y a « une question plus grande de rétablir le sens d’un objectif commun. »

Ce qu’Obama est incapable de reconnaître c’est que l’absence du « sens d’un objectif commun » n’est pas une question de perception ou de manque de communication, mais bien plutôt une réalité objective. Il n’existe pas d’« objectif commun » entre l’aristocratie patronale et financière qui est déterminée à poursuivre une politique de guerre sans fin à l’étranger et de contrerévolution sur le plan intérieur, et les millions de travailleurs et de jeunes qui sont confrontés à des attaques impitoyables contre les emplois, les salaires, les programmes sociaux et les droits démocratiques.

Dans le contexte de cette fracture sociale l’Etat, dont la police, n’est pas un organisme neutre, mais l’instrument d’un gouvernement de classe. Obama lui-même a, à tout moment, encouragé et élargi les pouvoirs de l’Etat, depuis la mise en place d’un appareil d’espionnage massif et anticonstitutionnel jusqu’à la militarisation de la police nationale et la mise à sa disposition de véhicules blindés, d’armes et autre matériel valant des milliards de dollars, en passant par le fait de s’arroger le droit d’assassiner n’importe qui, y compris des citoyens américains, sans procès en bonne et due forme – une politique que le président vient encore d’approuver cette semaine.

Dans sa tentative de camoufler les questions de classe qui sont en jeu, le Parti démocrate a déployé différents groupes auxiliaires et organes médiatiques, ainsi que des partisans de la politique identitaire comme Al Sharpton, pour dire que la question fondamentale impliquée dans la brutalité policière est l’ethnie et les « relations ethniques ». Cette affirmation a pour corollaire qu’Obama, le premier président afro-américain, voudra « sérieusement » régler la brutalité policière.

Alors que le racisme joue un rôle indéniable dans les activités criminelles de la police, celui-ci est totalement subordonné à la division fondamentale entre les classes. En effet, ce qui est central dans la crise politique à laquelle est confrontée la classe dirigeante c’est le fait que les mécanismes politiques qu’elle déploie pour miner la conscience de classe – dont la politique raciale et identitaire – sont eux-mêmes profondément discrédités et ce, pour une grande partie, en raison des expériences faites sous le gouvernement Obama lui-même.

L’objectif de la brutalité policière n’est pas l’oppression raciale mais l’oppression de classe. Non seulement ce sont des travailleurs de toutes ethnies qui sont victimes de violences policières, mais les instruments de répression, sciemment et systématiquement renforcés par la classe dirigeante, sont préparés dans le but de combattre les grèves, les mouvements de protestation, les manifestations et autres formes d’opposition sociale et politique aux dictats des banques et des grandes entreprises.

L’opposition à la brutalité policière et à la mise en place de formes de gouvernement qui sont celles d’un Etat policier aux Etats-Unis doit être ancrée dans un mouvement politique de la classe ouvrière, mobilisée en tant que force indépendante, contre le système capitaliste et l’appareil d’Etat servant à imposer l’inégalité sociale.

(Article original paru le 5 décembre 2014)