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Espagne: le parti Podemos présente son programme économique pro-capitaliste

Par Alejandro López
10 décembre 2014

Podemos (‘Nous pouvons’) est un parti espagnol soi-disant de gauche créé en janvier de cette année par la Gauche anticapitaliste pabliste (Izquierda Anticapitalista, IA) en vue des élections européennes. Son but est de combler le vide à gauche après l’effondrement des principaux partis.

Podemos vient de présenter son programme économique pour les élections parlementaires de l’année prochaine. Dans un document de 60 pages écrit par les économistes Juan Torres et Vicenç Navarro, présenté jeudi dernier par le dirigeant de Podemos Pablo Iglesias et la sociologue Carolina Bescansa, le parti a officiellement abandonné les prétentions anticapitalistes du programme mis en avant pour les élections européennes de mai dernier.

Le programme déclare que l’objectif principal de Podemos une fois au pouvoir – certains sondages indiquent qu’il est actuellement la première force politique en Espagne – devrait être de « garantir la stabilité politique en générant un maximum de sécurité et de confiance dans la gestion qui sera entreprise. »

Il avertit de ce que Podemos pourrait susciter une réaction négative de la part des marchés financiers et une hausse des taux d’intérêt des obligations espagnoles, « bien que, dans la réalité, [Podemos] soit la police d’assurance qui résoudra les problèmes de l’Espagne, tels la corruption et la méfiance vis-à-vis des institutions, dont tous les économistes savent qu’ils sont parmi les principaux facteurs portant préjudice au développement de l’activité économique. »

Ces propos sont le gage pour l’élite financière que Podemos ne s’opposera pas véritablement à ses intérêts, quel que soit le gouvernement où il jouerait un rôle. Iglesias a été encore plus direct que le document du programme et a déclaré que Podemos ne « ferait pas d’enfumage » comme les promesses populistes du Parti populaire (PP) au pouvoir ou de son prédécesseur, le parti socialiste (PSOE), mais qu’il cherchera à être vu d’un « bon oeil » par le milieu des affaires.

La crise économique de l’Espagne n’a pas son origine dans la corruption ou une politique « néolibérale » erronée et que Navarro et Torres ont des années durant, de concert avec la pseudo-gauche en général, rendue responsable de tous les problèmes économiques. Ce ne sont là que les symptômes d’une crise systémique plus profonde du capitalisme mondial.

Les mêmes conditions objectives responsables de la crise espagnole ont aussi miné le soi-disant modèle social-démocrate scandinave que les deux économistes défendent et qu’Iglesias prétend être au cœur du programme économique de Podemos. Depuis la crise économique de 2008, la Norvège, la Suède et la Finlande ont toutes mis en oeuvre des mesures d’austérité. En Finlande et en Suède, un débat ouvert est engagé pour mettre un terme à leur neutralité officielle et pour rejoindre l’OTAN dans sa campagne d’encerclement militaire de la Russie.

En octobre, Podemos a quasiment abandonné sa demande en faveur d’un audit « citoyen » de la dette publique espagnole, déclarant que « le but n’est pas de ne pas payer la dette… Nous pouvons essayer de promouvoir un processus de restructuration ordonné de la dette en Europe et spécialement dans les pays de la périphérie… »

Navarro and Torres conseillent désormais à Podemos de ne pas utiliser le mot « restructuration. » Ils parlent au contraire de « négociations avec les marchés sur des conditions de remboursement flexibles de la dette, » de « périodes de grâce » et de « décotes partielles ».

Eu égard aux retraites, Podemos a renoncé à sa demande antérieure d’abaisser l’âge de départ à la retraite à 60 ans. Il veut maintenant que celui-ci soit maintenu à 65 ans et qu’il passe à 67 ans d’ici 2027, tel que cela a été négocié en 2013 par le gouvernement PP, les syndicats et le patronat.

Podemos réclame la semaine de 35 heures et un renforcement des syndicats qui pourraient alors augmenter les salaires et les retraites. Mais, encore une fois, la transformation des syndicats en instruments du patronat et en principal moyen de la classe dirigeante pour imposer les coupes salariales, les licenciements et la répression de toute résistance aux mesures d’austérité, est un phénomène universel.

En ce qui concerne le revenu universel de base, autre proposition phare avancée lors des élections européennes, le projet parle maintenant vaguement d’« aide » à « toute personne sans revenu. »

Le programme économique omet également les propositions précédentes sur la nationalisation. En janvier, le manifeste du parti promettait la nationalisation des banques et des sociétés énergétiques. Au moment de l’élection, en mai, ceci avait été modifié en « reprise du contrôle public de secteurs stratégiques… par l’acquisition d’une partie de ceux-ci, garantissant ainsi une participation majoritaire… »

L’abolition des agences pour l’emploi privées a également disparu du nouveau programme de Podemos.

Toute polémique contre Podemos ressemble à un exercice de tir sur cible mouvante. Sitôt un article publié sur Podemos il devient obsolète, telle est la vitesse de sa trajectoire vers la droite. Les actes politiques d’Iglesias suivent un cours parallèle.

Celui-ci a applaudi récemment le discours tenu par le « brave » pape François au Parlement européen, discours pour lequel il avait délaissé la rhétorique de ses prédécesseurs et condamné « le scandale des pouvoirs financiers qui ont kidnappé la démocratie. » Après quoi, Iglesias convoqua une conférence de presse à Strasbourg pour louer ce discours et déclarer qu’il « souhaiterait rencontrer le pape, au Vatican ou à Vallecas [un quartier de Madrid], partout où c’est possible… Nous serions d’accord sur beaucoup de choses. »

Il s’agit là du pape accusé par des prêtres et des laïcs travaillant pour l’église de les avoir livrés à leurs tortionnaires dans le cadre de l’opération destinée à « nettoyer » l’Eglise des « gauchistes » durant la « sale guerre » menée par la junte militaire argentine de 1976 à 1983.

Quelques jours auparavant, Iglesias avait rencontré le président de l’Association unifiée des militaires espagnols (Asociación Unificada de Militares Españoles), Jorge Braco, dans le but de « développer un programme politique incluant les droits inaliénables des militaires en tant que citoyens et offrant aux citoyens un regard moderne sur les forces armées. »

A l’issue de la réunion, Iglesias avait dit, « Podemos considère les demandes de l’association militaire comme légitimes et promet de les défendre. Pour cette raison, le Conseil de coordination de Podemos poursuivra une forte collaboration avec les représentants de l’association des forces armées… »

Le rôle sanglant joué au 20ème siècle tant par l’armée que par l’Eglise catholique en Espagne est parfaitement bien documenté, dans sa brutalité durant la répression de la Révolution espagnole durant les années 1930 et dans l’imposition de décennies de dictature sous le général Francisco Franco. Pour quelqu’un comme Iglesias, qui prétend être de gauche, le fait de glorifier le pape et de rencontrer l’armée révèle le véritable caractère de cette organisation.

Le programme économique pro-capitaliste que Podemos a présenté révèle au grand jour le rôle criminel que joue IA. Dans une récente déclaration, après avoir formulé des réserves au sujet de la structure bureaucratique imposée lors du congrès fondateur et de la manière dont elle fut marginalisée par la faction d’Iglesias, l’IA a concédé vouloir « s’adapter au nouveau cadre » et « continuer à travailler aussi loyalement que nous l’avons fait jusque-là en faisant tout notre possible pour garantir de pouvoir gagner les élections… pour transformer la société sans décevoir les attentes que des millions de gens placent en nous. »

Il est inévitable que ces espoirs soient trahis par Podemos dont l’objectif est de mobiliser une section de la classe moyenne sur un programme patriotique pro-capitaliste.

(Article original paru le 9 décembre 2014)