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Pride: La grève des mineurs britanniques vue à travers le miroir déformant de la politique identitaire

Par Robert Stevens
27 décembre 2014

Réalisé par Matthew Warchus; écrit par Stephen Beresford

Pride est un film qui se déroule durant la grève des mineurs britanniques de 1984-85, et est décrit par le réalisateur Matthew Warchus, comme étant une «comédie romantique classique» à propos «de militants gays et de mineurs en grève».

Le film est basé sur la formation, durant la grève, du groupe Lesbiennes et gays en appui aux mineurs en grève (Lesbians and Gays Support of the Miners, LGSM).

Pride

Le film a été bien accueilli en Grande-Bretagne et s’est classé troisième pour les recettes d'une première fin de semaine en salle. Beaucoup de spectateurs ont réagi positivement à une œuvre qui met l’accent, parfois avec humour, sur le fait que la tolérance et la solidarité sont des principes pour lesquels il vaut la peine de se battre. Le film bénéficie d'une solide distribution d’acteurs, incluant les acteurs britanniques Bill Nighy, Imelda Staunton, Paddy Considine et Dominic West et l’acteur américain Ben Schnetzer (La voleuse de livres) qui interprète le personnage principal Mark Ashton, le dirigeant de LGSM.

Mais Pride est problématique à un niveau fondamental.

La grève des mineurs a été la plus importante lutte politique et industrielle menée contre le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. En mars 1984, la majorité des 180.000 mineurs de Grande-Bretagne entreprennent un mouvement de revendication caractérisé par la détermination féroce qui les avait portés historiquement à la tête des luttes de la classe ouvrière, incluant les grèves de 1972 et 1974 qui avaient mené à la chute du gouvernement conservateur d’Edward Heath.

Les mineurs luttaient contre un gouvernement déterminé à utiliser toute la puissance de l’État pour les écraser. Plus de 20.000 mineures furent blessés ou hospitalisés, 13.000 arrêtés et 200 emprisonnés, deux furent tué sur les piquets de grève, trois trouvèrent la mort en creusant pour trouver du charbon durant l’hiver et 966 furent congédiés. Par contre, ce n’est pas cette féroce répression qui au final eu raison de la grève. Les mineurs furent laissé à eux-mêmes durant un an de lutte en raison de la trahison du Congrès des syndicats (Trades Union Congress, TUC), ses syndicats affiliés et du Parti travailliste qui étaient vigoureusement opposés à la lutte pour le renversement du gouvernement Thatcher.

Cette trahison ne fut jamais contestée politiquement par Arthur Scargill, président du Syndicat national des mineurs (National Union of Mineworkers), et sa direction stalinienne qui confinèrent les mineurs à une perspective de piquets de grève devant les mines et les centrales énergétiques, ou par les groupes de la pseudo-gauche britannique. La défaite de la grève entraîna la fermeture d'une mine après l'autre et mena à la destruction des communautés minières à travers le pays. Elle ouvrit la voie à une offensive soutenue contre la classe ouvrière qui dure depuis ce jour et durant laquelle la trajectoire de droite si clairement manifestée durant la grève mena à la transformation du parti Travailliste en un parti ouvertement pro-capitaliste comme le parti conservateur, et où les syndicats devinrent dans les faits une division de la gestion de l'entreprise.

Plusieurs histoires peuvent être racontées à propos de la lutte des mineurs, une immense source de drame humain, et une telle œuvre n'aurait pas à se limiter étroitement au travail d’agitprop. Cependant, pour qu'elle soit artistiquement fidèle à la réalité et durable, toute œuvre traitant de ce conflit amer devrait aborder d’une manière ou d’une autre ses complexes mais essentielles réalités politiques et contradictions sociales.

Un piquet de grève des mineurs durant le conflit de 1984-85

Le problème de Pride est qu'il ne fait rien de tout cela sérieusement et sa propre vision politique et sociale (en grande partie masquée ou non dite) milite contre une telle tentative.

La prémisse du film est qu’un groupe de jeunes gays et lesbiennes décide, sous la direction d’Ashton, d’appuyer financièrement les mineurs en collectant des fonds. Ils se déplacent en direction du village d’Onllwyn dans la vallée de Dulais dans le pays de Galles du Sud pour remettre ce qu'ils ont pu ramasser. Dans le processus, leurs actions entrent en conflit avec les supposés préjugés des mineurs incluant des manifestations ouvertes d’homophobie.

Ce sont les affiliations politiques de ceux impliqué dans LGSM qui ressortent de cette histoire. Le rôle d’Ashton en tant que personnalité dirigeante de la Young Communist League, le mouvement jeunesse du Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB), n'est pas mentionné dans le film, sous le prétexte fallacieux offerte au Observer, de «ne pas s’aliéner les spectateurs américains».

Les autres dirigeants du LGSM étaient également des membre du PC ou d’autres groupes de la pseudo-gauche. Le membre fondateur du LGSM, Ray Goodspeed déclare: «J’ai été membre du Militant dix ans … Mark [Ashton] était le secrétaire général de la Young Communist League, l’organisation jeunesse du Parti communiste. Quelques-uns d’entre nous, qui faisions de l'entrisme au sein du Parti travailliste, avions des rencontres régulières de l'organisation Jeunes socialistes lesbiennes et gays (Lesbian and Gay Young Socialists).»

Les protagonistes du film, en d’autres mots, étaient politiquement affiliés aux groupes mêmes qui facilitèrent la défaite des mineurs aux mains de la bureaucratie ouvrière. Et en fait, leur adoption d’une politique identitaire petite-bourgeoise y joua un rôle.

Pour comprendre, il faut tenir compte de l’émergence du LGSM au sein du Parti travailliste à Londres. Le CPGB répudia ouvertement la politique de classe et adopta diverses formes de politiques identitaires. Son journal théorique, Marxisme Today parlait d’une «société post-fordiste» dans laquelle le thatchérisme était le nouveau «radicalisme». En réalité, la politique identitaire était de plus en plus répandue au sein des cercles de gauche de la petite-bourgeoisie et était considérablement soutenue et financé par le Greater London Council sous la direction de Ken Livingstone.

Pour certaines des personnes impliquées dans LGSM, les interventions dans la grève étaient l'occasion de promouvoir leurs propres préoccupation plutôt que de présenter une perspective correspondant aux besoins des mineurs et de la classe ouvrière. Un ancien membre du LGSM a commenté: « Dans le film, on nous présente comme des personnes désinvoltes appuyant les mineurs, mais il y avait une stratégie claire de la part de Mark de s’aligner avec le mouvement ouvrier afin de mettre à l’agenda politique, une politique pour les homosexuels, la libération sexuelle et l’obtention de traitements pour le VIH.

Pride

Pendant ce temps, le message livré par LGSM et ses membres était que les mineurs devaient mettre leurs espoirs dans un appel moral aux couches radicales de la classe moyenne, en opposition à une lutte contre la trahison du Parti travailliste et le syndicat des TUC. Hywel Francis, un autre ancien stalinien, aujourd’hui député travailliste, dit de la ligne directrice de LGSM: «Nous tentions d’élargir la lutte au-delà des piquets de grève vers ce que nous appelions une large alliance démocratique anti-Thatcher.»

La prétention de Pride que LGSM devrait être célébré parce qu’il a brisé les préjugés anti-homosexuels enracinés est au mieux une exagération et au pire une insulte contre la vaste majorité des mineurs – une section des travailleurs ayant une longue et fière tradition socialiste. En effet, les gens impliqués dans Pride ont été forcés de reconnaître que la description qui est faite de l’accueil empreint de suspicion, incompréhension ou hostilité qu’ils ont reçu au début au pays de Galles, était une fabrication. Goodspeed, par exemple, commente, «L’hostilité à notre égard à Dulais a été exagérée pour l’effet dramatique. L’accueil que nous avons reçu était en fait bien meilleur que ce qui est montré dans le film, qui minimise aussi l’implication des membres fondateurs au sein de la gauche organisée.»

Les mineurs sont allés partout où ils pouvaient pour obtenir de l'appui et personne ne peut mentionner un seul incident important dans lequel le genre ou l’orientation sexuelle auraient pu jouer un rôle négatif. Au contraire, les mineurs étaient fiers du vaste appui dont bénéficiait leur cause, à preuve, les millions de livres qu’ils ont amassés en dons. Le problème est qu’ils ne demeuraient pas moins à la merci d’une direction politiquement corrompue et furent forcés, sans le sou, de reprendre le travail après une année de sacrifices héroïques.

L’objectif à la base de Pride est d’écrire une chronique nécrologique pour une période apparemment révolue de la lutte de classe. Dans sa critique du film, «une révolution d’hommes à favoris et veste d’ouvrier n’est plus possible», le journaliste et chroniqueur télé Paul Mason, qui se présente lui-même comme ancien «activiste gauchiste» et qui a été membre du groupe Workers Power, affirme, «Même si les soulèvements sociaux des années 1970 et début 1980 ont détruit l’identité de la classe ouvrière, ils ont donné naissance à une nouvelle libération.»

Mason note à quel point il était consterné par la «culture macho et alcoolisée de la classe ouvrière qui nous entourait» et le «monde de répression, de hiérarchie inutile, de sexisme, de racisme et d’homophobie endémiques.»

Il est heureux que cette période soit terminée et ait mené «à la génération sexuellement libérée, individualiste et réseautée d’aujourd’hui… Le laboratoire social pour soi-même est en affaires et rien ne pourra l'arrêter.»

Au final, Pride laisse un goût amer. Il semble presque indifférent à la défaite éventuelle de la grève des mineurs, clôturant le film sur une scène qui montre une marche célébrant la fierté gay à Londres en 1985.

En effet, dans une récente entrevue, le scénariste de Pride Stephen Beresford commente, «Nous avons gagné la pleine égalité en vertu de la loi, ce pour quoi tout le monde luttait, donc nous sommes dans une bien meilleure position. Il est facile de dire que la question de l'homosexualité devrait être plus politique, mais dans une certains sens, tout le monde lutte pour que l'homosexualité soit moins politique, parce que nous voulons un monde dans lequel être gay est totalement ordinaire. Et lorsqu’un ministre conservateur accroche le drapeau arc-en-ciel au-dessus de son bureau ministériel le jour de la légalisation du mariage gay, c’est une chose extraordinaire.»

Quoi dire de plus en réponse à une vision aussi complaisante et égoïste. Cela ne peut pas produire une œuvre qui résonne profondément parmi les millions de gens qui encore aujourd’hui subissent les attaques des héritiers de Thatcher avec la complicité du Parti travailliste et des syndicats.

(Article paru d'abord en anglais le 29 octobre 2014)