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Conférence de David Walsh, rédacteur «arts et culture» au WSWS

Les fondements politiques et théoriques du livre The Sky Between the Leaves – Première partie

Par David Walsh
30 décembre 2014

Le rédacteur de la section «arts et culture» du WSWS, David Walsh, avait participé à une conférence avec des membres et partisans du PES pour souligner le lancement de son livre Sky Betwen the Leaves. Nous publions la première de deux parties.

Notre mouvement, le Parti de l’égalité socialiste (PES) et le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), est le seul à traiter l’art du point de vue du développement culturel et politique de la classe ouvrière – parce que nous sommes le seul mouvement qui se préoccupe du problème général de la prise du pouvoir par les travailleurs, et plus encore, celui qui se prépare avec cet objectif en vue.

Il ne fait pas de doute qu’un nouveau mouvement de masse, radicalisé, en colère, va émerger en réaction à la guerre actuelle menée sans relâche contre les conditions de vie et la vie même des travailleurs de par le monde.

Quotidiennement, un affront n'attend pas l'autre. L’annonce présentée par la maison de vente aux enchères Christie’s de la valeur estimée de l’ensemble des œuvres du Musée d'arts de Detroit – un pas vers la privatisation et la vente de l’art – est un message clair de l’élite financière à la population: «Nous allons tout prendre, malgré votre opposition et votre hostilité». C’est une provocation de la contre-révolution sociale du même ordre que les pourparlers sur le budget, la «réforme» de la santé d’Obama, les coupes dans l’octroi des coupons alimentaires ou encore la fin des prestations d’assurance-emploi pour 1,3 million de personnes. C’est digne de l’aristocratie française avant mai 1789.

À cet effet, écrivant en l’an 1785 dans Le conte de deux villes, Charles Dickens note, «Dans les deux pays [France et Angleterre], il était évident pour les seigneurs des réserves de pain et de poisson de l'État que les choses en général étaient à jamais réglées.» En d’autres mots, tout était sur le point d'éclater! C’est notre situation aujourd'hui.

C’est notre conception que le développement culturel est un aspect crucial à la résolution de la crise de direction de la classe ouvrière. L’approche d’explosions sociales pose au mouvement révolutionnaire, d’une manière plus palpable, directe et pressante, le problème de la conscience de classe de la classe ouvrière. Dans quelle direction ira ce soulèvement social à venir? Nous savons qu’il y aura cette inévitable confusion, mais comment pouvons-nous transmettre à ce mouvement un caractère socialiste politiquement d’avant-garde? De quelle nourriture politique, intellectuelle et culturelle ce mouvement émergent a-t-il besoin?

L’approche de la révolution sociale soulève objectivement la question tranchante de la nécessité d’élargir la pensée et les activités de la classe ouvrière et de notre propre mouvement en tant qu’élément conscient au sein de cette classe. Comme il est mentionné dans l’introduction de The Sky Between the Leaves, le réveil social culturel général qui doit prendre place n’arrive pas indépendamment du parti révolutionnaire. Notre travail sur le WSWS et la publication de ce livre et d'autres est motivé par cette compréhension.

C’est en partie une lutte contre l’étroitesse d’esprit, le pragmatisme, la dureté, l’état brut, l’état arriéré et «la solution rapide», particulièrement aux États-Unis, qui bien sûr n’arrange jamais rien. C’est une lutte pour plus de pensées universelles, pour voir les problèmes et les conditions dans leur entièreté et leur développement, pour une compréhension de toutes sortes de personnalités humaines, de psychologies et de situations complexes.

«Le socialisme n’est pas une question de pain et de beurre, mais un mouvement culturel, une grande et fière idéologie mondiale», écrivit Rosa Luxembourg dans une lettre à Franz Mehring pour son 70e anniversaire en 1916.

Le mouvement révolutionnaire russe était saturé de désir pour la littérature et la culture en général. Le passage qui suit est tiré de l’œuvre autobiographique d’Alexandre Voronsky, Waters of Life and Death (1936), un livre merveilleux même dans sa version abrégée traduite en anglais. Voronsky avait été envoyé en exil pour trois ans suite à sa seconde arrestation durant les trois années de réaction qui suivirent la révolution de 1905 en Russie. L’un de ses compagnons d’exil s’adresse à lui dans ce passage. On n’a pas à être d’accord avec ses sentiments. L’homme est à ce moment plutôt frustré et en colère, mais la référence à la littérature est importante:

«Qui t’a dit qu’un homme devait être cohérent? Seuls les fous, les pédants et les philistins sont ainsi! Pushkin, Gogol, Tolstoy, Dostoevsky, quel éventail, quelle diversité d'émotions! Quelles contradictions et quels contrastes! On ne peut que lever les bras au ciel! Éliminez toutes les inconsistances et que resterait-il de ces génies? Rien! Je te confie un secret: j’essaie d’atteindre la cohérence, mais j’aime la confusion des sentiments et des pensées. J’aime Tolstoy, Dostoevsky et Gogol justement à cause du manque de clarté dans leurs objectifs, de leurs doutes intellectuels sincères, pour leur complexité même.»

Georgi Plekhanov

Comme j’ai dit, la génération qui mena la révolution russe, incluant Voronsky, fut éduquée à l’école du marxisme et des classiques de la littérature russe. Plekhanov a joué un rôle indispensable dans cette éducation et demeure indispensable à notre propre éducation.

J’aimerais expliquer plusieurs choses à propos de ce nouveau livre, à propos de ses racines dans notre mouvement et quelques autres questions qui s'y rattachent, comme l’attitude de la pseudo-gauche à l’égard des problèmes culturels. Vous pourrez déterminer par vous-mêmes, camarades, ce que vous en pensez, bien que je serais heureux de répondre à vos questions.

Il devrait être clair pour nous tous, je crois, que la scission en 1985-1986 d’avec les opportunistes dans la direction du Workers Revolutionary Party britannique (WRP), l’une des plus importantes et mieux documentées de l’histoire du mouvement marxiste, a établi la base intellectuelle et l’initiative politique pour notre travail récent sur les problèmes artistiques. La prise du pouvoir par les trotskistes au sein du Comité international de la Quatrième Internationale a permis au marxisme classique de réapparaître après des décennies de lutte.

Dans le contexte de l’effondrement de la domination de la bureaucratie sur la classe ouvrière, qui avait duré plusieurs années, et dont le conflit au sein du CIQI était un élément aussi bien annonciateur que déterminant, toute la profondeur et l’étendue de l’analyse et de l’opinion de Trotsky sur les grands marxistes pouvaient de nouveau se répandre, inspirer et éclairer le mouvement. Comme l’indique la conclusion de «Comment le Workers Revolutionnary Party a trahi le trotskisme» (1986):

«Les grandes idées libératrices de Léon Trotsky sont de nouveau fermement enracinées au sein du Comité international de la Quatrième Internationale.»

C’était une promesse faite à la classe ouvrière – et un avertissement à ses ennemies – que le parti avait tenu le coup et qu’il avait l’intention de mener ses tâches jusqu’à la fin.

Les notions pablistes (référant aux opportunistes dans le mouvement dirigé par feu Ernest Mandel, Alain Krivine et autres) à propos des substituts à la classe ouvrière internationale comme force révolutionnaire de la société et toutes les autres fausses pistes («pouvoir étudiant», «l’université rouge», la lutte de guérilla, le castrisme, le maoïsme, etc.) qui avaient dominé la gauche durant les décennies précédentes furent catégoriquement rejetées avec la scission de 1985-86. La base scientifique de la perspective marxiste était ainsi restaurée et développée. C’est pourquoi, inévitablement, l’accent était mis une fois de plus sur le niveau de conscience au sein de la classe ouvrière et sur la lutte pour élever cette conscience, une lutte qui avait été négligée ou rejetée par le WRP durant sa période de dégénérescence.

La question de l’art et de la culture, et leur rôle dans l’épanouissement et l’éducation de la population étaient nécessairement soulevés dans ce contexte. Après tout, si – comme la direction des pablistes et du WRP – votre perspective politique est de faire pression sur diverses bureaucraties; si vous êtes orientés vers les dirigeants syndicaux, les staliniens et les nationalistes bourgeois, votre attitude concernant le problème de la culture sera entièrement différente – si seulement cela vous tracasse même le moindrement!

L’évolution de la relation de principe à une relation opportuniste du Socialist Labor League/WRP avec les artistes (tel que Redgraves, Ken Loach et ainsi de suite) est instructive à cet égard, mais c’est une question qui pourrait faire l’objet d’une autre discussion. Je crois que la récente commémoration de Dave Hyland, qui fut gagné au mouvement trotskiste sur une base politique et culturelle de principe au début des années 1970, est hautement pertinente à cet égard.

Des discussions importantes sur les perspectives eurent lieu au sein du Comité international en 1987 et 1988, il en résulta la déclaration: «La crise du capitalisme mondial et les tâches de la Quatrième Internationale» publiée en août 1988. La déclaration mit de l’avant une perspective sur le phénomène de la mondialisation en particulier et traça les grandes lignes des bases objectives sur lesquelles un nouveau soulèvement de la classe ouvrière internationale était à prévoir.

Ce document, dans un passage important, met également l’accent sur l’importance de la lutte pour une politique socialiste de principe contre les opportunistes qui «nient la nécessité d’une lutte politique ouverte pour le développement de la conscience politique au sein de la classe ouvrière. Il n’est pas nécessaire, prétendent-ils, de patiemment nourrir le mouvement ouvrier du riche fruit de la culture marxiste. Ils disent plutôt que c’est suffisant de lancer quelques simples demandes qui attireront supposément les masses pour les diriger ensuite vers la révolution socialiste sans même qu’elles ne soient conscientes de leur destination ultime.»

Cette notion de nourrir le mouvement de la classe ouvrière avec le «fruit» de la culture socialiste – en d’autres termes, le rôle du parti dans l’éducation politique et culturelle de la classe ouvrière, est devenue à l’époque et demeure aujourd’hui un thème central de la discussion au sein de notre parti international. En fait, le sujet a refait surface encore et encore sous diverses formes.

Par exemple, voici quelques commentaires (beaucoup d’autres pourraient être cités) faits par David North, qui était alors le secrétaire national de la Workers League, prédécesseur du Socialist Equality Party aux États-Unis, lors de discussions internes au début des années 1989:

«Les camarades diront parfois que nous construisons un parti révolutionnaire… qu’est-ce que ce parti révolutionnaire? … Nous luttons pour construire un parti international du prolétariat international. Ceci n’est pas fait avec quelques brillants slogans. Une énorme fondation théorique doit être construite pour qu’un tel mouvement émerge, comme l’échafaudage d’un gratte-ciel. Une grande partie du travail préparatoire doit être fait… Le parti doit créer l'alimentation théorique qui soutiendra un mouvement de masse et en sera digne.» (12 février 1989)

«Le développement du mouvement de masse ne doit pas être envisagé comme étant “spontané”. Au sein du mouvement spontané, il y a l'élément conscient. Le niveau du mouvement spontané est le reflet de l’influence des marxistes en son sein. Le Bulletin [la publication du Workers League à l’époque] doit être une force réelle pour l’éducation de la classe ouvrière. Les camarades doivent être fiers du développement de la presse. Nous devons produire un journal digne du mouvement qui se développe. Le journal doit en être un qui élargit le point de vue des travailleurs. Comprendre des questions historiques et culturelles importantes va augmenter la capacité des travailleurs d’aborder d’une manière plus critique les luttes à venir au sein du mouvement ouvrier. Nous devons [aussi] avoir une bonne couverture sur les questions de science et de technologie.» (19 février 1989)

«Il y a un développement important qui prend place. Nous voulons élargir la portée de ce journal [le Bulletin] et en faire véritablement un instrument pour l’éducation culturelle et politique de la classe ouvrière. Les travailleurs retirent de ce journal une grande quantité de connaissances. … Nous devrons trouver un rédacteur pour les questions culturelles qui pourra préparer du matériel sérieux pour le journal.» (26 février 1989) «En dernière analyse, qu’est- ce qui nous sépare de tous les autres? Nous nous opposons à la bureaucratie. Nous luttons pour la conscience révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Nous luttons… pour le développement politique et culturel de la classe ouvrière.» (19 mars 1989)

À cette époque, l’insistance sur cette riche et large base nécessaire à l’émergence d’un mouvement véritablement révolutionnaire était terriblement importante. C’était l’antidote à l’insipide bouillon intellectuel que le WRP avait égrainé dans ses dernières années, dans les pages du News Line et ailleurs. Cette insistance était à la fois un vent d’air frais et un retour aux conceptions de Trotsky et de cette génération de révolutionnaires russes et européens.

L’effondrement des régimes staliniens en Europe de l’Est et en URSS en 1989-91 marqua un tournant dans l’histoire du mouvement ouvrier international et de la culture mondiale et le CIQI fit de ces événements une analyse des plus fouillées.

Lors du plénum en mars 1992, le CIQI analysa les événements en profondeur, et tira des conclusions d’une grande portée sur la situation que le parti et la classe ouvrière confrontaient. Nous avons déjà cité ce passage du rapport de David North, mais il mérite d’être répété:

«L’intensification de la lutte de classe constitue la fondation générale du mouvement révolutionnaire. Mais il ne constitue pas en lui-même directement et automatiquement l’environnement politique, intellectuel, et, on pourrait ajouter, culturel, que son développement requiert et qui crée les conditions pour une véritable situation révolutionnaire. Ce n’est que lorsque l’on saisit cette distinction entre la base objective générale du mouvement révolutionnaire et le processus politique, social et culturel complexe par lequel il devient une force historique dominante, qu’il est possible de comprendre la signification de notre lutte historique contre le stalinisme et de voir les tâches a accomplir devant nous aujourd’hui.» (12e plénum du CIQI, mars 1992)

Cette compréhension, en un sens, mène presque automatiquement à nous concentrer sur les problèmes artistiques et culturels, ainsi que beaucoup d’autres domaines de travail. Nous ne pouvons comprendre ce que nous avons fait, ou pourquoi nous l’avons fait, au cours des deux dernières décennies sans prendre en considération cette analyse. Il est devenu possible sur cette base de saisir la crise de l’art dans sa relation avec la crise de perspective et de direction de la classe ouvrière.

Aucun des courants de «gauche» actuels, qui discutent indéfiniment, prétentieusement et souvent de manière incompréhensible sur les problèmes de politique et de culture n’est capable d’offrir un véritable éclairage sur les expériences et la lutte de classe au 20e siècle, ou sur le rôle concret joué par divers partis (staliniens, sociaux-démocrates, centristes), mouvements et directions. Ou, dans plusieurs cas, pour être un peu moins charitables, ces personnalités intellectuelles évitent délibérément et pour leurs propres intérêts d’examiner ces expériences décisives. De cette manière, ces académiciens si «indépendants», et «déconstructivistes» et «critiques» parfois camouflent, ou même réhabilitent, les activités destructives et criminelles des staliniens, maoïstes, réformistes, anarchistes et autres tendances anti-marxistes en trahissant les opportunités révolutionnaires et aident à préserver l’oppression de la classe ouvrière.

Notre théorie de l’art, avec toutes ces caractéristiques distinctives, fait partie de notre théorie du développement social et historique. Nous souscrivons à la conception du matérialisme historique, selon laquelle, comme Plekhanov l’expliqua, les êtres humains «ne font pas plusieurs histoires distinctes … mais une seule histoire, l’histoire de leurs propres relations sociales.»

Ainsi donc, notre perspective sur les conditions culturelles actuelles prend pour point de départ notre analyse des grandes expériences qui ont donné à la présente époque son caractère spécifique et qui doit prendre «de multiples formes dans l’esprit de l’Homme» (Plekhanov), incluant des formes contradictoires dans la production artistique.

Retournant à la période de 1991-92, l’introduction de The Sky Between the Leaves explique que la Quatrième Internationale avait prévu que le stalinisme, s’il n’était pas renversé, détruirait l’URSS. Après l’effondrement de cette dernière, notre mouvement a dit que la classe ouvrière avait subi une défaite majeure. Sur quelle base un nouveau mouvement révolutionnaire allait-il émerger? Les contradictions objectives fondamentales du système capitaliste n’avaient pas été résolues…

«Mais qu’en est-il des préalables subjectifs pour la révolution socialiste? À travers quel processus les forces objectives poussant pour le renversement du capitalisme trouveront-elles une expression subjective dans la conscience de la classe ouvrière?»

L’introduction poursuit sur la discussion du plénum du CIQI de mars 1992 auquel je viens tout juste de référer et sur ses conclusions:

«La révolution d’Octobre a été le fruit d’une croissance massive de la conscience politique de la classe ouvrière internationale durant les décennies qui ont suivi la publication du Manifeste du parti communiste en 1848 et, plus particulièrement, à la suite de la répression de la Commune de Paris en mai 1871. …

La croissance de la conscience socialiste n’a pas seulement été le produit de la lutte pour des demandes économiques et politiques spécifiques. Le développement de l’art et de la culture – à travers l’œuvre d’écrivains, de peintres, de musiciens (parfois, mais pas toujours, sympathiques au socialisme) et des critiques marxistes qui évaluaient leurs efforts – joua un rôle immense dans la formation et l’ouverture d’esprit de la classe ouvrière, aiguisa sa sensibilité aux injustices du capitalisme, renforça et raffina l’outrage et la volonté de sacrifice des travailleurs et rendit plus ardente leur croyance et leur confiance dans la possibilité de réaliser le socialisme et la construction d’une société basée sur une véritable solidarité et égalité sociales.

«Le socialisme requiert un réveil culturel parmi une section importante de la classe ouvrière, puisqu’un tel réveil est essentiel au développement d’une attitude révolutionnaire critique consciente à l’égard de la société capitaliste. Ce réveil, cependant, n’arrive pas indépendamment des efforts du parti révolutionnaire. C’est plutôt le parti – la section la plus consciente de la classe ouvrière – qui dirige la lutte pour un tel développement.»

Ces conceptions ont animé notre travail au cours des vingt dernières années, et elles se retrouvent exprimées, j’espère, dans The Sky Between the Leaves. Elles s’expriment également dans notre défense soutenue du Musée d'arts de Detroit (DIA). Ce n’est pas par hasard que la question du caractère public de l’accès aux œuvres des grands maîtres est devenue une question politique. La lutte autour du Musée concentre à un très haut niveau le conflit entre l’aristocratie financière et la classe ouvrière, qui est très sensible aux efforts de pillage des œuvres d’art.

Les travailleurs ont démontré qu’ils se souciaient plus de l’art, même s’ils sont sous-éduqués sur les questions d’esthétiques, que les pouvoirs en place ou la classe moyenne aisée – ou la pseudo-gauche, qui n’a rien à dire sur le sujet; qui est d’accord avec les représentants syndicaux et les démocrates; qui calcule qu’en fait, elle aussi, pourrait bien, directement ou indirectement, bénéficier de la vente des œuvres.

Nous voyons une importante corrélation entre l’art qui illumine la réalité et la croissance de la vigilance et de la sensibilité populaire. Les gens sont transformés, d’une manière profonde, par l’art. La transformation est un processus complexe, et elle peut ne pas être directe et immédiate, mais elle se fait tout aussi bien. En dernier analyse, bien sûr, la capacité de l’art d’influencer ou d’affecter les êtres humains, c’est-à-dire, la profondeur et l’influence d’une tendance artistique, est «déterminée par son importance pour la classe, ou la couche, dont elle exprime les goûts, et par le rôle social joué par cette classe ou couche» (Plekhanov). Mais nous n’adoptons pas une attitude fataliste ou passive sur cette question. Nous luttons implacablement pour un changement culturel, pour une amélioration de la vie artistique.

Depuis plusieurs décennies, l’assaut contre le marxisme est sans relâche, et ce n’est pas par hasard s’il coïncide avec l’assaut contre la réalité, la vie, en tant que fondement de l’art.

«Tenter de détacher l’art de la vie … dévitalise et tue l’art. Le besoin même d’une telle opération est un symptôme immanquable de déclin intellectuel.» (Léon Trotsky, Littérature et Révolution, 1924)

Cet assaut n’est pas une opération montée par une poignée d’esthètes, d’avocats de l’art pour l’art ou de la relative poignée de formalistes russes, à qui Trotsky adressa ce commentaire au début des années 1920. Non, au cours des dernières décennies virtuellement tout le monde académique et le monde culturel de «gauche» en est venu à la conclusion que l’art n’avait peu ou rien à voir avec la vie et la réalité. C’est un développement extraordinaire et sans précédent.

Pour ce qui est de la bourgeoisie, son hostilité au travail artistique qui démystifie la réalité, va au-delà de la version officielle et dévoile ce que la vie est réellement n’est pas un mystère.

«Le capitalisme en déclin… a une crainte superstitieuse de chaque nouveau mot, parce que ce n’est plus une question de correction ou de réforme, mais une question de vie ou de mort.» (Trotsky, «Art and Politics in Our Epoch», 1938)

L’attaque farouche menée par une section considérable de la soi-disant intelligentsia contre l’exposition de la vie telle qu'elle est, même contre la possibilité artistique d’entreprendre une telle exposition, exprime, avant tout, son rapprochement avec l’élite dirigeante, le déclin de son opposition au capitalisme. Depuis la fin de l’Union soviétique et du pouvoir stalinien, sur lequel beaucoup d’intellectuels de gauche s’appuyaient, la convergence de l’intelligentsia de «gauche» et le capitalisme à pris de l’ampleur et est devenu une honteuse et totale capitulation. Les conditions de dévastation dans lesquelles vivent les masses ne sont pas une question qui intrigue la plupart des artistes et des intellectuels de «gauche», qui se sont réfugiés dans une politique du mode de vie, centrée sur elle-même. Ils manquent, dans bien des cas, d’attitude critique envers l’ordre social. Le concept même d’artiste politiquement engagé et dévoué est soumis à une attaque féroce.

Même les créateurs de films timidement critiques doivent actuellement jurer une douzaine de fois en public que ce n’était pas intentionnel… loin de là l’idée de faire une œuvre socialement réaliste ou socialement consciente … personne ne devrait se méprendre à ce sujet, etc., etc. C’est plutôt inapproprié.

Évidemment, la vie interne d’une classe moyenne professionnelle ravagée par l’anxiété est une source inépuisable d’intérêt artistique. La réalité sociale est essentiellement disparue du monde des arts, mais la réalité libidinale, psychosexuelle – ou pseudo-réalité, en fait – et l’irrationnel se portent très bien. Nous savons toutes sortes de choses des pensées intimes et des émotions des philistins de la classe moyenne aisée (ou à tout le moins comment lui ou elle aimeraient que ses pensées et ses émotions soient perçues), de son apitoiement, son désespoir complaisant et exagéré et même ses comportements qui sont hors de contrôle. Nous ne sommes pas à court de tout cela. Ce n’est pas très édifiant.

Raya Dunayevskaya

La lutte concertée pour séparer l’art du problème du socialement réel, des problèmes de la société, persiste depuis des décennies. Ce n’est pas ici l’occasion d’approfondir ce point en détail, mais le découragement et le pessimisme des intellectuels de l’école de Francfort dans les années 1940 et au-delà, constitue un tournant important.

«Le rejet du progrès et la répudiation de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire centrale dans la société capitaliste moderne devinrent, dans les décennies qui suivirent, le thème principal de la politique petite-bourgeoise de gauche. Nous les trouvons développés et répétés dans les écrits de [Herbert] Marcuse, [Raya] Dunayevskaya et d’innombrables tendances anarchistes, post-anarchistes, post-structuralistes contemporaines.» («Report to the Second National Congress of the Socialist Equality Party», David North, juillet 2012)

Herbert Marcuse

Le processus s’est accéléré dans les dernières décennies. Voici un commentaire sur le postmodernisme par deux auteurs postmodernistes:

« Il y a plusieurs décennies, la déception et le scepticisme menèrent le penseur postmoderne du passé à rejeter la possibilité que ses idées et son art puissent refléter la réalité.» Selon de tels penseurs, «le point de vue ou le cadre analytique ne reflète jamais exactement la réalité comme elle est, parce qu’elle est toujours inévitablement filtrée par les suppositions, les théories, les valeurs et les intérêts préétablis de la personne. La notion de perspective implique aussi qu’un seul point de vue ne peut jamais complètement illuminer la richesse et la complexité d’un seul événement, quel qu’il soit, encore moins les liens et les aspects infinis de toute réalité sociale. Donc, comme [Friedrich] Nietzsche, [Max] Weber et d’autres l’ont argumenté, toutes connaissances de la réalité émanent d’un point de vue particulier, tous les «faits» sont des interprétations constituées, et toute perspective est incomplète et limitée.» (Postmodern Theory, Steven Best and Douglas Kellner, 1991)

Aleksandr Voronsky

Personne, bien entendu, ne suggère sérieusement que la pensée, ou l’art, reflète la réalité «exactement comme elle est». Comme le notait Alexandre Voronsky, «l’objet n’est jamais égal au sujet». Mais la question est, comme ce même critique le posait, est-ce que nos sensations subjectives ont une quelconque signification objective? La pensée et l’art peuvent-ils refléter la réalité avec une vérité relative, qualitativement déterminante?

Contrairement aux ultra-relativistes et subjectivistes modernes, nous répondons oui à ces questions et lançons ce défi aux artistes: votre tâche n’est pas de produire des photographies, des copies exactes, mais de produire «les images de la vie», basées sur votre compréhension et votre pouvoir d’imagination, qui transmettent des vérités importantes, des vérités qui éclairent et stimulent et provoquent. Est-ce possible? Oui, l’histoire entière de l’art affirme cette possibilité. Les êtres humains ont été formés et éduqués et civilisés en partie grâce à des œuvres d’art au cours de milliers d’années. Le marxisme, comme le suggère Lénine, se base sur cette histoire tout entière.

Fin de la première partie

(Article paru d'abord en anglais le 27 janvier 2014)