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Un ancien responsable du régime de Ben Ali remporte le premier tour de l’élection présidentielle en Tunisie

Par Antoine Lerougetel et Alex Lantier
20 décembre 2014

Béji Caïd Essebsi a remporté le 23 novembre, avec 40 pour cent des suffrages, le premier tour des élections présidentielles en Tunisie. Par ce vote qui découle de la désillusion des travailleurs et des masses tunisiennes vis-à-vis du gouvernement intérimaire islamiste du parti Ennahda, l’entourage du dictateur déchu Zine El Abidine Ben Ali demande à retourner au pouvoir pour essayer de rétablir pleinement le vieux régime.

Moncel Marzouki, soutenu par Ennahda qui n’avait pas présenté de candidat propre, est arrivé second avec 33 pour cent des votes et s’est qualifié pour le second tour du 21 décembre.

Essebsi, 88 ans, qui fut en fonction sous Ben Ali et sous le précédent dictateur Habib Bourguiba, fait figure de favori au second tour. Son parti, Nidaa Tounes, est une coalition de contre-révolutionnaires bourgeois, d’ex-staliniens et de responsables du parti dissout de Ben Ali, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RDC). On y trouve entre autres Mohamed Ghariani, le dernier secrétaire général du RCD et Raouf Khamassi, un proche collaborateur de Sakhr el-Materi, le beau-fils de Ben Ali.

Quant au Front populaire (FP), une coalition de partis nationalistes et de la pseudo-gauche, c’est tout juste s’il ne s’est pas présenté dans ces élections comme un partisan officiel du vieil establishment de Ben Ali, ayant créé en début d’année un Front de salut national avec Nidaa Tounes. Son candidat présidentiel, le maoïste Hamma Mammani, est arrivé en troisième position avec 7,8 des votes.

Les résultats du premier tour confirment ceux des élections législatives du 26 octobre où avec un taux de participation de 69 pour cent Nidaa Tounes avait recueilli 38 pour cent des voix et remporté 86 des 217 sièges du parlement tunisien; Ennahda avait obtenu 28 pour cent des voix et remporté 69 sièges. Faute de majorité parlementaire, Essebsi n’a pas exclu la formation d’une alliance gouvernementale avec Ennahda ou le Front populaire.

La décision de restaurer le vieux régime de Ben Ali laisse présager des confrontations explosives avec la principale force révolutionnaire impliquée dans le renversement de l’ancien dictateur il y a quatre ans, la classe ouvrière.

Le programme réactionnaire de Nidaa Tounes accorde la priorité au remboursement de la dette extérieure grâce à des coupes dans les services sociaux et dans les subventions aux produits de base et à la privatisation des entreprises confisquées de l’empire commercial et financier de Ben Ali. Conscient qu’un tel programme d’austérité suscite une profonde opposition au sein de la classe ouvrière, notamment dans les régions minières où la révolution de 2011 contre Ben Ali avait débuté, Nidaa Tounes réclame aussi des mesures sécuritaires renforcées. Son but ultime est la reconstruction totale de l’autorité des services de renseignement intérieurs et de l’appareil d’Etat policier du régime de Ben Ali.

L’arrivée au pouvoir de Nidaa Tounes témoigne de la faillite du capitalisme tunisien. Il s’est révélé incapable de répondre aux aspirations à l’emploi, la démocratie et l’égalité qui ont poussé la masse des travailleurs et des jeunes dans une lutte révolutionnaire contre Ben Ali – et qui ont provoqué, quelques semaines plus tard, l’éviction d’Hosni Moubarak par la classe ouvrière égyptienne.

Lorsque débuta le soulèvement tunisien, le WSWS l’avait analysé comme marquant un tournant historique de la lutte des classes dans le monde car il inscrivait directement à l’ordre du jour la construction de partis trotskystes et la lutte pour le socialisme et le pouvoir ouvrier, en Tunisie et au plan international. Dans « Les manifestations de masses en Tunisie et la perspective de la révolution permanente » il avait fait cette mise en garde : « La question cruciale d’un programme et d’une direction révolutionnaires n’est pas résolue. Sans le développement d’une direction révolutionnaire, un autre régime autoritaire s’installera inévitablement pour remplacer celui de Ben Ali. »

La responsabilité de l’influence grandissante du vieil establishment de Ben Ali incombe aux forces qui ont entravé la lutte pour le socialisme et la construction d’un parti révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Celles-ci comprennent les partis de la pseudo-gauche au sein de la coalition du Front populaire, comme le Parti des Travailleurs (PT) de Hammami et la Ligue de la Gauche ouvrière (LGO) pabliste, et leur collaboration avec la bureaucratie syndicale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). L’UGTT, un rempart de la dictature de Ben Ali et de sa politique néolibérale, a observé avec horreur le soulèvement de 2011 ne lançant, afin de camoufler son rôle, qu’un appel symbolique à une grève de deux heures, tandis que Ben Ali fuyait la Tunisie.

Ces organisations contre-révolutionnaires ont enchaîné la classe ouvrière à une perspective de soutien à une suite de régimes bourgeois réactionnaires apparus après l’éviction de Ben Ali. La conséquence en est que, quatre ans plus tard, les conditions de vie des masses tunisiennes ont empiré, le pays se trouve encore plus fermement dans les griffes du capital financier et du Fonds monétaire international, et le vieil establishment, après une rénovation appropriée, est prêt à revenir au pouvoir.

A l’origine, la pseudo-gauche et l’UGTT avaient collaboré avec l’organisation patronale UTICA (Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat) et d’autres groupes de métiers pour la mise en place de l’Assemblée nationale constituante (ANC) et la conception d’une nouvelle constitution bourgeoise pour la Tunisie. Au terme des élections à l’ANC en octobre 2011, Ennahda avait obtenu le groupe le plus important mais pas la majorité absolue. Le parti dirigea donc la Tunisie dans le cadre d’une « troïka » en se joignant au Congrès pour la République (CPR) et au parti social-démocrate Ettakatol (Forum démocratique pour le travail et les libertés) qui est, sur le plan international, affilié au parti social-démocrate en France, le Parti socialiste (PS).

Avec Moncel Marzouki du CPR en charge de la présidence, le gouvernement Ennahda a imposé une politique réactionnaire tout en écrasant les mouvements de protestation des travailleurs. Avec le soutien de la pseudo-gauche, il entraîna la Tunisie dans les guerres réactionnaires que Washington et ses alliés ont menées en Libye et en Syrie en s’appuyant sur des forces intermédiaires islamistes. Ennahda fut généralement soupçonné d’être l’instigateur des meurtres, en février et juillet 2013, de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, deux responsables du Front populaire.

Alors que s’aggravait la crise du gouvernement Ennahda, Hammami et le dirigeant de l’UGTT, Hacine Abassi, multiplièrent les réunions avec les responsables américains, français et européens. L’UGTT forma le « Quartet » avec l’organisation patronale UTICA, l’Ordre des avocats et la Ligue tunisienne des droits de l’homme, tandis que Nidaa Tounes et le Front populaire créaient le Front de salut national et engageaient un « Dialogue national » avec Ennahda. Le résultat en fut la démission du gouvernement islamiste et la formation en janvier dernier d’un gouvernement intérimaire constitué de technocrates.

Le fil rouge traversant et reliant les diverses manœuvres factionnelles et les réalignements de la pseudo-gauche était l’opposition, de la part des couches affluentes de la classe moyenne qu’elle représente, à une révolution sociale contre le capitalisme. Ces manœuvres contre-révolutionnaires l’ont actuellement alignée directement sur l’appareil politique sélectionné du vieil establishment de Ben Ali.

Dans une interview accordée le 14 octobre au quotidien stalinien L’Humanité, Hamma Hammami a insisté pour dire que la question centrale en Tunisie était de « tout faire pour endiguer la montée du fascisme religieux » et « le retour des hommes de l’ancien régime. »

La lutte contre tous les représentants de la bourgeoisie tunisienne, y compris Ennahda et le vieux régime de Ben Ali, est la question cruciale et doit être menée contre le FP même. Les tentatives faites par Hammami pour créer une distance entre son parti et les autres partis de la bourgeoisie tunisienne puent la mauvaise foi.

Hammami a travaillé avec les islamistes et est actuellement allié à l’ancien régime grâce à ses actions communes avec Nidaa Tounes au sein du Front national de Salut. Il a lui-même reconnu: « nous nous sommes trouvés à l’origine de la constitution d’un front de salut national réunissant des forces de gauche et jusqu’à des démocrates libéraux, » -- c’est-à-dire le Nidaa Tounes d’Essebsi.

L’influence grandissante du vieil establishment détesté de Ben Ali représente une condamnation sans appel de telles manœuvres sans principes, soi-disant de gauche, et de leur faillite. La tâche essentielle à laquelle sont confrontés la classe ouvrière et les jeunes en Tunisie reste la construction d’un parti trotskyste d’avant-garde, d’une section du Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) afin de rassembler en une lutte pour le pouvoir politique l’opposition profonde existant au sein de la classe ouvrière.

(Article original paru le 19 décembre 2014)