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Cinquantième anniversaire du procès d’Auschwitz à Francfort

Par Sybille Fuchs
14 février 2014

L’article qui suit est la version publiée en trois parties par le World Socialist Web Site il y a dix ans à l’occasion du 40ème anniversaire du procès d’Auschwitz à Francfort. Les extraits du dialogue figurant dans l’article proviennent d’une pièce de Peter Weiss « L’Instruction » écrite en 1965 et basée sur les minutes du procès. (1)

Le Juge : Qu’avez-vous pu apercevoir du camp ?

2e témoin : Rien du tout. J’étais très soulagé de quitter cet endroit.

Le Juge : Avez-vous vu les cheminées au bout du quai, avez-vous vu la fumée ou la

lumière éblouissante ?

2e témoin : Oui, j’ai bien vu la fumée.

Le Juge : Et qu’en avez-vous déduit ?

2e témoin : J’ai pensé que cela devait être la boulangerie. On m’avait dit qu’on y

faisait du pain jour et nuit. Après tout c’était un très grand camp.

(L’Instruction, de Peter Weiss, Francfort, 1965)

Cette année, on commémore le 50ème anniversaire du procès d’Auschwitz - la première fois qu’en République Fédérale Allemande on traduisait en justice certains des responsables de la machine d’extermination nazie. Le procès a commencé le 20 décembre 1963, dans le Römer, la mairie de Francfort, presque 20 ans après la fin de la deuxième Guerre mondiale et du procès de Nuremberg, pour se terminer le 19 août 1965.

Il est notoire que la réponse des tribunaux allemands au régime nazi et à ses crimes monstrueux constitue un des épisodes les plus infâmes de la justice ouest-allemande. Dans les années 1950 et 1960, l’opposition à de tels procès était tout à fait courante dans les cercles politiques et judiciaires allemands.

Aucun des trois commandants d’Auschwitz n’étaient plus en vie à l’ouverture du procès. Rudolf Höss et Arthur Liebehenschel avaient été jugés et exécutés en Pologne en 1947 suite à un accord entre les forces alliées. D’autres qui avaient une responsabilité majeure, comme le célèbre Docteur Mengele purent s’enfuir et se cacher en Amérique du Sud.

Richard Baer, le dernier commandant d’Auschwitz, refusa de témoigner lors de l’instruction du procès de Francfort. Il est mort en prison lors de cette instruction et toute action judiciaire contre lui fut abandonnée. C’est pour cette raison que le procès de Francfort s’est contenté de juger les seconds couteaux de ces commandants de camp.

Mais peut-être que c’est précisément parce que le procès n’a pas uniquement jugé des chefs principaux de la SS mais également certains de leurs subordonnés, que l’affaire et le compte rendu détaillé fait par la presse ont pu donner pour la première fois aux allemands de l’Ouest une idée complète de la routine apparemment banale de l’épouvantable machine d’extermination d’Auschwitz. C’est pour cette raison que le procès a joué un rôle important pour la prise de conscience politique de la jeunesse allemande.

Le fait que les allemands de l’Ouest se soient intéressés de près au procès d’Auschwitz était en grande partie dû aux 359 témoins venant de 19 pays et parmi lesquels 211 rescapés du camp. Le procès, qui a obligé les témoins à se souvenir d’évènements terribles avec toute la précision requise dans une affaire criminelle, a souvent imposé des exigences excessives à ces survivants. Dans leur majorité, les accusés, assistés de leurs avocats et assis sur les bancs normalement réservés aux conseillers municipaux, ne s’intéressaient pas aux débats.

Derrière eux, devant de grandes fenêtres, on avait accroché deux panneaux représentant des croquis de Auschwitz I (le principal camp de concentration) et d’Auschwitz II (le camp d’extermination de Birkenau). A côté des magistrats, siégeait la Cour d’Assise, composée de trois juges professionnels et de six magistrats qui avaient prêté serment en tant que jurés. Le Juge Hans Hofmeyer présidait les débats.

Il était prévu que le procès dure au moins 20 mois et il fut commencé à l’Hôtel de ville (le Römer), qui était à l’époque la seule salle à Francfort pouvant accueillir tous les acteurs des débats. Au printemps 1964, la cour se déplaça au Bürgerhaus Gallus, qui avait été construit spécialement pour le procès, et y demeura jusqu’au verdict. Au cours des mois qui suivirent, 20 000 personnes assistèrent au procès.

Six des accusés ont été condamnés à la prison à vie pour meurtre ou complicité de meurtre, et onze accusés ont été condamnés à un maximum de 14 ans de prison. Trois accusés ont été acquittés pour manque de preuves, et deux n’ont pas comparu parce qu’ils étaient décédés entre temps ou parce qu’ils étaient malades. Le défi qui se présentait aux juges était de prouver au-delà du doute raisonnable que chacun des accusés était en tant qu’individu, complice des crimes. Du fait de cette norme difficile à respecter, les sentences prononcées étaient relativement clémentes, ce qui est apparu comme trop modéré à beaucoup des survivants victimes du nazisme.

Sur plus de 6000 (selon certaines sources 8000) anciens SS qui ont gardé Auschwitz entre 1940 et 1945, seulement 22 ont comparu devant le tribunal de Francfort, dont un ancien kapo. Au cours des vingt mois de débat, aucun accusé n’a montré le moindre signe de remord.

Les verdicts n’ont aucune commune mesure avec les crimes que les auteurs ont perpétrés à titre individuel ou à titre collectif. Au moins 3 millions de juifs et autant de prisonniers politiques, de Sintés, de Tsiganes et d’homosexuels ont été gazés à Auschwitz ou sont morts à cause du travail forcé, de la faim et du froid, d’expérimentations médicales bestiales, de brutalités arbitraires ou d’exécutions par arme à feu. On trouvait des camps dans toute l’Allemagne. Le camp de Birkenau à lui seul pouvait recevoir 100 000 déportés.

Le chemin vers le procès

Si le procès a pu avoir lieu, c’est à cause de deux événements plus ou moins accidentels et n’ayant entre eux aucun rapport direct. Comme l’a expliqué Werner Renz de l’Institut Fritz Bauer dans un mémoire paru récemment, il aurait suffi que les circonstances soient légèrement différentes pour que « le procès d’Auschwitz n’aie jamais lieu il y a quarante ans ».

Adolf Roegner, un ancien déporté d’Auschwitz et un Kapo, fut également incarcéré à Bruchsal pour « faux serment et faux témoignage alors qu’il ne déposait pas sous serment ». Dans une lettre au procureur général de Stuttgart en date du 1er mars 1958, il a fait référence à Wilhelm Boger, un ancien membre de la Gestapo du camp d’Auschwitz. Dans cette lettre, il accusait Boger de crimes à Auschwitz et il indiquait l’endroit où vivait et travaillait Boger.

Les autorités ont hésité à agir, mais deux mois plus tard, suite à des protestations émanant du secrétaire général du Comité International d’Auschwitz, Hermann Langbein, qui avait également été contacté par Roegner, une enquête fut mise en route. Dans sa lettre, Roegner donna également d’autres noms de SS d’Auschwitz. Finalement, un mandat d’arrêt fut délivré à l’encontre de Wilhelm Boger, mais il a fallu attendre le 8 octobre 1958 (sept mois après) pour qu’il soit arrêté sur son lieu de travail. Ceux que Roegner avait accusé - Stark, Broad et Dylewski - furent placés en garde à vue préventive en avril 1959.

Par ailleurs, le journaliste Thomas Gnielka du Frankfurter Rundschau envoya mi-janvier des documents au procureur général du Land de Hesse, Fritz Bauer. Gnielka avait reçu ces documents d’un habitant de Francfort, Emil Wulkan, un survivant du camp. Wulkan avait à l’origine trouvé ces documents dans un tribunal SS qui avait été brûlé en mai 1945 à Wroclaw. Il montra ces documents à Gnielka en décembre 1958, alors qu’il déposait une demande de réparation. Le journaliste les identifia comme étant des registres d’exécutions à Auschwitz.

Les documents, qui émanaient des commandants du camp de concentration d’Auschwitz, des SS et des tribunaux de police de Wroclaw, dressaient la liste des déportés tués au cours de supposées tentatives d’évasion. Y figuraient aussi les noms de trente sept SS qui avaient participé aux exécutions comme Stefan Baretzki. Dans le but de donner à ces meurtres une apparence de légalité, les victimes étaient déclarées coupables selon une législation en cours et leurs meurtriers SS étaient dûment acquittés.

Le procureur général Fritz Bauer a utilisé ces documents pour établir la compétence du tribunal de Francfort-sur-le-Main pour juger le complexe d’Auschwitz - ce qui fut finalement obtenu en avril 1959. C’est seulement à ce moment qu’il fut possible de déclencher des enquêtes préliminaires afin d’arrêter les criminels d’Auschwitz.

Bauer était un social-démocrate allemand qui avait été contraint à l’exil à cause de ses vues politiques et de ses origines juives; il a été un des rares jurés de la République Fédérale ayant cherché à poursuivre sérieusement ceux qui étaient responsables de crimes nazis. Comme il avait auparavant été confronté dans ses efforts à un barrage de résistance, il avait saisi l’occasion pour mettre le procès en marche.

Bauer voulait transformer les débats en une enquête sur « La solution finale de la question juive » mise en œuvre par les nazis à Auschwitz. C’est pour cette raison qu’il fit appel à des experts de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich. Pour lui, ce qui importait, ce n’était pas de condamner les auteurs de crime individuels, mais de trouver une explication historique à ce qui était arrivé. Le procès a définitivement établi que la théorie de l’extrême droite qui avançait que personne n’avait été gazé à Auschwitz n’était qu’une falsification historique des plus ignobles.

Un jeune membre CDU du parlement de Mayence du nom d’Helmut Kohl, qui plus tard a reconnu qu’il « avait eu beaucoup de chance d’être né trop tard » s’est opposé à Bauer, avançant que la chute du Troisième Reich était beaucoup trop récente et, pour cette raison, il n’était pas possible de prononcer un jugement historique sur le « national socialisme ». Kohl qui a été pendant longtemps le chancelier de la République fédérale d’Allemagne et prédécesseur immédiat de Gerhard Schröder, exprimait là un point de vue très courant dans les milieux politiques de l’Allemagne de l’Ouest.

Les accusés : Des hommes de main agissant sous les ordres.

Le Juge : Accusé Boger, en tant qu’enquêteur judiciaire, ne saviez vous pas qu’un homme à qui on fait subir un tel interrogatoire dira tout ce que vous voulez lui faire dire ?

Accusé n° 2 : Je ne vois pas du tout les choses comme ça et je me réfère à notre bureau de surveillance. Si un prisonnier offrait une certaine résistance, il ne pouvait se confesser que par la force.

Témoin n° 8 : Ils m’ont emmené dans la Baraque n°11, et m’on fait monter au grenier. J’ai été attaché par les mains à un poteau. Ceci s’appelait la pendaison au poteau. Vous étiez pendu suffisamment haut pour que vos doits de pieds continuent à toucher le sol. Boger me faisait balancer tout en me donnant des coups de pieds dans l’estomac…

Accusé n° 2 : Le but de cet interrogatoire intensif était atteint quand le sang coulait le long de leurs pantalons… Qui plus est, je pense que même maintenant les punitions corporelles si elles étaient administrées par les tribunaux pour enfants permettraient de ralentir la montée de la délinquance juvénile (L’Instruction de Peter Weiss, Francfort, 1965)

Pendant que la défense essayait de dénigrer le Procès d’Auschwitz en le présentant comme un « procès spectacle » mis en place par une conspiration d’anciens déportés communistes, les accusés, qui représentaient un échantillon du personnel du camp restèrent silencieux pendant toute la durée du procès. Soit ils niaient tout en bloc, soit ils se présentaient comme des individus qui n’avaient fait qu’obéir aux ordres et n’étaient que des exécutants. Cependant la cour a refusé d’accepter la thèse qui prétendait que les accusés n’avaient fait que suivre les ordres et elle a établi que n’importe qui s’étant opposé à ces crimes n’aurait pas eu à en subir de graves conséquences. Les témoignages ont étayé cette théorie de façon indéniable.

Le juge d’instruction Hans Düx, qui a participé à la préparation du procès, a présenté l’accusé Oswald Kaduk, dont il a été établi qu’il avait personnellement tué beaucoup de gens et qu’il avait procédé à la sélection des victimes de son propre chef.

« Son comportement était en tous point un comportement de militaire. A chaque question posée, il se levait d’un coup et se mettait au garde à vous (claquant des talons, ses doigts posés sur la couture de son pantalon), en répondant sèchement. Quand je lui ai expliqué qu’il ne devait pas se mettre systématiquement au garde à vous, il s’est brusquement levé une nouvelle fois pour répondre « Oui Monsieur l’Obersturmführer ». Après s’être adressé à moi de cette façon, il a fait une courte pause pour ensuite m’expliquer que c’était pour lui une vieille habitude de s’exprimer ainsi. Il m’a expliqué qu’à chaque fois qu’il s’adressait à ses supérieurs, il se comportait souvent de cette manière - c’était très courant à l’intérieur de la

SS - comme il l’avait déjà fait des milliers de fois. J’avais l’impression qu’il ne s’adressait pas de cette manière volontairement à moi, mais que pendant l’interrogatoire, ce comportement habituel se révélait de façon involontaire. »

Les réponses de Kaduk aux accusations contre lui en disaient beaucoup plus que celles de ses complices, qui parlaient des évènements de façon très évasive et vague. Il a essayé de se présenter comme un SS subalterne et il a prétendu que les soi-disant « sélections de la mort » avait été menées par des médecins SS et des officiers supérieurs SS.

D’après Kaduk, sa tâche consistait simplement à empêcher ceux qui devaient passer à la chambre à gaz de se joindre à ceux qui étaient sélectionnés pour le travail. Selon la règle du camp, les enfants qui arrivaient au camp étaient gazés sur le champ, à moins qu’ils ne soient choisis par les médecins SS pour leurs expériences médicales. Les mères qui étaient aptes au travail mais qui refusaient de se séparer de leurs enfants condamnés à mort accompagnaient ces derniers dans la chambre à gaz.

Selon l’expression même de Kaduk, les convois de déportés juifs arrivaient « comme des petits pains frais ». Accompagné d’autres SS, il utilisait des poids lourds pour emmener les juifs condamnés de la rampe d’arrivée au camp jusqu’aux chambres à gaz. Comme Kaduk, qui disait « ne pas faire de cadeaux », l’a dit à la cour: « Je n’ai jamais voulu tuer qui que ce soit ; il m’arrivait parfois de battre quelqu’un qui essayait d’échapper au travail. »

Parlant de Jozef Cyrankiewicz, qui avait été déporté à Auschwitz et qui plus tard, dans les années 60, devint premier ministre polonais, Kaduk déclara « Si, à l’époque, j’en avais eu l’occasion, je l’aurais tué ». Cet révélation contredisait nettement la déclaration de Kaduk qu’il n’avait jamais voulu tuer personne. Cette tentative de minimiser son rôle fut réfutée par de nombreux témoins et le tribunal le condamna à la prison à vie pour l’assassinat de 1012 personnes.

Parmi les inculpés figurait également Robert Mulka. Adjudant au commandement du camp d’Auschwitz, c’est lui qui donnait les ordres pour la « liquidation » des déportés. Le pharmacien Victor Capesius, un ancien employé d’IG Farben et chef du groupe des pharmaciens SS, participait à la selection des victimes sur les rampes.

L’inculpé Wilhelm Boger était officier à la division politique de la SS d’Auschwitz et il a participé à des tortures comme à ce qui portait le nom de « vidage de baraques et exécutions ». Il avait inventé ce qui s’appelait la « balançoire de Boger », un moyen de torture où les déportés étaient pendus et leurs testicules écrasés à force de coups.

Un observateur du procès a écrit : « Le public était paralysé et il regardait avec épouvante la femme qui témoignait. Après avoir décrit à la cour en maîtrisant sa voix la façon dont les déportés étaient torturés sur les tristement célèbres « bascules de Boger », elle n’a plus trouvé ses mots. D’une voix hésitante, elle expliqua comment un jour cinquante enfants âgés de quatre à dix ans arrivèrent au camp dans un camion. ``Je me souviens d’une petite fille de quatre ans…´´ Puis, sa voix s’est cassée, on vit ses épaules se secouer et le témoin s’effondra dans des larmes de désespoir. Un sentiment d’horreur paralysante commença à se répandre dans la salle… »

Un grand nombre des crimes brutaux de Boger furent révélés pendant le procès dont l’exécution de Lili Tofler, qui avait passé une lettre à une autre déportée. Avant son exécution, Boger l’obligea à se tenir debout dans les toilettes pendant une heure quatre jours de suite, tenant son pistolet contre sa tempe.

On trouvait également parmi les inculpés le Docteur Bruno Berger, anthropologue et officier supérieur SS. Pendant le IIème Guerre Mondiale, il a collaboré avec le Professeur Hirt, de l’Université de Strasbourg. Hirt s’est suicidé à la fin de la guerre. Les deux hommes voulaient monter une collection de crânes de « commissaires judéo bolcheviques ». De nombreux prisonniers de guerre soviétiques étaient détenus à Auschwitz, c’est pour cette raison que Berger et Hirt y sélectionnaient leurs victimes, les tuaient et ils conservaient leurs têtes à l’Université de Strasbourg.

Pendant les auditions préliminaires, le scientifique qui s’était spécialisé dans les « crânes judéo - bolcheviques » chercha à répondre au moyen d’explications évasives, malgré les preuves évidentes contre lui. Lors du principal procès, il fut condamné à plusieurs années de prison.

Hans Stark était accusé de participation aux sélections, aux gazages et aux exécutions, tout comme ses collègues Pery Broad et Klaus Dylewski. Max Lustig, le chef de la Gestapo de la ville d’Auschwitz, était également juge à la cour martiale du camp d’extermination d’Auschwitz. Des médecins comme Josef Kehr, Hans Nierwicki et Emil Hantl ont également participé aux sélections et aux meurtres par injection de phénol dans le cœur de leurs victimes. Des kapos comme Emil Bednarek et Alois Staller avaient assassinés des co-détenus.

Les trains de la mort ont commencé à amener des Juifs au camp d’extermination au printemps 1942. Au cours de cette seule année, sont arrivés à Auschwitz 166 convois transportant 180 000 déportés. En 1943, 174 convois transportant 220 000 déportés et en 1944 la Reichsbahn transporta 300 000 victimes dans 300 convois. Elle utilisait des wagons à bestiaux.

Le chercheur sur Auschwitz Werner Renz a décrit ainsi les méthodes criminelles du camp de concentration :

« Le ‘traitement’ des déportés était mis en œuvre au moyen d’un appareil bien rodé dans l’art de l’extermination. L’arrivée d’un convoi était annoncée au commandement du camp au moyen d’un télégramme ou de messages radio. Le commandant du camp donnait ensuite ses instructions à la division politique, à la section médicale de la garnison SS, à la section véhicules, à la section des gardes et au service du travail. Chaque division en charge du ‘traitement’ d’un convoi avait un tableau de service concernant son déploiement sur la rampe. On attribuait aux officiers et aux soldats SS en service sur la rampe une tâche précise à effectuer : ils supervisaient les sélections sur la rampe, recevaient les documents de déportation des officiers en charge de la déportation, et ils séparaient les déportés en plusieurs groupes - les hommes, les femmes, et ceux qui étaient incapables de travailler (comme les personnes âgées, les malades et les enfants). Ils obligeaient ensuite les arrivants apeurés et désorientés à se mettre en rang par cinq et ils commençaient la sélection.

« Ensuite ils confirmaient la prise en charge du train de la mort, en fournissant tous les détails sur le nombre de déportés. Les soi – disant « commandos de nettoyage » intervenaient en montant sur la rampe pour dérober leurs maigres possessions aux Juifs arrivants. Après, ceux qui étaient condamnés étaient emmenés à la chambre à gaz soit dans des camions soit à pied en colonnes. Une fois arrivées à la chambre à gaz, les victimes innocentes et sans défense étaient trompées au moyen de discours fallacieux et on leur ordonnait de se déshabiller pour une « douche ». On les faisait rentrer dans la chambre à gaz dont on fermait les portes à clef. Un camion sanitaire apportait le gaz mortel, le zyklon B, à l'usine de mort. Ils lâchaient le gaz dans la pièce et ils observaient l'agonie de leurs victimes par un judas. Après ceci, ils s'assuraient de la mort de leurs victimes, organisaient leur crémation dans un four crématoire et ils supervisaient l'extraction des dents en or. On tondait les cheveux des mortes et on organisait ensuite le dépouillage des objets de valeurs sur les cadavres. Les chiffres étaient ensuite transmis par télégramme à la Reichssicherheithauptamt (Autorité de Sécurité Impériale) qui était en charge de l'enregistrement du meurtre en masse. Cet organisme enregistrait le nombre de déportés, le nombre de personnes qui arrivaient au camp et également le nombre de personnes gazées.

Ensuite, les femmes et les hommes « en mesure de travailler » pouvaient entrer dans le camp et les choses étaient organisées pour qu'ils soient rasés, habillés, et ils étaient enregistrés et recensés. On les obligeait à exécuter des travaux éreintants et meurtriers par lesquels les prisonniers étaient anéantis. Les déportés malades et affaiblis étaient assassinés au moyen d'injection de phénol dans le cœur ; les esclaves qui étaient devenus « inutiles et inutilisables » étaient sélectionnés pour être gazés. Des milliers d’entre eux furent exécutés au mur des fusillés.

« En à peu près 900 jours, plus de 600 trains de la mort avec plus d'un million de juifs et

20 000 Sintés et Roms arrivèrent à Auschwitz. Les SS participaient à l'extermination de masse jour après jour – jour et nuit »

Si le tribunal n'eût pas été en mesure d'établir que les accusés étaient à titre individuel responsables de meurtres et de tortures, ceux qui étaient poursuivis auraient aussi pu être accusés de complicité pour ces crimes.

La défense a utilisé tous les moyens possibles pour faire douter les témoins de leur propre témoignage. De nombreux témoins qui avaient été gravement traumatisés n'avaient pu rester sains d'esprit qu'en supprimant ces horreurs de leur mémoire. Néanmoins, lors du procès, ils ont dû s’y confronter une fois de plus.

Le procès examina le cas de l'assassinat de 119 adolescents à Auschwitz en février 1943. Les garçons, originaires de la région de Zamosc en Pologne et qui avaient entre 13 et 17 ans furent assassinés au moyen d'une injection de phénol après qu'on les ait autorisés à jouer au football dans la cour de l'hôpital d'Auschwitz. L'officier et médecin SS, Emil Hantl fut un des exécutants de ce crime horrible. Il ne fut condamné qu'à trois ans et demi d'emprisonnement et en vertu de la loi allemande il put quitter le tribunal en homme libre.

Dans une autre affaire, un prisonnier fut enfermé avec 38 autres dans une « cellule de la faim » de 2,5 m sur 3. Le seul accès à l’air libre était par l’intermédiaire d’un petit trou dans le plafond. Le matin suivant, 20 détenus étaient morts par ce qu’ils avaient suffoqués ou qu’ils s’étaient faits piétiner.

Les détails épouvantables des chambres à gaz furent révélés pour la première fois au grand public.

A l’ouverture des portes, soient 20 minutes après le lâchage du Zyklon B, les déportés qui étaient en charge du nettoyage des chambres à gaz trouvaient jusqu’à 2000 cadavres nus agglutinés les uns sur les autres. Des bébés, des enfants, des vieillards, piétinés à mort, étaient couchés sur le sol, à l’endroit où le gaz avait commencé à se répandre. Au dessus d’eux, on pouvait voir une couche de cadavres de femmes et enfin les cadavres des hommes les plus forts se trouvaient au sommet de cette masse terrifiante. Pour faire des économies, les nazis commencèrent à utiliser des doses plus faibles de Zyklon B. Ceci impliquait que l’agonie durait jusqu’à cinq minutes et que les victimes les plus faibles finissaient en dessous dans leur lutte contre la mort. Les juges ont appris que 16 bidons, contenant chacun 500 grammes de gaz étaient utilisés pour tuer 2000 personnes par chambre à gaz. Chaque bidon coûtait 5 Reich Marks. On estime que 865 000 Juifs ont été assassinés dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Le camouflage judiciaire des crimes nazis

Accusé n° 1 :

Chacun d’entre nous veut préciser que nous n’avons fait que notre devoir, même quand ce devoir était dur et même quand cela nous coûtait de le faire.

Maintenant que notre pays est, après une guerre dévastatrice, parvenu jusqu’à une place de premier plan dans le monde, nous devrions nous concentrer sur d’autres choses.

Ces accusations devraient être prescrites depuis longtemps. (Les accusés approuvent bruyamment) (L’Instruction de Peter Weiss, Francfort 1965)

Après le procès de Nuremberg organisé par les puissances alliées, au cours duquel seulement un petit nombre de chefs nazis ont pu être jugés et condamnés pour leurs crimes, les premiers jours de la République Fédérale Allemande furent dominés par un silence généralement respecté sur les camps d’extermination.

La Guerre Froide dominait la politique et la presse et en 1949, peu de temps après la fondation de la RFA, les alliés abandonnèrent toutes les poursuites contre les criminels nazis et ils passèrent le relais des poursuites au système judiciaire allemand. Avec l’approbation des alliés, des hommes d’affaires importants comme Alfred Krupp qui ont profitè directement des déportations, furent libérés après une courte période d’emprisonnement et ils purent retrouver leurs postes importants dans leurs entreprises.

Le 29 mai 1949, une loi interdisant l’extradition de nationaux allemands fut votée. C’est pour cette raison que les dossiers des nazis qui avaient commis leurs crimes dans des pays étrangers ne purent jamais être transmis à ces pays. Seulement dans de rares cas, des poursuites contre les criminels de guerre nazis purent être déclenchées par le système judiciaire allemand.

L’amnistie était garantie pour tous ceux qui avaient commis des délits sous le régime nazi et qui avaient pour cette raison été condamnés à une peine d’emprisonnement inférieure à un an.

En 1954, cette mesure fut étendue à tous ceux qui avaient été condamnés à moins de trois ans de prison. Cela voulait tout simplement dire que quiconque n’étant pas impliqué dans des crimes importants devait être libéré. En outre, des délits tels que « cacher le rang d’une personne pour des raisons politiques » étaient sûrs d’être amnistiés. Ces mesures ont permis à de nombreux criminels de se cacher plus facilement.

Pendant ce temps, les Alliés Occidentaux éprouvèrent un cas de « fièvre de clémence ». En tant que procureur à Nuremberg, Robert Kempner a pu observer que presque tous les criminels nazis qu’il avait faits condamnés ont été amnistiés. …En 1953, presque tous furent libérés et le dernier put sortir de prison en 1958.

Le gouvernement du Chancelier Konrad Adenauer - le premier gouvernement de la RFA après la guerre - comprenait des nazis de haut rang comme Theodor Oberländer (2) et Hans Globke. Ceci a autorisé Oswald Kaduk, qu’on avait accusé des crimes particulièrement atroces, à déclarer : « Je ne comprends pas pourquoi on m’a arrêté et on m’a emmené alors que les vrais coupables, ne serait-ce que le Secrétaire Général Globke, ont été laissés en liberté ..»

Hans Globke, qui venait juste de prendre son poste de Secrétaire Général au Bureau du Chancelier allemand, a corédigé en 1936 un commentaire sur les lois raciales de Nuremberg. Ce commentaire a servi d’ouvrage de base pour les juges, pour les gardiens des camps de concentration et pour les officiers de la Wehrmacht en expliquant comment s’occuper des Juifs, des Sintés et des Tsiganes, tous considérés comme appartenant à des races inférieures. Ni Globke, ni aucun juge qui avaient condamnés les Juifs et les autres « untermensch » (sous hommes) à mort ou a des peines draconiennes n’ont jamais du affronter un procès.

Les juges qui avaient servi de plein gré sous la dictature nazie avaient repris leur charge ou bénéficiaient d’une pension tout en profitant tranquillement de leur vie. Qui plus est, lors du réarmement de l’Allemagne, des anciens officiers de la Wehrmacht de Hitler reprirent leur fonction pour construire une nouvelle armée nationale, sans que l’on prenne la peine d’examiner leur histoire.

Des poursuites criminelles systématiques contre les anciens nazis ne se sont jamais produites en RFA, pas plus que les victimes n’ont reçu aucun dédommagement digne de ce nom. Jusqu’à maintenant, ceux qui ont profité d’Auschwitz comme par exemple les héritiers du magnat de l’acier Friedrich Flick, ont toujours refusé de dédommager les travailleurs forcés employés dans leurs usines. Il en va de même pour les anciens chefs de l’ancien géant de l’industrie chimique, IG Farben à qui personne n’a jamais demandé de compte. Parmi ceux-ci, on trouvait Heinrich Büttefisch qui a été décoré par le gouvernement fédéral de la Croix Fédérale du Mérite, bien qu’il ait été condamné au Procès de Nuremberg.

Bütefisch, en sa qualité de directeur d'IG Farben a été un des responsables de l'exploitation des prisonniers d'Auschwitz. De plus, il a appartenu au très fermé Cercle des Amis d'Heinrich Himmler (Freundekreis des Reichführers SS und Gestapo) et il avait été admis au grade

d' Obersturmführer SS. Quand ces faits ont été révélés, le Président allemand Heinrich Lübke ordonna la restitution de la médaille de Bütefisch.

Il a fallu attendre 1958 pour qu'une organisation – la Ludwigsburger Zentralstelle- soit fondée dans le but spécifique de poursuivre ces crimes. Pour autant, ces mesures n'avaient rien à voir avec la poursuite systématique des Nazis.

En tout, moins de 500 personnes ont été condamnées pour avoir pris part au meurtre de Juifs. Pas plus de 100 accusés sur les 4500 qui sont passés en justice entre 1945 et 1949 l'ont été pour des délits en rapport avec un meurtre (Die Zeit 05/01/2003). Les poursuites n'ont jamais abouti pour aucun des juges nazis, responsable de la perversion scandaleuse au sein des tristement célèbres « Tribunaux Populaires ». En fait, il a fallu attendre 1990 pour que la Cour Suprême Fédérale reconnaisse que le fait de n'avoir pas poursuivi ces juges a été « une erreur législative » et qu'ils auraient du être punis pour leurs crimes.

Une des toutes premières lois votées par la nouvelle République Fédérale Allemande fut celle concernant la prétendue dispense de peine. Cette loi amnistiait tous ceux qui s'étaient rendus coupables de crimes et avaient été condamnés à des peines allant de six mois à un an, avec une possibilité de liberté surveillée. En 1950, le Bundestag (le Parlement Allemand) a préconisé la fin du processus de dénazification. Pendant les années 50, alors que les politiciens et la presse étaient dominés par le « miracle économique » de l'Allemagne d'après guerre, la Guerre Froide , et la lutte contre un « ennemi venu de l'est », toutes les lois, qui ont été votées avec l'assentiment des puissances alliées ont permis aux criminels nazis d'échapper à tout châtiment.

A la suite du programme timide de « dénazification », pour ainsi dire toutes les couches moyennes et supérieures de l'appareil national socialiste d'anéantissement furent dûment réintégrées dans le système judiciaire et de l'administration gouvernementale.

En 1960, après l'abrogation par le Bundestag de tous les décrets édités par les puissances alliées au cours des années 50, le parlement allemand abandonna les poursuites pour les crimes et les meurtres nazis, sauf si la preuve d'assassinat était établie. Comme Fritz Bauer, l'a fait remarquer à l'époque « on pouvait comprendre que les cabinets des procureurs et les tribunaux puissent croire que « pour les pouvoirs législatifs et exécutifs, il était temps de tirer un trait sur le passé. »

La mauvaise volonté générale pour poursuivre les crimes nazis eut un impact sur le procès d’Auschwitz. Le juge d’instruction, Hans Düx rappelle l’incident qui suit : « Une lettre hâtive fut expédiée par le canal régulier à l’Ambassade Soviétique à Bonn, mais elle fut bloquée pendant quatre jours au Ministère de la Justice à Wiesbaden car la lettre utilisait l’abréviation DDR (République Démocratique Allemande - l’ancienne Allemagne de l’Est). Pour le Ministère, il aurait fallu utiliser l’abréviation SBZ (Zone d’Occupation Soviétique)

En fait, le procès d’Auschwitz a lancé le débat scandaleux, qui s’est éternisé pendant des années concernant la suppression d’une période de prescription pour les coupables de crimes. Finalement, une résolution du Bundestag datant du 16 juillet 1979, a supprimé la limite de temps concernant les responsables de meurtres et de génocide. Cependant il est absurde de constater que le premier paragraphe du code pénal de 1954 ne pouvait rétrospectivement concerner les crimes nazis qui avaient été commis auparavant. La levée de la prescription ne pouvait donc que s’appliquer aux futurs actes de génocide.

Même si les retombées judiciaires du procès d’Auschwitz ont été loin de satisfaire les espérances des nombreuses victimes comme de ceux qui ont réclamé ce procès, il a changé le climat intellectuel en RFA. La vérité brute sur les camps d’extermination, révélée lors des débats, a interpellé beaucoup de gens, principalement des jeunes, pour savoir comment ce crime monstrueux a pu arriver. Quelles ont été les causes réelles du national-socialisme ? Pourquoi le national socialisme a-t-il pu parvenir au pouvoir ?

Pourquoi les nazis ont-ils rencontré si peu de résistance ? Pourquoi la République de Weimar

a t elle échoué aussi lamentablement ? Pourquoi le prolétariat regroupé dans des organisations puissantes - les Syndicats, le Parti Communiste, le Parti Social Démocrate - a-t-il laissé Hitler arriver au pouvoir ? Pour quelles raisons le mouvement ouvrier a-t-il éclaté ? Pourquoi la classe ouvrière ne s’est elle pas unie pour lutter contre le fascisme ?

On ne peut trouver une réponse à ces questions qui sont aussi pertinentes aujourd’hui qu’il y a 50 ans qu’en étudiant sérieusement l’histoire. On ne peut trouver une réponse probante à ces questions qui, ont été confirmées par l’histoire que dans les analyses et les articles de Léon Trotski,. Auschwitz n’aurait pas été possible sans la montée du stalinisme et sa domination de l’Internationale Communiste.

L’anniversaire du procès d’Auschwitz nous donne l’occasion d’étudier une nouvelle fois ces questions.

  1. : L’Instruction est une pièce très forte du dramaturge allemand exilé Peter Weis qui est basée sur des témoignages de survivants et d’inculpés du camp d’Auschwitz. Il présente sa pièce comme un oratorio en 11 chants, en référence à La Divine Comédie de Dante et le tableau de l’enfer qui y figure. Même si la composition artistique impose une certaine distance entre le spectateur et le lecteur, il est impossible de ne pas être saisie par la succession des images représentant le passage de la rampe de la mort jusqu’à la chambre d’exécution.

  2. Theodor Oberländer a été ministre des Allemands Expulsés dans la Gouvernement Adenauer. Il faisait partie de l’élite académique nazie et il occupait également des postes de responsabilité dans les ministères étrangers et militaires en Europe de l’Est. En 1960, il a été exclu du gouvernement après sa condamnation à mort pour crimes de guerre par un tribunal de Berlin Est.