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La voleuse de livres: les nazis et l’assaut mené contre la culture, à l’époque et aujourd’hui

Par Joanne Laurier
4 février 2014

Réalisation par Brian Percival ; scénario par Michael Petroni d’aprés le roman de Markus Zusak

Le 9 novembre 1938, le régime nazi organisa, en Allemagne et en Autriche, le pogrome appelé Kristallnacht (la Nuit de Cristal), amorçant la violence collective et ouverte contre les Juifs, cautionnée par l’Etat, qui par la suite s’intensifia rapidement pour culminer avec l’holocauste. Le pogrome aux dimensions nationales de novembre 1938 impliqua la destruction massive d’entreprises juives et de synagogues. Quelque 30000 Juifs allemands furent jetés dans des camps de concentration et des centaines assassinés. 2013 a marquait le 75e anniversaire de cet événement tragique.

Le film du réalisateur britannique Brian Percival La voleuse de livres (The Book Thief) aborde en partie les horreurs de la période de la Kristallnacht et est un rappel effectif de l’impact du régime nazi sur le quotidien. De manière générale, il se concentre sur la tentative hitlérienne de détruire la culture.

La voleuse de livres

Basé sur le bestseller international de l’auteur australien Markus Zusak, le film – tout comme le roman – est raconté par la Mort (la voix de Roger Allam), qui dans la séquence de début du film admet, en se léchant les babines, que l’Allemagne des années 1930 et 1940 fut une période qui la tenait fort occupée : « Je me suis donné la règle d’éviter les vivants… sauf parfois quand je ne peux m’en empêcher… mon intérêt est soulevé… Liesel Meminger m’a saisie… et j’étais touchée. »

Liesel (Sophie Nélisse), dans la première adolescence, voyage en train avec sa mère et son frère cadet, lorsque celui-ci tombe malade et meurt. Le but du voyage est de finaliser l’adoption des enfants avant que leur mère, une communiste, ne soit envoyée loin vers un destin inconnu. Lors des funérailles de son frère, Liesel s’éclipse avec un livre, Le manuel du fossoyeur (littéralement), qui est une aubaine pour la petite fille illettrée.

Les parents d’accueil de Liesel se révèlent être les miséreux Hubermann – Hans (Geoffrey Rush) et Rosa (Emily Watson), habitant dans une petite ville ouvrière. Le gentil Hans, un peintre en bâtiment pénalisé sur le plan économique pour avoir refusé de rejoindre la parti nazi, sent qu’une affinité immédiate le lie à la fille traumatisée, alors que Rosa semble n’avoir de l’intérêt, au début, que pour l’argent de pension dont la prise en charge de Liesel est assortie.

Raillée par une petite brute à l’école pour son incapacité à lire, Liesel surmonte rapidement son handicap avec Hans comme tuteur et les murs humides de la cave de la maison des Hubermann en guise de tableau noir et de dictionnaire. Le manuel du fossoyeur est la seule lecture disponible. Néanmoins, la maîtrise du livre engendre en Liesel une passion insatiable pour la lecture. Entre-temps, Liesel développe une amitié intime avec un jeune voisin et camarade de classe, Rudy Steiner (Nico Liersch), un athlète doux aux jambes maigres dont l’idole est la star de sprint afro-américaine Jesse Owens, quadruple médaillé d’or des Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Par enthousiasme pour Owens, Rudy s’induit la peau de couleur noire, ce qui le sensibilise à la dérision et à l’insulte raciste.

Liesel, horrifiée, est forcée de participer à une cérémonie locale d’autodafé de livres (« La fin du communisme et des Juifs »). Lorsque le feu est sur le point de s’éteindre et que la foule se disperse, Liesel sauve un livre à moitié carbonisé, observé dans l’acte par la femme du bourgmestre, Ilsa Hermann (Barbara Auer), qui emploie Rosa comme lavandière. La résidence des Hermann comprend une énorme bibliothèque accumulée par le fils d’Ilsa dont celle-ci pleure encore la mort. Un jour, lorsque Liesel vient livrer le linge, Ilsa l’invite dans la bibliothèque. Par la suite, la fille passe de nombreux après-midis magiques à dévorer les livres que la salle contient. Ilsa voit quelque chose de son fils décédé en Liesel, mais son mari intolérant, et chef nazi du village, met Liesel à la porte, coupant ainsi une source de revenu dont les Hubermann ont grand besoin.

La voleuse de livres

Lorsque les attaques contre les Juifs s’intensifient, un fugitif adolescent juif malade, Max (Ben Schnetzer), cherche à se refugier chez les Hubermann. Pendant la première Guerre mondiale, le père du garçon a sauvé la vie à Hans, lui léguant un vieil accordéon dont Hans joue souvent pour se réconforter. Hans accueille Max, en dépit de l’énorme danger que cela comporte et la difficulté d’avoir une bouche supplémentaire à nourrir. Liesel et Max nouent un lien intense. Elle arrache le garçon à une mort imminente en lui lisant des livres qu’elle « emprunte » subrepticement dans la librairie des Herrmann. (Max : « La seule différence entre nous et une motte de glaise est la vie – les paroles sont la vie. »).Lorsque Rudy apprend la vérité au sujet des escapades de vol de livres de Liesel, ils forment un pacte juvénile contre Hitler. Le début de la deuxième Guerre mondiale apporte tragédie et souffrance à la communauté des Hubermann, mais les livres gardent leur puissance transcendante pour Liesel.

En tant que récit au sujet de l’Allemagne nazie, La voleuse de livres est bien servie par les performances touchantes de Rush et Watson. Nélisse en Liesel est une jeune protagoniste extrêmement convaincante, appuyée par son acolyte énergique Rudy et son noble mentor Max. Une musique sentimentale par John Williams accompagne une intrigue quelque peu sommaire. Toutefois, les images claires et frappantes du film traduisent un niveau important d’attention et d’engagement de la part de ses auteurs. Cela se ressent par exemple dans le contraste criant entre les visages innocents, presque angéliques de Liesel et Rudy et les uniformes abominables de la jeunesse hitlérienne qu’ils doivent porter.

On doit se féliciter de ce que le sujet principal de La voleuse de livres soit le besoin de défendre la culture, un sujet des plus brûlants dans la situation politique actuelle. Mais dans son ensemble, la valeur du film pour la sensibilisation de la population aux dangers de l’autoritarisme et du fascisme se limite à encourager une humanité et une compassion générales. Et il ne fournit que des réponses vagues à la question de savoir pourquoi les Nazis brûlèrent des livres.

Hitler se vanta une fois en disant: « Je veux une jeunesse brutale, intrépide, impérieuse et cruelle. C’est ainsi que je la veux. Elle doit pouvoir supporter la douleur. Elle ne doit rien avoir de faible ou de tendre. Le fauve libre et magnifique doit à nouveau briller dans ses yeux. … C’est ainsi que j’éradiquerai des millénaires de domestication humaine…c’est ainsi que je créerai l’Ordre Nouveau. »[i]

A l’évidence, le film argumente que la culture est l’antidote à cette conception sauvage. Mais comment fut-il possible, dans un pays dont l’histoire culturelle est l’une des plus riches au monde, qu’une foule de gangsters ait pris le pouvoir et commis des crimes sans pareil ? Les artistes est les réalisateurs ont du mal, de nos jours particulièrement, à expliquer concrètement la conduite de tendances sociales et politiques variées et leurs conséquences.

Combien de réalisateurs en Allemagne ou ailleurs connaissent les opportunités révolutionnaires qui se sont présentées en Allemagne entre 1918 et 1933, dont la trahison et l’échec ouvrirent les portes au mouvement de Hitler ? Le « communisme » est mentionné à plusieurs reprises dans La voleuse de livres comme la Némésis du fascisme, mais les réalisateurs ne font aucun effort d’associer la montée du fascisme à la crise insoluble du capitalisme allemand. L’assaut nazi contre les livres et la culture fut un élément de leur assaut contre la conscience socialiste et la classe ouvrière. A l’époque, comme de nos jours, la réaction a correctement identifié la culture et la connaissance comme une opposition dangereuse à ses opérations.

Dans son article brillant de 1933 « Qu'est-ce que le national-socialisme? » Trotski, dont les livres furent parmi ceux que les nazis brûlaient cette même année, écrivit : « Les bûchers, sur lesquels brûle la littérature impie du marxisme, éclairent vivement la nature de classe du national-socialisme », ajoutant que « l’habileté politique consistait à souder l'unité de la petite bourgeoisie au moyen de la haine pour le prolétariat. » Et plus loin : « Tout ce qu'un développement sans obstacle de la société aurait dû rejeter de l'organisme national, sous la forme d'excréments de la culture, est maintenant vomi : la civilisation capitaliste vomit une barbarie non digérée. Telle est la physiologie du national-socialisme. »[ii]

Cinq ans plus tard, Trotski, André Breton et Diego Rivera rédigèrent ensemble un manifeste qui commence ainsi : « On peut prétendre sans exagération que jamais la civilisation humaine n'a été menacée de tant de dangers qu'aujourd'hui. Les vandales, à l'aide de leurs moyens barbares, c'est-à-dire fort précaires, détruisirent la civilisation antique dans un coin limité de l'Europe. Actuellement, c'est toute la civilisation mondiale, dans l'unité de son destin historique, qui chancelle sous la menace de forces réactionnaires armées de toute la technique moderne. »[iii]

Il semble probable qu’en adaptant l’« holocauste de livres » nazi pour le cinéma, les réalisateurs de La voleuse de livres répondent, quel que soit leur niveau de conscience, à la censure et aux attaques contre la culture qui se produisent actuellement. A ses meilleurs moments, le film met en évidence l’héritage reçu de gens comme le poète John Milton, dont les livres furent publiquement brûlés en Angleterre et en France, et qui écrivit, en 1644 : « Tuer un homme, c'est détruire une créature raisonnable, l'image divine; mais étouffer un bon livre c'est tuer la raison elle-même, c'est tuer l'image de Dieu, pour ainsi dire dans son regard.» Le grand poète allemand Heinrich Heine écrivit de manière prophétique, dans sa pièce de 1821 Almansor : « Là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. »

Plus récemment, dans l’introduction à l’édition de 1967 de son livre Fahrenheit 451, l’auteur de science-fiction Ray Bradbury se souvient du temps des actions nazies : « Je mangeais, buvais et dormais des livres… il s’ensuivit que quand Hitler brûlait des livres, je le ressentais de manière aussi incisive, pardonnez-moi, que lorsqu’il tua un homme, car dans la longue somme de l’histoire, ils ne font qu’une chair. Esprit ou corps, mettez-les au four, c’est une pratique immonde, et j’ai porté cela avec moi. »[iv]

(Article original paru le 16 décembre 2013)

[i] Citation partiellement d'après H. Rauschning, Hitler m'a dit, Livre de poche, plusieurs variantes sur internet

[ii] http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/06/330610.htm

[iii] http://melusine.univ-paris3.fr/Tracts_surr_2009/Tracts_I_2009.htm#par_103

[iv] Version française par la traductrice de l’article