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La France et le Japon s'allient contre l'influence chinoise en Afrique

Par Kumaran Ira
14 janvier 2014

La France et le Japon se sont mis d'accord sur une coopération militaire et économique après une visite des ministres japonais des Affaires étrangères et de la Défense à Paris pour des négociations « deux plus deux » avec leurs homologues français jeudi.

Depuis Paris, le ministre japonais des Affaires étrangères Fumio Kishida a déclaré, « l'accord va ouvrir une nouvelle dimension pour notre coopération sur la sécurité et la défense. »

Paris et Tokyo ont décidé d'établir un comité bipartite pour discuter du développement de l'équipement militaire et de la gestion des exportations d'armes. Le Japon serait intéressé en particulier par la technologie militaire comme les hélicoptères de la prochaine génération, la propulsion des sous-marins et des drones sous-marins.

Ces négociations en « deux plus deux » font suite à un accord signé par Paris et Tokyo en juin dernier, lorsque le président français François Hollande avait fait une visite officielle au Japon. Durant la visite de Hollande, les deux pays avaient décidé d'approfondir leur coopération sur les exportations de réacteurs nucléaires et de préparer une collaboration pour le développement de matériel militaire.

Les négociations actuelles entre la France et le Japon se sont focalisées en grande partie sur une intervention impérialiste plus forte en Afrique pour détruire l'influence montante de la Chine sur le continent. Le Japon s'est engagé à soutenir les guerres françaises en cours dans deux ex-colonies françaises, le Mali et la Centrafrique.

Le Japon a contribué à hauteur de 735 millions d'euros à l'intervention de l'armée française au mali. Paris espère également que Tokyo fournira une assistance financière à la guerre de la France en Centrafrique.

Cette nouvelle coopération entre Paris et Tokyo sur la défense intervient dans un contexte de montée des tensions militaires entre les grandes puissances qui, comme le fait même remarquer la presse bourgeoise, créé directement un risque de guerre mondiale (lire : Les tensions géopolitiques évoquent le spectre de la Grande Guerre de 1914).

Le Japon et la Chine sont impliqués dans un âpre conflit au sujet des îles Senkaku/Diaoyu en Mer de Chine orientale dont la propriété est controversée. Ces tensions ont été en grande partie alimentées par le « pivot vers l'Asie » du gouvernement Obama une politique américaine consistant à former une alliance militaire avec le japon, l'Australie, l'Inde et d'autres puissances régionales pour encercler la Chine et contenir son influence économique montante.

Après les négociations entre les ministre français et japonais, un déclaration commune a été publiée qui critique apparemment la déclaration chinoise d'une Zone de défense aérienne (ZDA) l'année dernière, qui inclut les îles Senkaku-Diaoyu. Cette déclaration insiste sur l'importance d'assurer la liberté de circulation aérienne au-dessus des eaux internationales et des zones économiques exclusives, ainsi que d'assurer la sécurité des appareils civils.

Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a déclaré que les tensions entre la Chine et le Japon étaient une source d'inquiétude et que le gouvernement français voulait que cette partie du monde trouve des solutions pour réduire ces tensions.

Les accords entre Paris et Tokyo sont loin de réduire les tensions; ils accentuent au contraire les conflits internationaux et mettent au jour les calculs géopolitiques qui sous-tendent l'intensification des interventions françaises en Afrique sub-saharienne.

Craignant la montée de l'influence chinoise et le déclin de la compétitivité des entreprises françaises face aux compagnies chinoises en Afrique, l'impérialisme français a accentué ses interventions dans ses ex-colonies africaines. Dans ses guerres en Côte d'ivoire en 2011 et en Centrafrique en 2013, la France a pris pour cible les régimes qui développaient des liens plus étroits avec la Chine.

Au cours des années passées, la Chine a développé son commerce avec l'Afrique, devenant le plus important partenaire commercial du continent. C'est un investisseur important dans le secteur des ressources et le premier importateur de pétrole et de minerais en provenance de nombreux pays africains. Il est aussi fortement impliqué dans la construction d'infrastructures, dont des autoroutes, des chemins de fer, et des réseaux urbains dans toute l'Afrique.

S'il s'est concentré sur la compétition avec la Chine en Asie, le Japon défie également l'influence chinoise en Afrique. Pendant que les ministres des Affaires étrangères et de la Défense du Japon visitaient Paris, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a entamé une tournée de cinq jours en Afrique sud-saharienne, la première visite du genre par un Premier ministre japonais en huit ans. Abe visitera la Côte d'ivoire, l'Éthiopie et le Mozambique.

Réagissant à la visite d'Abe en Afrique, le journal d'état chinois China Daily a noté que le dirigeant japonais cherchait à « contenir » l'influence de la Chine sur ce continent.

L'alignement franco-japonais contre la Chine est un accord réactionnaire entre deux régimes qui veulent à tout prix intensifier leurs politiques militaristes pour imposer leurs attaques contre les droits sociaux des travailleurs chez eux, et lancer des attaques contre leur rivaux parmi les grandes puissances à l'étranger.

Les responsables du gouvernement dirigé par le président François Hollande ont ouvertement fait remarquer qu'ils calquaient leurs guerres en Afrique sur la guerre britannique des Malouines en 1982 – durant laquelle le Premier ministre Margaret Thatcher avait joué la carte de la guerre pour faire soutenir son gouvernement et préparer des mesures d'austérité, dont l'écrasement de la grève des mineurs en 1984-85. (lire : La France profite du meurtre des journalistes de RFI pour intensifier sa guerre au Mali).

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe poursuit ses manœuvres visant à supprimer les obstacles qui subsistent dans la constitution japonaise au lancement de guerres outre-mer. Il a récemment publié une nouvelle stratégie pour la sécurité nationale, rédigée l'année dernière pour renforcer son indépendance militaire et servir de base à la politique étrangère du Japon au cours des dix années à venir.

Le gouvernement d'Abe minimise le développement du militarisme japonais qu'il présente comme une politique de « pacifisme proactif ».

Si ces politiques visaient initialement les intérêts chinois, il y a de nombreuses indications que les tensions qui se développent en Asie et en Afrique vont également provoquer des confrontations politiques entre les puissances européennes.

En effet, il est remarquable que les responsables japonais – qui se sont arrêtés en France après avoir eu des négociations en Espagne qui se concentraient sur la coopération avec l'Amérique latine – n'ont pas fait d'escale dans la première économie et l'Etat le plus puissant d'Europe, l'Allemagne. Il y a de plus des indications précises de désaccords politiques entre l'Allemagne et la France, les deux plus importantes économies de la zone euro, sur le conflit pour les îles Senkaku/Diaoyu.

Si la France s'est alignée plus directement sur le « pivot » et sur les revendications japonaises, le gouvernement allemand lui, a permis au Premier ministre chinois Li Keqiang d'élever publiquement une revendication remarquable sur ces îles en mai dernier, lorsqu'il visitait Berlin.

Depuis Potsdam, près de Berlin, Li a fait référence à la proclamation de Potsdam signée après la seconde Guerre mondiale, sur laquelle s'appuie la Chine pour revendiquer ces îles : « Le site de la rencontre de Potsdam est un lieu d'une importance historique. La Proclamation de Potsdam affirme clairement que le Japon doit rendre les territoires du Nord-Est de la Chine, de Taïwan et d'autres îles après la capitulation. La victoire et l'ordre international ont été accompli par le sacrifice de dizaines de millions de vies. »

Pour les puissances européennes, dont l'Allemagne et la France, le regain du militarisme japonais et les tensions régionales qui montent attisées par le « pivot vers l'Asie » des États-Unis sont une opportunité lucrative d'entrer en compétition pour les marchés de ventes d'armes.

Prenant note de la « course aux armements dans le Pacifique, » le quotidien allemand Der Spiegel a commenté qu'elle « promet des affaires juteuses à l'industrie allemande de la défense. Proche de la région du Golfe, le Pacifique devient de de plus en plus l'un des quelques marchés mondiaux en développement pour les compagnies d'armement. D'après un rapport de 2013 publié par l'Institut de recherche suédois SIPRI, trois des cinq plus gros importateurs d'armes au monde sont des Etats de l'Ouest du Pacifique : la Chine, la Corée du Sud et Singapour. Pour l'économie allemande, la vente de gros sous-marins est particulièrement lucrative. »

(Article original paru le 13 janvier 2014)