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Canada: Les plus riches PDG gagnent 171 fois plus qu'un travailleur ordinaire

Par Carl Bronski
11 janvier 2014

En début d'après-midi de la première journée de travail du nouvel an, les cent chefs d'entreprise les mieux rémunérés du Canada avaient déjà empoché un salaire plus élevé que ce que la majorité des travailleurs gagneront pour toute l'année. C'est ce que démontre une étude réalisée récemment par Hugh Mackenzie du Centre canadien de politiques alternatives, qui utilise les rapports d'entreprise de l'année 2013 pour établir combien ont empoché les PDG canadiens les mieux rémunérés en 2012 et ainsi révéler l'inégalité sociale croissante.

L'étude de Mackenzie montre qu'en additionnant la rémunération totale des 100 PDG les mieux payés au pays – salaire de base, bonus en argent comptant, octroi d'actions, options sur actions, avantages et pensions – on arrive à une moyenne de 7,96 millions par an. Mackenzie admet avoir légèrement sous-estimé la moyenne. De nombreuses sociétés inscrites à la Bourse de Toronto profitent d'un codicille de déclaration qui leur évite de révéler une portion des avantages offerts aux cadres d'entreprises.

En revanche, la rémunération moyenne d'un travailleur à temps plein au Canada n'atteint que la modeste somme de 46.634$. Pour presque 900.000 de travailleurs à temps plein au Canada qui ne font que le salaire minimum (20.989$), le gouffre est encore plus grand. Les 100 chefs d'entreprise les mieux payés dépassent ce revenu annuel avant de prendre leur latte du matin.

Malgré un bon nombre de mea-culpa cyniques – du moins au début – de la part de politiciens et de l'establishment médiatique dans la foulée du mouvement Occupy en 2011, le gouffre entre riches et pauvres a continué d'augmenter sans relâche. En 2012, les PDG ont empoché 171 fois plus d'argent que la moyenne des travailleurs au Canada. Les données disponibles pour 2013 indiquent que le gouffre a continué de s'élargir l'année dernière.

En 1998, il y a seulement 16 ans, les PDG canadiens les plus riches faisaient «seulement» 105 fois plus d'argent que le travailleur moyen. Pendant que les revenus de la moyenne des travailleurs ont augmenté de 6 pour cent depuis 1998, ceux des 100 PDG les mieux rémunérés ont augmenté de 73 pour cent.

Le chef d'entreprise le mieux rémunéré pour l'année 2012 était le PDG de Canadian Pacific Railway (CP), E. Hunter Harrison, qui a empoché un total de 49,5 millions$. Harrison a mené l'assaut sur les contrats de travail des opérateurs de train au printemps 2012 et en a été bien récompensé. Les cheminots de CP avaient alors rejeté le contrat exigé par l'entreprise qui cherchait à fortement réduire les pensions et renforcer les règles qui imposent un rythme de travail accéléré, règles qui, les cheminots soutenaient, allaient compromettre la sécurité davantage.

Mais peu de temps après le début de la grève, Lisa Raitt, la ministre du Transport du gouvernement conservateur de Harper, a fait passer une loi contraignant le retour au travail que les dirigeants du syndicat des Teamsters ont immédiatement respecté. Avec la défaite de la grève, CP a licencié 3000 de ses 19.500 employés. Le PDG Harrison a récemment déclaré que les licenciements pourraient atteindre totaliser 6000 emplois, ou 30 pour cent de la main d’œuvre. Les travailleurs du CP travaillent maintenant plus longtemps, à des heures plus irrégulières, et leurs pensions ont été réduites. Les convois sont plus longs pour économiser sur le personnel, des gares de triage ont été fermées et d'importants investissements pour améliorer les voies ferrées du CP n'ont pas été faits. C'est ce même mélange de conditions dangereuses qui avaient été créées par une autre compagnie ferroviaire, Montreal Maine and Atlantic, et qui avaient mené à la catastrophe ferroviaire de Lac-Mégantic au Québec dans lequel 47 personnes avaient perdu la vie.

La deuxième place sur la liste est occupée par le chef de Thomson Reuters James C. Smith qui a empoché près de 19 millions$. L'entreprise appartient à David Thomson, le 3e baron de Fleet Street, et d'autres membres de la famille qui se sont trouvés au sommet de la «liste des riches» du Canada – qui mesure la richesse totale et non seulement le revenu. La valeur nette de Thomson a grimpé de 30 pour cent l'année passée pour atteindre $26 milliards en valeur nette faisant de lui la personne la plus riche au Canada et la 24e au monde. L'augmentation de la valeur nette est attribuable en partie à l'augmentation des prix des actions après l'initiative de Thomson and Smith de renvoyer 3000 employés.

Sans surprise, les PDG de toutes les grandes banques canadiennes se retrouvent au sommet de la liste. Les profits et la valeur des actions dans le secteur bancaire ont explosé depuis que les banques ont reçu 114 milliards de dollars en liquidité de la part du gouvernement conservateur de Harper et de la Réserve fédérale des États-Unis entre 2008 et 2010, dans la foulée de la crise financière mondiale. Ce sauvetage représentait 7 pour cent de l'économie du Canada en 2009, soit l'équivalent de 3400 dollars par personne.

Au cours de l'année dernière, les cinq grandes banques canadiennes ont enregistré des profits de 29,4 milliards$ et se sont vantées de 20 pour cent de retour sur les investissements malgré la croissance lente de l'économie nationale et un taux de chômage continuellement élevé.

La compensation des PDG n'est pas nécessairement liée à la performance de l'entreprise. Thorsten Heins, le PDG de la compagnie qui fait les Blackberry, Research in Motion, avant sa démission, a reçu par exemple plus de 10 millions$ en revenu malgré le fait qu'il a supervisé le déclin continu des fortunes de l'entreprise et l'échec de son «plan de sauvetage».

Galen Weston Jr. Est aussi sur la liste des PDG de Mackenzie. Weston, le chef de la chaîne d'alimentation Loblaw's, a empoché 4,5 millions$. La compagnie a été ébranlée l'année dernière quand on a découvert qu'ils avaient donné en sous traitance la ligne de vêtements Joe Fresh à l'atelier de misère de Rana Square au Bangladesh, celui qui s'est effondré l'an dernier et causé la mort de plus de 1100 travailleurs. Bien que Weston Jr. n'arrive qu'en 86e place sur la liste, la famille Weston, qui est dirigée par Galen Sr., occupe le 2e rang en termes de richesse totale au Canada après avoir ajouté 2,1 milliards de dollars à sa fortune durant les douze derniers mois pour atteindre 10,4 milliards de dollars.

L'étude de Mackenzie examine le gouffre de revenu grandissant au Canada. L'écart entre les riches et la classe ouvrière est encore plus grand si les millions de canadiens qui dépendent des allocations de chômage et de l'assistance sociale sont pris en compte.

Avec la connivence de tous les partis politiques officiels (les conservateurs, les libéraux, le Parti Québécois et les néo-démocrates), les gouvernements fédéraux et provinciaux ont sévèrement réduit le rôle du gouvernement dans la redistribution du revenu à travers des programmes d'assistance sociale et l'impôt progressif. Les programmes d'assistance qui bénéficient principalement ceux qui sont moins bien nantis sont coupés, pendant que les gouvernements réduisent massivement l'impôt sur le revenu personnel, sur les gains en capital, les impôts pour les entreprises, ainsi que la différence entre le taux d'imposition pour le revenus élevés et bas. En même temps, le taux de chômage élevé et la menace de délocalisation des entreprises vers des régions à bas salaire est utilisée pour soutirer des concessions sur les salaires et bénéfices et rabaissent autrement la position sociale de ceux qui ont encore un emploi.

La révoltante inégalité de revenu documentée dans l'étude de Mackenzie est reflétée aussi dans la section du magazine Canadian Business qui analyse la richesse nette totale au Canada en 2013 dans sa liste des 100 personnes les plus riches.

Le magazine annonce d'un même souffle que, «collectivement, les individus de la liste des 100 personnes les plus riches du Canada valent 230 milliards$, plus que le produit intérieur brut total de bien des pays dans le monde, incluant la Nouvelle-Zélande, l'Irlande, et le Portugal. Cette année a été la meilleure. Leur valeur nette combinée a augmenté de plus de 15 pour cent, la plus importante augmentation depuis 2000». Soixante-dix-huit des top cent sont déjà milliardaires. On estime qu'un milliard sera bientôt le seuil minimum pour être membre du «club» des top 100.

L'inégalité sociale a globalement atteint des niveaux sans précédent dans l'histoire de l'humanité.

Les 100 personnes les plus riches ont ajouté 524 milliards$ à leur richesse combinée de 3,7 billions$ en 2013, d'après l'indice des milliardaires Bloomberg. Bill Gates a regagné la première position occupée auparavant par l'homme d'affaires Carlos Slim, en raison d'une augmentation de la valeur de Microsoft à la bourse, ce qui a boosté la valeur nette de Gates, la faisant passer de 62 milliards$ à 78,5 milliards$. Si les 100 milliardaires les plus riches formaient une nation séparée, leur richesse combinée dépasserait le produit intérieur brut de tous les pays du monde sauf huit. Ils se situeraient derrière l'Italie mais devant l'Inde et la Russie.

Chaque année, des billions de dollars sont gaspillés dans des yachts, des villas, des country clubs pour les riches et la micro-économie qu'ils créent autour d'eux-mêmes. De vastes ressources sont consacrées à la spéculation financière et canalisées vers Wall Street, Bay Street et les autres innombrables casinos des marchés boursiers du monde. Utiliser ces ressources rationnellement rendrait possible l'éradication du chômage, de la pauvreté et des maladies que l'on pourrait prévenir.

Mettre fin à l'anarchie et l'exploitation qui sont au cœur du système capitaliste, qui trouve une expression particulièrement toxique dans la concentration de quantités obscènes de richesse tout en haut, permettrait à l'humanité de mobiliser et développer les forces productives, incluant la science et la technologie, afin d'élever le niveau matériel et culturel de la société humaine et d'éliminer l'inégalité.

Et pourtant, le mot d'ordre universel en politique officielle est qu'il n'y a «pas assez d'argent» pour financer les programmes sociaux ou payer des salaires décents aux travailleurs et ceux-ci, incluant les plus pauvres et vulnérables, doivent se «serrer la ceinture».

Tel est le caractère de toutes les classes dirigeantes qui ont épuisé leur rôle historique. Il ne s'agit pas seulement de leur richesse personnelle, mais plus fondamentalement de leur mainmise sur les forces productives de la société. Les entreprises géantes et les institutions financières doivent être enlevées des mains privées et administrées démocratiquement afin de reconstruire la société que les riches ont ravagée.

(Article original paru le 9 janvier 2014)