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Devant la débâcle en Irak, les États-Unis demandent l'aide de l’Iran

Par Alex Lantier
21 juin 2014

L’éclatement de la guerre civile en Irak marque la ruine de la politique étrangère des États-Unis et a de profondes implications politiques.

Alors que les forces islamistes s’emparaient de vastes parties de l’Irak, le secrétaire d’État américain John Kerry s’est tourné vers l’Iran lundi pour demander de l’aide, indiquant que Washington est «ouvert aux discussions» avec Téhéran, et qu’il n’«exclut pas quoi que ce soit qui soit constructif».

Cet appel a été lancé en même temps que l’administration Obama annonçait une évacuation partielle de l’ambassade des États-Unis à Bagdad, l’ambassade la plus grande et la plus chère au monde, qui a été construite après l’invasion de 2003.

Ce tournant vers l’Iran témoigne de l’ampleur de la débâcle en Irak. Pas plus tard qu’en février, Kerry dénonçait l’Iran pour son soutien continu au président syrien Bachar Al-Assad tandis que les États-Unis finançaient une insurrection menée par les mêmes forces fondamentalistes islamiques qui menacent maintenant le régime irakien de Nouri al-Maliki. Kerry sollicite maintenant l’aide de l’Iran pour conjurer une catastrophe dans un pays envahi par les États-Unis il y a onze ans de cela.

Depuis 35 ans, c’est-à-dire depuis la révolution iranienne de 1979 qui a renversé le chah, l’hostilité envers l’Iran a été un pilier central de la politique américaine au Moyen-Orient. Ainsi, pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, l’administration Reagan avait financé et aidé Saddam Hussein contre son concurrent régional.

Dans son discours sur l’état de l’Union en 2002, le président George W. Bush avait dénoncé l’Iran comme étant un membre de l’«Axe du Mal», Washington et ses alliés indiquant clairement du coup que l’invasion de l’Irak – qui suivit en 2003 – n’était qu’un prélude à l’invasion et à l’occupation de l’Iran par les États-Unis. Cette année-là, un haut fonctionnaire britannique décrivait comme suit la vision prévalant au sein de l’administration Bush: «Tout le monde veut marcher sur Bagdad. Mais les vrais de vrais veulent marcher sur Téhéran!»

Utilisant la question du programme nucléaire iranien, les États-Unis n’ont cessé de cibler l’Iran, imposant des sanctions dévastatrices et travaillant avec Israël pour assassiner ses scientifiques et ravager son infrastructure industrielle.

Il y a un an, l’administration Obama était sur le point de bombarder la Syrie, en grande partie dans le but d’isoler davantage l’Iran et de priver ce pays d’un allié majeur au Moyen-Orient. Pour fomenter la guerre civile en Syrie, les États-Unis et leurs alliés monarchiques dans le Golfe ont alors soutenu diverses filiales d’Al-Qaïda, dont l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), un groupe sunnite extrémiste. Lorsque les défaites subies en Syrie par l’extrême droite islamiste sunnite à la solde de Washington ont contraint celle-ci à la table des négociations l’an dernier, les États-Unis ont bien insisté pour que l’Iran ne participe pas aux pourparlers.

Même s’il y a eu une tentative de rapprochement avec l’Iran depuis les élections de l’an dernier, le tournant actuel ne constitue pas moins un renversement colossal.

La politique étrangère des États-Unis est en train de s’effondrer sous le poids des contradictions qui se sont accumulées pendant des décennies de guerres sanglantes dans la région. S’étant imprudemment tourné vers différentes filiales d’Al-Qaïda pour tenter de renverser Assad, Washington a apparemment été pris au dépourvu quand l’EIIL a changé d’objectif et s’est déchaîné en Irak en attaquant son régime chiite fantoche.

La guerre menée par les administrations Bush et Obama en Irak de 2003 à 2011 a été un énorme gaspillage criminel de vies humaines, tant américaines qu’irakiennes. La décision de Washington d’armer des forces comme l’EIIL tourne en dérision les prétentions des États-Unis qu’ils mènent la «guerre au terrorisme» contre Al-Qaïda. Ce geste combiné avec l’assujettissement américain de l’Irak a ouvert la voie à un nouveau bain de sang encore plus dévastateur au Moyen-Orient.

C’est une loi historique bien connue que les régimes souffrant un échec de leur politique étrangère aussi important que celui subi par l’administration Obama sont très vulnérables à l’éruption d’une opposition populaire de masse dans leur pays.

La débâcle diplomatique encaissée par les États-Unis est le produit d’un système politique profondément dysfonctionnel où la classe dirigeante distraite par le flot constant d’argent facile obtenu par la spéculation financière poursuit des politiques désastreuses à court terme, dans un mépris total des conséquences. Il n’y a en effet aucun moyen officiel dans la politique américaine pour exprimer la moindre opposition. Il y a consensus bipartite sur les opérations criminelles de l’impérialisme et les médias fonctionnent comme une agence de propagande, peu importe la guerre à l’ordre du jour.

Dès le début de son invasion de l’Irak en 2003, la classe dirigeante américaine s’était basée sur la conviction que tout ce qu’il fallait pour gagner en Irak, c’était d’utiliser suffisamment de munitions et d’avoir la volonté de commettre des actes barbares au besoin dans la poursuite de cet objectif. Elle paye maintenant avec ce «rendez-vous avec le désastre» comme le World Socialist Web Site l'avait prévu.

La rencontre tragique du peuple irakien avec l’impérialisme américain n’est pas terminée. La classe dirigeante des États-Unis ne manque pas de trucs ignobles et sanglants à sa disposition, ayant déjà déployé des troupes, des drones et des forces d’opérations spéciales afin de réchapper ce qu’elle peut. L’administration Obama envisage maintenant ses options, et une nouvelle invasion du pays n’est nullement exclue.

Pourtant, il ne fait aucun doute que la débâcle en Irak aura des échos à travers le monde – et surtout aux États-Unis. Elle va en effet intensifier les tensions politiques et sociales, en plus de miner et de discréditer davantage la classe dirigeante et l’ensemble de ses institutions aux yeux de la classe ouvrière.

(Article original paru le 18 juin 2014)