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Le bombardement de l'Est de l'Ukraine

Par Peter Schwarz
18 juillet 2014

Les actes brutaux commis par le gouvernement de Kiev contre les villes de Donetsk et Lugansk à l'Est de l'Ukraine ne visent pas uniquement les quelques milliers de séparatistes pro-russes qui se sont retranchés là. Les moyens employés sont déterminés par les objectifs visés.

Le bombardement de ces zones densément peuplées par des avions de combat, des lance-roquettes et de l'artillerie lourde, les appels à vous glacer le sang par lesquels le président ukrainien Poroshenko et le premier ministre Iatseniouk déchaînent les soldats, et le déploiement de la Garde nationale infestée de fascistes ont pour but de terroriser et d'intimider tous ceux qui s'opposent aux objectifs politiques et sociaux du régime de Kiev.

Pour la première fois depuis les bombardements de l'OTAN sur Belgrade il y a quinze ans, une autre ville européenne d'un million d'habitants, Donetsk, est la cible de tirs au moyen d'armes lourdes. Pour certains observateurs, les actions des forces ukrainiennes ressemblent aux attaques israéliennes sur Gaza, pour d'autres, à la destruction de Grozny, capitale Tchétchène, par l'armée russe. La pertinence de ces comparaisons est confirmée non seulement par des sources russes mais aussi par des reportages de journalistes occidentaux, témoins oculaires de la situation.

Selon le journal allemand Süddeutsche Zeitung qui a envoyé un reporter dans la ville assiégée de Slavyansk qui compte quelque 120 000 habitants, jusque 1 500 foyers ont été détruits ou endommagés. Tous les jours depuis le début du mois de mai, au moins dix corps de personnes tuées par des armes à feu ou des bombardements et dont beaucoup sont des civils, ont été remis au médecin légiste.

La population est privée de nourriture. L'électricité et l'eau sont coupés depuis des semaines. Un témoin a rapporté que 500 familles ont dû survivre pendant deux mois et demi avec juste 100 miches de pain, complétées par ce qu'ils pouvaient obtenir de leur potager.

Maintenant les 1,5 millions d'habitants de Donetsk et Lugansk sont confrontés à un destin similaire. Le premier ministre Iatseniouk et le président Poroshenko exhortent les troupes ukrainiennes à agir de façon impitoyable.

Iatseniouk a qualifié les insurgés de « sous-hommes » qu'il faut « supprimer. » Poroshenko a averti les rebelles que pour chaque soldat ukrainien mort ils allaient prendre la vie de centaines des leurs. Ses menaces rappellent les méthodes des nazis qui lors de la Deuxième Guerre mondiale tuaient des dizaines d'otages pour chaque soldat tué par des partisans.

Certains gouvernements occidentaux se sont sentis obligés de demander à Poroshenko d'exercer davantage de retenue. Ils ne l'ont fait que pour effacer leurs traces. Le président ukrainien discute de chacun de ses gestes avec Washington, Berlin et Varsovie, avec lesquels il est en contact quotidien. Il est conseillé par des experts militaires occidentaux. Lundi, il a discuté avec le premier ministre polonais Donald Tusk de la mise en place d'une brigade conjointe ukrainienne, polonaise et lituanienne, proposition qui sera bientôt adoptée par écrit.

La brutalité avec laquelle le régime de Kiev agit contre l'opposition dans son propre pays vient de la politique que lui-même et ses partisans occidentaux poursuivent. Le milliardaire Poroshenko incarne l'alliance des oligarques ukrainiens et du capital international. Ils sont venus ensemble pour exploiter la richesse de l'Ukraine et sa classe ouvrière, pour détacher le pays de ses liens économiques et politiques vieux de plusieurs siècles avec la Russie et pour subjuguer la Russie aux diktats des puissances impérialistes.

Poroshenko doit son poste au coup d'Etat du 22 février, soutenu par l'occident, qui a évincé son prédécesseur, Victor Ianoukovitch, après que celui-ci avait refusé de signer un Accord d'association avec l'Union européenne. Poroshenko a ensuite été élu président dans une situation où de larges couches de la population se sont abstenues ou ont été intimidées par des forces d'extrême-droite.

Depuis son élection, le nouveau président compte sur les forces fascistes et ultra-nationalistes qui ont joué un rôle majeur dans le coup d'Etat. Il n'a ni changé le gouvernement, ni ordonné de nouvelles élections législatives. Le parti nationaliste Patrie continue à détenir le mandat de premier ministre et dirige sept des plus importants ministères, bien que sa candidate à la présidentielle, Yulia Tymoshenko, n'ait obtenu que 13 pour cent des voix. Le parti fasciste Svoboda, dont le candidat Oleh Ttyahnybok a obtenu tout juste 1,1 pour cent des voix, compte trois ministres.

Les forces armées avaient fortement hésité au début à tirer sur leur propre peuple et avait été affaibli par des désertions. Elles sont depuis bourrées de fascistes et de gens de l'ultra droite. On dit avec fierté à des journalistes qui se rendent dans les bureaux de Secteur droit à Kiev, qui sont décorés de croix gammées, que des centaines de membres du groupe se battent dans l'armée du Donbass et à ses côtés, à l'Est du pays. Poroshenko a besoin de ces forces pour réprimer la classe ouvrière pour laquelle sa politique a des implications désastreuses.

L'Accord d'association avec l'UE, qu'il a à présent signé, rompt le lien entre la Russie et les industries métallurgiques et du charbon du Bassin de Donetsk qui avaient été construites durant l'ère soviétique. Cet accord menace de transformer la région entière en un désert industriel avec le type de chômage que l'on voit maintenant dans certains endroits de Lorraine en France et de la Ruhr en Allemagne.

De nombreux Ukrainiens, notamment ceux qui ont des origines russes, craignent à juste titre que les empiètements de l'OTAN et de l'UE ne provoquent une guerre avec la Russie, qui pourrait déclencher une guerre mondiale nucléaire.

De plus, l'Accord d'association requiert que le pays soit soumis aux strictes mesures d'austérité de l'UE et du Fonds monétaire international. Pour la majorité des Ukrainiens qui est extrêmement pauvre, cela signifie davantage encore de pauvreté et la destruction des prestations sociales sans lesquelles ils ne peuvent survivre.

Il revient aux socio-démocrates, aux Verts et au Parti de Gauche allemands de promouvoir cette politique foncièrement réactionnaire comme des avancées vers la liberté et la démocratie et de glorifier l'oligarque Poroshenko et ses partisans de l'ultra droite comme s'ils étaient des parangons de démocratie.

Les événements en Ukraine confirment ce qui était déjà apparent en Grèce et dans d'autres pays: au plus profond de la crise, l'UE et le capitalisme européen n'ont rien à proposer aux travailleurs sinon la déchéance sociale, l'exploitation et la guerre.

L'unique moyen de sortir de cette impasse est d'unifier les travailleurs européens dans une lutte pour les Etats socialistes unis d'Europe. Ce n'est qu'en mettant en place des gouvernements ouvriers et en unifiant l'Europe sur la base du socialisme que l'on pourra empêcher que le continent ne plonge dans des conflits et des guerres nationalistes. Cela créera alors les conditions nécessaires pour utiliser et développer les riches ressources et les forces productives du continent, en alliance avec la classe ouvrière, dans l'intérêt de la société toute entière.

(Article original paru le 16 juillet 2014)