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Le WSWS publie des entretiens avec des descendants de membres de l’Opposition de gauche

Par Fred Williams et Clara Weiss
20 mai 2014

Le World Socialist Web Site publiera cette semaine des entretiens avec trois enfants de membres de l’Opposition de gauche soviétique – Tatiana Smilga, Zorya Serebryakova et Yuri Primakov, ainsi qu’avec Tatiana Isaeva, la petite-fille de l’exceptionnel critique littéraire marxiste Alexandre Voronsky. Ces entretiens ont été publiés à l’origine en anglais comme suit : Tatiana Smilga, le 25 février, Yuri Primakov le 26 février, Zorya Serebrayakova le 27 février et Tatiana Isaeva le 28 février.

Bien que les témoignages de ces personnes illustrent l’impact dévastateur du stalinisme sur la conscience historique de la société, ils sont un lien fascinant avec l’un des chapitres les plus puissants et complexes de l’histoire de la classe ouvrière: la Révolution d’Octobre, les débuts de l’ère soviétique et la lutte du trotskysme contre le stalinisme. Les vies des personnes interrogées et leur lutte pour la défense de la vérité historique à propos de Trotsky et de l’Opposition de gauche témoignent de l’impact durable que la culture marxiste et le trotskysme ont eu sur la classe ouvrière et les intellectuels en Union soviétique, en dépit du stalinisme et de la restauration capitaliste.

Lénine et Trotsky sur la place Rouge, à Moscou, en 1919

Alors jeunes hommes, les pères de Tatiana Smilga, Zorya Serebryakova et Yuri Primakov – Ivar Smilga, Leonid Serebryakov et Vitali Primakov – ainsi qu’Alexandre Voronsky, ont joué un rôle important dans la Révolution d’Octobre 1917 et la guerre civile qui a suivi. Ayant rejoint les bolcheviks dans leur jeunesse, ils ont été formés par la lutte de Lénine pour construire un parti ouvrier révolutionnaire indépendant. Ils faisaient partie de toute une génération de révolutionnaires qui, sur la base de l’expérience de la classe ouvrière pendant les luttes révolutionnaires de 1905 et la catastrophe de la Première Guerre mondiale, ont pris la décision de consacrer leur vie à la lutte pour une société socialiste.

La Révolution d’Octobre a été un gigantesque bond en avant dans la lutte pour une société socialiste et a ouvert une période historique de luttes révolutionnaires de la classe ouvrière internationale. Comme le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) le soulignait à la suite de la chute de l’URSS, la prise du pouvoir par le prolétariat russe, sous la direction du Parti bolchevik a représenté «... la culmination positive de la lutte des classes comme processus historique objectif suite au développement politique du mouvement ouvrier international. Malgré les vicissitudes de la lutte des classes, les 70 années précédant 1917 ont vu un développement étonnant et historiquement sans précédent de la conscience politique des masses.» [1]

C’est pour la préservation de cette tradition marxiste et de cette conscience de classe ouvrière que le mouvement trotskyste a lutté face aux pressions croissantes de l’impérialisme sur l’URSS isolée et à la dégénérescence bureaucratique de l’État ouvrier. Fondée en octobre 1923 par Léon Trotsky – qui avec Lénine avait été le principal dirigeant de la Révolution d’Octobre – l’Opposition de gauche allait se battre tout au long de la décennie subséquente pour réformer le Parti communiste soviétique et le réorienter vers le programme de l’internationalisme prolétarien sur lequel la Révolution d’Octobre avait été basée. Serebryakov, Smilga, Voronsky et Primakov allaient jouer des rôles de premier plan au sein de l’Opposition de gauche au cours des années 1920.

Le retard imprévu de la révolution mondiale en 1917-1922 plaçait l’État ouvrier sous des pressions économiques et politiques énormes. À la fin de la guerre civile en 1922, les tâches qui attendaient le jeune régime soviétique étaient de taille: l’économie s’était effondrée pour ne plus représenter qu’environ 20 pour cent du niveau de 1913, avant la guerre, la famine s’était emparée de nombreuses parties du pays, et la rébellion à Kronstadt en 1921 avait révélé la présence de troubles importants chez les paysans et même parmi des sections de travailleurs, principaux soutiens de la révolution. La nouvelle politique économique (NEP) introduite en 1921 a permis la restauration partielle du capitalisme tout en maintenant les principaux leviers de l’économie entre les mains de l’État ouvrier. Après deux ans de NEP, les signes évidents d’une crise économique naissante avaient pris la forme d’une augmentation disproportionnée des prix des produits industriels accompagnée d’un effondrement des prix agricoles, menaçant du coup l’alliance entre la ville et la campagne.

Ces difficultés économiques s’accompagnaient de violations de plus en plus fréquentes de la démocratie interne au sein du parti au pouvoir; la bureaucratie croissante étant le reflet du fossé croissant entre les échelons supérieurs du Parti et les masses, en particulier les jeunes de la classe ouvrière, de même que d’un système naissant de privilèges apprécié par des sections du Parti devenant relativement indifférentes à la pauvreté d’une grande partie de la population.

La formation de l’Opposition de gauche a été étroitement liée aux développements en Allemagne en 1923, où l’absence d’une direction révolutionnaire capable de prendre le pouvoir, en grande partie à cause de la ligne de l’Internationale communiste (Komintern), a conduit à une insurrection avortée en octobre. Le retard de la révolution en Allemagne, dans laquelle de larges couches de travailleurs soviétiques avaient mis tous leurs espoirs pour la fin de l’isolement international du jeune État ouvrier, a entraîné une vaste démoralisation au sein de la classe ouvrière.

À la même période, la santé de Lénine était dans un état précaire. Personne ne savait s’il allait se remettre des attaques qu’il avait subies en 1922 et 1923, et il n’était pas clair qui assumerait son rôle de leadership dans le Parti s’il venait à mourir. En janvier 1924, les attaques contre Trotsky deviennent plus intenses lors du XIIIe congrès du Parti. Puis la mort de Lénine, le 21 janvier, plongea le pays dans le deuil.

Dans les mois qui ont suivi, la faction de Staline ne lança pas d’attaques frontales claires contre Trotsky et ses partisans dans l’Opposition de gauche. Mais le caractère du Parti bolchevik s’est alors modifié de façon importante à l'ouverture de la «campagne d’inscription Lénine» : des centaines de milliers de nouveaux membres ont alors été admis, beaucoup étant éloignés des traditions révolutionnaires du Parti bolchevik, et un nombre important étant des carriéristes de part en part n’ayant rien à voir avec le marxisme. Ces nouvelles forces allaient bientôt être utilisées pour étouffer l’Opposition de gauche lors des futures luttes internes du Parti.

À l’été 1924, le Ve Congrès de l’Internationale communiste discute de l’échec de la révolution en Allemagne. Clairement insatisfait des résultats de cette discussion, Trotsky écrit en septembre les Leçons d’octobre comme préface à son recueil d’écrits sur 1917. Dans ce document, il critique l’aile droite apparue en 1917 au sein du Parti bolchevik et qui s’était opposée à l’insurrection d’Octobre. Cette droite comprenait non seulement Zinoviev et Kamenev, mais aussi Staline, Molotov et Noguine, et était aussi en grande partie responsable de la ligne du Komintern en Allemagne en 1923. Les attaques injurieuses suivent bientôt lors de la soi-disant «discussion littéraire», alors que Staline, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et d’innombrables autres écrivent des dénonciations manifestement fausses sur le rôle de Trotsky dans l’histoire du Parti, lors de la Révolution d’Octobre, et même son rôle tout récent de chef de l’Armée rouge pendant la guerre civile.

L’objectif central de ces attaques était la perspective internationaliste du marxisme, telle que résumée dans la théorie de la révolution permanente de Trotsky. En analysant les forces motrices de la Révolution de 1905 en Russie, Trotsky avait établi que la révolution socialiste pourrait certes commencer dans un pays relativement arriéré comme la Russie, mais son existence même dépendrait de l’extension de la révolution dans au moins plusieurs pays capitalistes avancés d’Europe. C’est cette perspective qui formait la base programmatique de la Révolution d’Octobre et guidait les politiques du gouvernement bolchevik et du Komintern sous Lénine.

En août 1924, Staline déclarait que le socialisme pouvait être construit dans un seul pays, défendant ainsi une perspective nationaliste qui rejetait les principes internationalistes du bolchevisme. En tant que programme politique, la théorie du «socialisme dans un seul pays» exprimait les intérêts sociaux de la bureaucratie. Ayant vus le jour sur la base des rapports de propriété établis par la Révolution d’Octobre dans les conditions de l’isolement international de l’Union soviétique, pays relativement arriéré économiquement, ces énormes privilèges sociaux ont dressé la bureaucratie en conflit contre la classe ouvrière et le programme internationaliste d’Octobre. La réorientation du Parti le long de la ligne nationaliste de la construction du «socialisme dans un seul pays» finirait par exiger l’élimination de l’Opposition de gauche et de la quasi-totalité des dirigeants de la Révolution d’Octobre.

Ce processus a été très long, mais il a peu à peu pris des formes toujours plus répressives. Tout au long du milieu des années 1920, de nombreux partisans de Trotsky, tels Rakovsky, Joffe et Serebryakov, ont été réaffectés à des endroits éloignés, même dans des ambassades à l’étranger relevant de l’Orgburo dirigé par Staline. D’autres ont été clairement rétrogradés, y compris Trotsky, qui a été démis de ses fonctions de commissaire du peuple de l’Armée et de la Flotte. Les secrétaires du Parti qui avaient manifesté leurs sympathies pour l’Opposition de gauche ont été remplacés. Le même traitement attendait tous les sympathisants de l’Opposition de gauche: des travailleurs étaient licenciés des usines et des chefs militaires dispersés, dont Antonov-Ovséenko, Mouralov et Primakov; des éditeurs se voyaient expulsés de leurs journaux et de leurs revues, dont Voronsky, Preobrajensky, Sosnovsky et Vilensky-Sibiryakov, et des étudiants étaient expulsés des universités. L’histoire du Parti a commencé à être réécrite par des gens qui n’avaient joué aucun rôle dans la Révolution ou la guerre civile, ou même qui s’étaient opposés aux deux événements.

À la fin de 1925, la faction Staline-Zinoviev-Kamenev éclate. Bien que des différences fondamentales subsistent, l’Opposition de gauche conclue en avril que Zinoviev et Kamenev reflètent la pression de la classe ouvrière de Petrograd (alors rebaptisée Leningrad) et de Moscou, où ils sont les dirigeants respectifs des comités du Parti. Aussi s’affaire-t-elle à former avec eux l’Opposition unifiée en avril 1926.

Deux grands événements contribuent alors de façon décisive à l’isolement politique croissant de l’Opposition de gauche: la défaite de la Grève générale de 1926 au Royaume-Uni, suivie de la défaite de la Révolution chinoise de 1925-1927. Dans cette dernière, la politique de subordonner le Parti communiste chinois au «Bloc des quatre classes» est mise de l’avant par l’ancien Menchevik Martynov, maintenant devenu «Bolchevik», et promue par Staline et Boukharine. En avril 1927, les membres du Parti communiste chinois sont massacrés à Shanghai par le Kuomintang dirigé par Tchang Kaï-chek. Staline-Boukharine-Martynov qui avaient exigé que le PC chinois se soumette aux exigences du Kuomintang, poursuivent dans la même veine avec «l’aile gauche» du Kuomintang, qui à son tour effectue un autre massacre de travailleurs à Wuhan.

Des membres de l'Opposition de gauche en 1927. À l'avant: Serebryakov, Radek, Trotsky, Boguslavsky, Preobrajensky. À l'arrière: Rakovsky, Drobnis, Beloborodov, Sosnovsky.

En réponse aux événements catastrophiques de Chine, l’Opposition unifiée fait circuler la Déclaration des 83 de mai à décembre 1927, date de convocation du XVe Congrès du Parti. La liste des signataires est impressionnante: elle comprend plus de 3000 bolcheviks, dont beaucoup sont connus pour leur rôle lors de la Révolution. Trotsky a estimé plus tard qu’il y avait entre 10.000 et 20.000 opposants à Moscou seulement.

La défaite de la Révolution chinoise, une confirmation de la théorie de la révolution permanente de Trotsky par la négative, représente un revers majeur pour le développement de la révolution mondiale. La désillusion et la désorientation alors engendrées au sein de la classe ouvrière sont utilisées par la faction stalinienne pour expulser l’Opposition de gauche des rangs du Parti lors du XVe Congrès.

La participation à toute activité d’opposition devient alors un crime, punissable en vertu de l’article 58 du code pénal. Trotsky est exilé, d’abord à Alma-Ata en Asie centrale, puis à l’étranger, en Turquie en 1929. Ses partisans sont dispersés à travers les prisons et les lieux d’exil de toute l’Union soviétique.

En dépit des premières mesures de répression, l’Opposition de gauche reste une force politique et culturelle majeure dans la vie soviétique des années 1920. En particulier parmi les jeunes et les travailleurs qui ont vécu la Révolution d’Octobre, la Guerre civile et l’internationalisme de cette première période, l’opposition bénéficie d’un soutien substantiel. Beaucoup des dirigeants les plus respectés de la Révolution d’Octobre – parmi eux Antonov-Ovséenko, Joffe, Mouralov, Smilga, Sosnovsky, Serebryakov, I.N. Smirnov, Preobrajensky, Primakov, Ter-Vaganian, Voronsky, et surtout Léon Trotsky, sont connus pour être des opposants de gauche.

Pour ne citer que quelques-unes des grandes figures de la vie culturelle, les écrivains Boris Pilniak et Isaac Babel, le directeur de théâtre Vsevolod Meyerhold, le metteur en scène Sergeï Eisenstein, les jeunes futurs écrivains Anatoly Rybakov, Lev Kopelev et Varlam Shalamov, ainsi que plusieurs jeunes philosophes marxistes tels que Maksim Shirvindt, Olga Tankhilevich, Izrail Agol et Nikolaï Karev, sont tous sympathisants ou membres de l’Opposition de gauche.

Lorsque Staline fait son «tournant à gauche» vers la collectivisation complète et l’industrialisation rapide en 1928-1929, de nombreux opposants capitulent et cherchent à être réadmis au Parti. Trotsky est alors impitoyable dans sa critique des anciens partisans ayant renoncé à leurs principes pour «construire le socialisme dans un seul pays». Certains d’entre eux, comme Radek, deviennent ses opposants virulents, tandis que d’autres, tels Voronsky et Serebryakov, restent silencieux, tentant de trouver un modus vivendi avec le régime stalinien. Certains sont réadmis au Parti, mais jouent un rôle relativement mineur dans la vie politique. Ceux qui sont des écrivains se tournent souvent vers le XIXe siècle, évitant assidûment toute politique contemporaine.

Les années 1930 voient un renouveau des luttes de la classe ouvrière en Europe occidentale et une montée des tensions sociales et du mécontentement politique en Union soviétique. L’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne représente un tournant historique: avec sa ligne ultra-gauchiste et son refus de se battre pour former un front uni des travailleurs sociaux-démocrates et communistes contre le fascisme, le Komintern porte la principale responsabilité politique de cette défaite catastrophique de la classe ouvrière allemande.

De cette défaite et en l’absence de tout débat critique au sein de l’Internationale communiste sur la ligne suivie, Léon Trotsky tire la conclusion que la Troisième Internationale a dégénéré, passant d’une organisation internationaliste établie pour faire avancer les intérêts de la révolution mondiale, à un instrument de la bureaucratie stalinienne voué à préserver ses privilèges sociaux en étouffant les révolutions à l’étranger. En tant qu’agence de l’impérialisme au sein de l’État ouvrier, la bureaucratie doit être renversée par une révolution politique pour rétablir le pouvoir de la classe ouvrière, tout en préservant les fondements sociaux établis par Octobre. Pour lutter pour construire une direction marxiste au sein de la classe ouvrière, il faut construire une Quatrième Internationale.

Le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme est le plus clairement exprimé dans ses assassinats de masse de trotskystes et de communistes à l’échelle internationale dans les années 1930. L’assassinat d’un membre dirigeant du Parti, Sergueï Kirov, le 1er décembre 1934, est utilisé par Staline comme prétexte pour commencer l’arrestation de la plupart des anciens opposants, les accusant d’être politiquement responsables de l’assassinat. En août 1936, une série de simulacres de procès commence au cours desquels les anciens dirigeants de la Révolution d’Octobre sont accusés d’espionnage, de sabotage et de complot, d’être de connivence avec l’Allemagne et l’Italie fascistes, pour restaurer le capitalisme en démembrant l’Union soviétique. La Commission Dewey, une commission impartiale créée en avril 1937, conclue que les procès de Moscou sont un «coup monté» et déclare «non coupables» Léon Trotsky et son fils Léon Sedov, les principaux accusés du procès.

À la veille d’une nouvelle guerre mondiale et dans des conditions de crise du système capitaliste mondial jusque-là sans précédent, la Grande Terreur déclenchée par Staline contre les travailleurs socialistes, les intellectuels et des membres éminents du Parti bolchevik, avait pour but principal d’empêcher l’émergence d’un mouvement de masse de la classe ouvrière sous une direction trotskyste pouvant conduire à la chute de la bureaucratie stalinienne et du capitalisme.

En exil, Trotsky s’engage dans une campagne sans relâche pour exposer les Procès de Moscou comme un coup monté et expliquer qu’ils représentent une réaction féroce contre le marxisme et la Révolution d’Octobre, et non pas, comme les staliniens et leurs apologistes bourgeois l’affirment, une défense contre les «ennemis du peuple».

Résumant les intérêts sociaux et politiques à l’origine du massacre des révolutionnaires par la bureaucratie, Trotsky écrit en 1938:

«Dans la lutte pour le pouvoir et le revenu, la bureaucratie est obligée de couper et d’écraser les groupes qui sont connectés avec le passé, qui connaissent et se souviennent du programme de la Révolution d’Octobre, qui sont sincèrement dévoués aux tâches du socialisme. L’extermination des Vieux bolcheviks et des éléments socialistes des moyennes et jeunes générations est un lien nécessaire dans la réaction contre Octobre.» [2]

La Grande Terreur conduit à l’exécution d’environ un million de personnes en 1937-1938 seulement et des millions d’autres sont envoyées dans des camps de détention, beaucoup n’en revenant jamais. Presque tous les Vieux bolcheviks sont tués. Presque toute l’Opposition de gauche soviétique, qui compte environ 30.000 membres, la grande majorité d’entre eux étant des travailleurs et des jeunes, est exterminée.

Une génération entière de travailleurs socialistes est assassinée. Des milliers d’écrivains, de scientifiques, de philosophes, d’architectes, d’administrateurs et de musiciens remarquables sont emprisonnés, torturés et tués. Presque tous les membres de l’Internationale communiste sont victimes des purges. Presque tous les cadres politiques des partis communistes de Pologne, de Lituanie, de Lettonie et de Yougoslavie sont éliminés. Des milliers de communistes réfugiés d’Allemagne et de Hongrie pour fuir le fascisme sont tués par Staline en Union soviétique.

Pendant que les exécutions de masse se déroulent en Union soviétique, des milliers d’autres communistes sont tués par le GPU stalinien pendant la guerre civile en Espagne. Le sommet de la Grande Terreur vient en août 1940 avec l’assassinat de Léon Trotsky au Mexique par l’agent stalinien Ramon Mercader. C’est ainsi que beaucoup plus de communistes et de dirigeants révolutionnaires ont été tués par Staline que par n’importe quel régime fasciste.

Puis, entre 1941 et 1945, la Seconde Guerre mondiale a balayé environ 27 millions de citoyens soviétiques, beaucoup notamment de la jeune génération qui est née et a grandi après Octobre 1917. La destruction de générations entières de travailleurs marxistes et trotskystes s’est avéré cruciale pour la stabilisation du capitalisme après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand des millions de travailleurs à l’étranger ont de nouveau été entraînés dans des luttes révolutionnaires pour finalement être trahis par leur direction stalinienne.

La liquidation des trotskystes dans le monde entier par le stalinisme, assisté en cela par le fascisme, a conduit à une énorme dégradation de la conscience politique de la classe ouvrière dont l’impact allait se faire sentir pour les générations à venir. Même aujourd’hui, les noms des personnalités culturelles et politiques les plus remarquables qui ont profondément contribué à l’éducation marxiste de la classe ouvrière internationale pendant cette période restent, pour la plupart, inconnus. Dans la conscience de millions de personnes, le socialisme et le marxisme sont toujours faussement associés aux politiques contre-révolutionnaires du stalinisme et de la Grande Terreur en URSS.

Même si le stalinisme a causé des dommages abominables à la conscience de classe des travailleurs à l’échelle internationale, il a cependant été incapable de détruire le mouvement trotskyste international. La tradition marxiste qui a formé la base de la Révolution d’Octobre, de la lutte du trotskysme contre le stalinisme et toutes les formes d’opportunisme petit-bourgeois, a été poursuivie et portée à un niveau supérieur par le mouvement trotskyste international pendant toute la période de l’après-guerre et après la chute de l’URSS. Comme Trotsky l’a fait remarquer devant la Commission Dewey quand on lui a demandé s’il tirait des conclusions pessimistes des procès de Moscou:

«Non, je ne vois aucun motif de pessimisme. Il faut prendre l’histoire comme elle est. L’humanité se déplace comme des pèlerins: deux pas en avant, un pas en arrière. Pendant le mouvement de retour, il semble aux sceptiques et aux pessimistes que tout est perdu. Rien ne se perd. L’humanité a évolué du singe à l’Internationale communiste. Elle passera de l’Internationale communiste au véritable socialisme. La sentence de la commission montre une fois de plus qu’une idée juste est plus forte que la police la plus puissante. Dans cette conviction est le fondement indestructible de l’optimisme révolutionnaire.»[3]

Tatiana Smilga, Zorya Serebryakova et Yuri Primakov sont tous nés peu après la Révolution d’Octobre. Ils étaient des enfants pendant la vie politique et culturelle dynamique des années 1920, mais ils ont connu certains des hommes les plus remarquables que l’histoire ait jamais produit. Et ils se souviennent encore de cette période, toute aussi contradictoire qu’elle était, comme la plus stimulante de toute leur vie.

Tatiana Isaeva, qui est née après la Seconde Guerre mondiale et n’a jamais connu son grand-père, Alexandre Voronsky, est encore plus éloignée dans le temps de la Révolution d’Octobre et de l’Opposition de gauche. Elle a néanmoins consacré son énergie à rétablir la vérité historique sur son grand-père, ses parents et beaucoup d’autres victimes de la Grande Terreur.

Toute leur vie a été éclipsée par le stalinisme, à la fois dans un sens personnel et politique, tout comme celles d’innombrables millions de travailleurs et d’intellectuels. En Union soviétique, la bureaucratie, composée principalement des «recrues de 1937» qui ont atteint les sommets hiérarchiques en assassinant des milliers de révolutionnaires, a mené une campagne acharnée pour falsifier l’histoire de la Révolution d’Octobre, le marxisme, et surtout, le rôle historique et la perspective de Léon Trotsky.

En 1949, Staline a mené une nouvelle vague de répression lors de la campagne «anticosmopolite» ouvertement antisémite. Beaucoup d’enfants d’anciens opposants ont été arrêtés à nouveau, pour être ensuite libérés en vertu du «dégel de Khrouchtchev» en 1956. Cette période de déstalinisation partielle que la bureaucratie s’était sentie obligée de mener en raison de la crise économique et politique profonde, a également conduit à la réhabilitation posthume de certains des anciens opposants, mais pas tous. La seule mention du nom de Léon Trotsky est restée tabou presque jusqu’à la toute fin de l’Union soviétique en 1991.

La prochaine série de réhabilitations n’allait venir que sous la Perestroïka, en particulier dans les dernières années de l’existence de l’Union soviétique, de 1988 à 1991. Ces réhabilitations étaient de deux types: réhabilitation au sein du Parti et réhabilitation juridique. Ainsi, la Cour suprême pouvait déclarer qu’une victime n’avait pas commis de crime comme «ennemi du peuple», mais le Parti communiste pouvait ne pas restaurer l’adhésion de la victime au Parti (ce qui aurait apporté des avantages significatifs à tous les parents survivants).

Trotsky n’a jamais été réhabilité, tant au Parti que juridiquement, pendant l’existence de l’Union soviétique. Il y a des indications que, dans le cadre du régime Eltsine en 1992, il aurait été blanchi de deux accusations criminelles d’activités antisoviétiques (pour lesquelles il avait été exilé en 1929 et privé de sa citoyenneté soviétique en 1932), mais il n’a jamais été réhabilité par le Parti communiste de l’Union soviétique maintenant défunt.

Après l’anéantissement de l’Opposition de gauche par le stalinisme en URSS, la classe ouvrière soviétique et d’Europe de l’Est est restée isolée du trotskysme tout au long de la période d’après-guerre. Ce fait est principalement la responsabilité du pablisme. En affectant un rôle historique progressiste à la bureaucratie stalinienne, les pablistes ont préconisé partout dans le monde la liquidation du mouvement trotskyste dans les partis staliniens et sociaux-démocrates, ainsi que dans les mouvements révolutionnaires nationaux des pays arriérés. Avec ce point de vue opportuniste, le pablisme a désorienté les travailleurs internationalement et politiquement détruit des milliers de cadres trotskystes. Le point culminant de cette trahison est venue en 1985-1991, lorsque les pablistes ont soutenu avec enthousiasme la poussée des bureaucraties staliniennes vers la restauration capitaliste, tout en se présentant à tort comme des «trotskystes».

Depuis la chute de l’Union soviétique, au milieu d’une hausse vertigineuse des inégalités sociales et une escalade de guerres impérialistes, les oligarques russes et leurs homologues internationaux utilisent une armée entière d’universitaires pour falsifier l’histoire de la Révolution d’Octobre et de l’Union soviétique, justifier le stalinisme et attaquer la vie et l’œuvre de Léon Trotsky. Dans cette campagne, ils se basent surtout sur les falsifications historiques de la bureaucratie stalinienne et l’énorme préjudice politique que celle-ci a eu sur la conscience historique de la classe ouvrière.

Dans ces conditions, malgré les pressions à la fois politiques et personnelles formidables qu’ils ont subi en Union soviétique et par la suite, le fait que Tatiana Smilga, Zorya Serebryakova, Yuri Primakov et Tatiana Isaeva aient consacré leur vie à la restauration de la vérité historique sur leurs familles, et du coup sur le trotskysme, est d’une grande importance politique. Comme Nadezhda Joffe, la fille de l’opposant de gauche Adolf Joffé, et, plus important encore, le sociologue Vadim Rogovin, dont l’histoire monumentale en sept volumes de l’Opposition de gauche reste l’une des contributions les plus importantes à l’historiographie soviétique des dernières décennies, ces quatre descendants d’opposants de gauche figurent parmi ceux qui ont résisté à cet assaut sans relâche et sur une période historique prolongée contre la conscience historique de la classe ouvrière.

Ce n’est pas simplement par décision personnelle qu’ils l’ont fait. Bien que leur point de vue sur cette histoire soit en grande partie personnelle, leur courage et leur endurance dans cette lutte difficile pour la vérité historique expriment une conscience profonde de l’importance objective que cette histoire a pour la société et l’avenir de l’humanité. Grâce à leur lutte, ils ont apporté une contribution importante à la relance et à l’approfondissement de la conscience historique de la classe ouvrière.

Alors que les travailleurs dans le monde entier entrent dans une nouvelle période de soulèvements révolutionnaires, un siècle après le début de la Première Guerre mondiale et plus de deux décennies après la chute de l’URSS, cette histoire acquiert en effet une importance extraordinaire. La continuité de l’histoire de l’Opposition de gauche et de sa lutte contre le stalinisme est réalisée au sein du Comité international de la Quatrième Internationale. C’est une partie essentielle de l’histoire de la classe ouvrière que les travailleurs et les jeunes doivent assimiler dans leur lutte pour le socialisme.

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Notes :

1. David North: « After the Demise of the USSR: The Struggle for Marxism and the Tasks of the Fourth International », Rapport de la 12ème session plénière du CIQI, le 11 mars 1992; dans Fourth International, Vol. 19 No. 1 (automne-hiver 1992), p. 68.[Retour au texte]

2. « Biulleten’ oppozitsii, » 1938, n° 66-67, p. 21 (L. D. Trotsky: Est-ce que le gouvernement soviétique poursuit toujours les principes adoptés il y a vingt ans? » ), Traduction citée par Vadim Z. Rogovin dans Stalin’s Terror of 1937-1938. Political Genocide in the USSR, Mehring Books 2009, p. 186.[Retour au texte]

3. « Biulleten’ oppozitsii, », 1938, n° 62-63, pp 1-2 ([Aucun auteur mentionné] « Verdict de la Commission internationale sur les Procès de Moscou »), traduction citée par Vadim Z. Rogovin dans Stalin’s Terror of 1937-1938. Political Genocide in the USSR, Mehring Books 2009, p. 345.[Retour au texte]

(Article original paru le 25 février 2014)