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Conservateurs et Travaillistes font des immigrés les boucs émissaires de la crise sociale en Grande-Bretagne

Par Robert Stevens et Julie Hyland
22 novembre 2014

L'attisement de la xénophobie par l’élite dirigeante britannique atteint une ampleur inédite. Les représentants des partis conservateur (Tory) et travailliste (Labour) ont organisé ces dernières semaines une surenchère continue contre les immigrés.

La semaine passée, l'ancien premier ministre britannique, John Major, a déclaré en Allemagne que le Royaume-Uni sortirait vraisemblablement de l'Union européenne, si elle ne pouvait pas limiter la migration en provenance des Etats membres de l'UE. Des pourparlers se dérouleront sur ce sujet après les élections générales britanniques prévues pour mai prochain.

S’adressant à « ses amis en Allemagne », Major a affirmé que le Royaume-Uni avait accepté « l’un des, si ce n’est le plus vaste mouvement de population en Europe en temps de paix, » et que « l’afflux a sérieusement affecté nos services de santé, sociaux, de logement et d’éducation nationale. » Ceci signifie qu’il y a une « grande possibilité que notre électorat vote pour une sortie de l’UE, » a-t-il dit.

Tout en exigeant des restrictions à la libre circulation des travailleurs en Europe, il a insisté qu’il ne devait pas y avoir de restrictions au capital, et que le RU « comme l’Allemagne préconisait un système commercial ouvert. »

Ses observations furent appuyées par le premier ministre David Cameron, qui a dit qu’il était nécessaire « de faire face aux préoccupations de la Grande-Bretagne quant à l’immigration à l’intérieur de l’UE. »

Major s'exprimait pour réfuter le parti UKIP (Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni). Ce parti droitier et pro-patronal préconise une sortie de la Grande-Bretagne de l’UE et un durcissement des restrictions sur l’immigration.

UKIP grignote une partie des partisans des conservateurs, dont plusieurs députés du parti même. L’élection partielle de Rochester and Strood avait été provoquée suite à la défection du député Mark Reckless vers UKIP; d’autres devraient suivre son exemple.

Reckless avait proposé que si son parti arrivait au pouvoir, les plombiers polonais et autres immigrés européens pourraient être priés de quitter la Grande-Bretagne, obligeant UKIP à diffuser un communiqué niant qu'il comptait « rafler les immigrés de l’UE pour les embarquer à bord d’un bateau à Douvres et les renvoyer là d’où ils viennent ».

Tous les partis bourgeois exploitent la possibilité que UKIP obtienne un deuxième député pour affirmer qu'ils doivent adopter une politique plus anti-immigré pour montrer qu'ils sont à l'écoute des gens.

Ceci est une escroquerie. Le gouvernement, avec le soutien du Labour (travaillistes) et des médias, a sciemment renforcé UKIP pour faire des immigrés les boucs émissaires pour une crise sociale causée par les mesures d’austérité les plus sévères depuis la Grande Dépression. Tous les partis soutiennent l’austérité et soulignent que, quelle que soit la composition du prochain gouvernement, des coupes sociales encore plus grandes suivront.

Dans des propos incendiaires rappelant ceux de l’ancien premier ministre Margaret Thatcher dans les années 1980, le ministre de la Défense, Michael Fallon, a dit à la BBC que « des villes et des communautés entières » étaient « submergées par d’énormes quantités d’immigrés. » Elles sont « prises d’assaut [par] un grand nombre de travailleurs immigrés et de gens réclamant des prestations sociales ».

Fallon fut contraint de rétracter sa déclaration mensongère et politicienne, mais pas avant que son affirmation n’ait été saluée par l’ancien ministre travailliste de l’Intérieur, David Blunkett. « Il y a eu, à mon avis à tort, l'impression que les politiciens des partis traditionnels ont participé à une conspiration du silence sur la question de l’immigration, » a précisé Blunkett.

La rengaine actuelle est que les immigrés sont responsables des pénuries que connaissent l’éducation nationale, les services sociaux et les soins de santé. Le discours officiel passe totalement sous silence les suppressions massives de postes d’enseignants et la privatisation du service public de la santé (National Health Service) en cours.

Un tract Tory lors de l’élection partielle de Rochester expliquait que la population locale « a parfois du mal à accéder aux services dont nous avons besoin en raison d’une immigration incontrôlée. D’autres ne se sentent pas en sécurité dans la rue principale de notre ville. »

La xénophobie n’est pas simplement une question de rhétorique. Elle restreint davantage les droits démocratiques et sociaux de tous les travailleurs.

L'arrêt rendu par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) autorisant les Etats nationaux d’exclure de l’aide sociale les immigrés de l’UE est un exemple à cet égard.

The Economist a applaudi la décision en publiant un article intitulé, « Le tourisme social n’est pas correct ». Il dénonce le « tourisme social », tout en avouant que le concept est une invention fallacieuse : « En général, l'emploi et les écarts de salaire sont plus déterminants pour l’immigration que les prestations sociales. De plus, en Grande-Bretagne le taux de chômage est bien inférieur chez les immigrés de l’UE que parmi les citoyens ».

L’arrêt crée un précédent fondamental. Comme le fanfaronnait le tabloïde de Murdoch The Sun, « Pour l’essentiel, elle [la CJUE] a dit que si vous n'avez pas d'emploi et pas d'argent, vous n'avez pas le droit de vivre dans un pays de l’UE autre que le vôtre. »

Labour est déterminé à ne pas se laisser dépasser par la surenchère de UKIP et des Tories. La députée travailliste Rachel Reeves a souligné dans un article du Daily Mail, connu pour son flot ininterrompu de diatribes anti-immigration, que l’Etat providence du Royaume-Uni « n’a jamais été conçu pour les niveaux d’immigration que nous connaissons aujourd’hui. »

Reeves a dit que Labour prolongerait la période durant laquelle les immigrés de l’UE sont empêchés de demander des indemnités de chômage de trois mois à deux ans, une politique plus draconienne que celle des Tories. Une autre députée travailliste, Yvette Cooper, est intervenue pour la soutenir en disant, « la migration de travailleurs peu qualifiés est trop élevée, dans l’ensemble, la migration en provenance de l’UE est trop élevée. »

Le plus important soutien financier de Labour est le syndicat Unite. Son secrétaire général, Len McCluskey, a dit au Financial Times que l’immigration « suscitait des inquiétudes et nous devons en traiter. » McCluskey a dit que « [le dirigeant de Labour] Ed Miliband, doit être considéré comme étant à l'écoute des gens et il doit leur parler de façon à ce qu’ils comprennent. »

Il a demandé, « Les travailleurs immigrés cassent-ils les salaires ? Oui. A qui la faute ? Pas aux travailleurs immigrés mais aux patrons cupides qui peuvent s’en tirer impunément ».

La position de McCluskey, quant aux patrons cupides, est une dérobade cynique. Unite n’a nullement l’intention d’organiser une lutte contre l’assaut mené par le gouvernement et le patronat contre les salaires et les conditions de vie. Lors d'une des rares manifestations organisées par Unite, le syndicat a défini clairement sa position réactionnaire en lançant le mot d’ordre, « Des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques ».

(Article original paru le 21 novembre 2014)