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A propos du bicentenaire de la naissance de l’écrivain allemand Georg Büchner – Troisième partie

Par Sybille Fuchs
10 novembre 2014

Georg Büchner – révolutionnaire à la plume et au bistouri, exposition du 13 octobre 2013 au 16 février 2014 au Darmstadtium, Schlossgraben 164283 Darmstadt. Un catalogue a été publié sous le même titre par l’éditeur Hatje Cantz.

Georg Büchner, dessin par Alexis Muston, 1835

La mort de Danton

« La Révolution est comme Saturne, elle dévore ses propres enfants. » (Acte 1 scène 5)

Peu avant de fuir l’Allemagne pour Strasbourg par peur d’être arrêté pour ses activités révolutionnaires, Büchner écrit en janvier 1835 à Darmstadt, en seulement cinq semaines sa première pièce de théâtre, « La mort de Danton ». Cette pièce incisive et amusante, contenant des dialogues parmi les plus superbes et les plus perspicaces jamais écrits, reste l’une des pièces irremplaçables de l’ère moderne.

L’action et le sujet de cette pièce occupaient manifestement les pensées de l’écrivain révolutionnaire depuis longtemps. Après l’échec de sa propre tentative de créer un mouvement révolutionnaire, Büchner choisit comme thème la Révolution française, et plus précisément l’épisode précédent la victoire de la réaction de Thermidor en juillet 1794.

Que ce soit dans les salles de classe ou sur scène, cette pièce est de nos jours toujours présentée comme preuve de la résignation complète de Büchner et de sa renonciation définitive à la révolution. Elle est interprétée comme un drame antirévolutionnaire et mise en scène en conséquence. Mais cette manière de voir est tout à fait inadéquate et profondément erronée.

Büchner s’est sans aucun doute confronté dans cette pièce à ses propres expériences politiques frustrées. Il était convaincu, comme il l’explique dans une lettre à son frère Wilhelm en 1835, « qu’il n’y a rien à faire et que quiconque se sacrifie en ce moment va vendre sa peau au marché comme un sot. »[i]

Büchner était certes découragé, mais en même temps il sondait les causes objectives de la défaite. Il ne cherchait pas seulement à comprendre l’échec de tout effort révolutionnaire individuel, mais aussi pourquoi les nobles objectifs de la Révolution française avaient apparemment échoué. Il avait déjà écrit à sa fiancée, en mars 1834, ce passage devenu célèbre :

« J’étudiais l’histoire de la Révolution. Je me suis senti comme anéanti sous l’atroce fatalisme de l’histoire. Je trouve dans la nature humaine une épouvantable égalité, dans les conditions des hommes une inéluctable violence, conférée à tous et à aucun. L’individu n’est qu’écume sur la vague, la grandeur un pur hasard, la souveraineté du génie une pièce pour marionnettes, une lutte dérisoire contre une loi d’airain, la connaître est ce qu’il y a de plus haut, la maîtriser est impossible. L’idée ne me vient plus de m’incliner devant les chevaux de parade et les badauds de l’histoire. J’ai habitué mon œil au sang. Mais je ne suis pas un couperet de guillotine. Il faut est l’une des paroles de condamnation avec lesquelles l’homme a été baptisé. Le mot selon lequel il faut certes que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui il arrive – a de quoi faire frémir. Qu’est-ce qui en nous ment, assassine, vole ? Je n’ai pas envie de suivre plus avant cette idée. »[ii]

Georges Jacques Danton

Les phrases « Le mot selon lequel il faut certes que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui il arrive – a de quoi faire frémir. Qu’est-ce qui en nous ment, assassine, vole ? » sont reprises presque textuellement dans La mort de Danton. Elles expriment l’humeur résignée de Danton face à l’absence de perspectives de la Terreur. Danton lui-même avait donné le coup d’envoi de la violence révolutionnaire en août 1792, en menant l’assaut des Tuileries et en ordonnant l’arrestation de Louis XVI pour défendre la Révolution.

Une interprétation qui considère la lassitude ressentie par Büchner vis-à-vis de la Révolution comme fond de la pièce et seul message de l’auteur est trop superficielle. Büchner avait étudié l’histoire à fond et consulté de nombreuses sources. Il soumettait pour ainsi dire sa dépression et son scepticisme à une précision scientifique afin de résoudre le problème de révolutions futures. Il cherchait à comprendre les « circonstances [qui] sont hors de nous » (lettre à sa famille, février 1834).[iii]

Dans son adaptation de la Révolution française pour la scène, Büchner anticipa en un certain sens la conception matérialiste de l’histoire de la lutte de classes. En ceci, il se distinguait des socialistes utopiques du type saint-simonien, dont il se moquait avec bienveillance dans ses lettres, tout en partageant leur principe de l’égalité matérielle de tous les hommes.

Büchner n’avait guère confiance en une prise de conscience des nantis et en leur disposition à renoncer de manière pacifique à leur richesse et à leurs privilèges. Les idéaux abstraits n’étaient pas son affaire. Il était clair pour lui qu’au cœur de la réalité sociale il y avait des intérêts matériels.

Il plaça délibérément l’action de sa pièce précisément dans une phase de la grande Révolution où il était devenu clair que cette dernière ne pouvait satisfaire les attentes des révolutionnaires qui avaient lutté les premiers pour les idéaux égalitaires. Cette couche est le ‘quatrième Etat’, qui avait lutté pour la Révolution et réalisé les plus grands sacrifices.

Büchner était tout à fait conscient du fait qu’une révolution ne pouvait réussir que si elle produisait une société capable de satisfaire les besoins du peuple ordinaire et des plus pauvres parmi les pauvres. Il reconnut que la Révolution française ne pouvait atteindre cet objectif et que dans ce sens, elle avait échoué. Une scène de foule rappelant Shakespeare au début de la pièce, dépeint l’état d’esprit des dupés de la révolution et leur colère contre ceux qui avaient profité de la transformation sociale:

« Troisième citoyen :…Ils nous ont dit : tuez les aristocrates, ce sont des loups ! Nous avons pendu les aristocrates à la lanterne. Ils nous ont dit : le Veto [le roi] bouffe votre pain, nous avons tué le Veto. Ils ont dit : les girondins vous affament, nous avons guillotiné les girondins. Mais ce sont eux qui ont dépouillé les morts et nous allons jambes nues comme devant et nous avons froid. Nous allons leur arracher la peau des cuisses et nous en faire des culottes, nous allons fondre leur graisse et faire notre soupe plus grasse, En avant ! A mort ceux qui n’ont pas de trou dans leur veste ! » (acte I, scène 2)[iv]

La guillotine, représentation d’époque

Le Danton de Büchner est contradictoire et tourmenté. D’une part, son discours de défense devant le Tribunal révolutionnaire rend textuellement le magnifique plaidoyer du révolutionnaire historique qui se justifie en rappelant son rôle décisif et oppose à ses adversaires un programme politique d’alternative pour stabiliser la Révolution et la République. D’autre part, son fatalisme et son épicurisme, sa désespérance et son inaction en font, tout au long de la pièce, l’incarnation parfaite de l’échec historique de la Révolution. Le Danton de Büchner sait d’emblée que le destin est scellé. Il dit à ses amis, qui l’incitent à résister : « Je suis une relique, et les reliques on les jette à la rue… »[v]

En contraste avec lui, Robespierre essaie désespérément de prévenir la défaite en lançant la Terreur. Dans une scène cruciale, il répond à l’objection de Danton : « Là où cesse la défense légitime commence le meurtre, je ne vois pas de raison qui nous contraigne à tuer plus longtemps » par les paroles : « La révolution sociale n’est pas encore finie, celui qui fait une révolution à moitié creuse lui-même son tombeau. La bonne société n’est pas encore morte, la force saine du peuple doit prendre la place de cette classe à tous points de vue blasée. » (Acte I scène 6)[vi]. Mais lui non plus ne peut donner du pain au peuple. Le Danton de Büchner montre Robespierre comme idéologue grandiloquent parlant une langue de bois.

L’objectif du Danton historique, la stabilisation de la Révolution, fut effectivement atteint. La riche bourgeoisie urbaine arriva à consolider son pouvoir économique et en fin de compte, politique aux dépens de la petite bourgeoisie et du prolétariat. La vision utopique qu’avait Danton d’une République capable de réconcilier les contradictions sociales n’était pas réalisable. Dans la pièce de Büchner, la mort de Danton confirme l’impossibilité du compromis de classes, observe le spécialiste littéraire Hans Mayer.[vii]

Büchner montre que les deux protagonistes, Danton tout comme Robespierre, devaient nécessairement échouer. C’est là le sujet de sa pièce et la tragédie de l’histoire de la Révolution française dont il eut confirmation par sa propre expérience. Büchner montre la déception et l’exaspération des masses, mais il montre également qu’elles ne connaissaient pas non plus d’issue à leur malheur. Il n’était pas encore en mesure de comprendre la logique de classes à la base de cet échec.

La classe révolutionnaire dans la société moderne, la classe ouvrière, la force qui apporte la réponse à la situation historique et au dilemme intellectuel de Büchner avait seulement commencé à apparaitre en France à la fin du 18e siècle et en Allemagne seulement à la fin des années 1830. Le brillant et prescient Büchner voyait bien la contradiction entre la bourgeoisie récemment arrivée au pouvoir et le prolétariat émergent, mais pour des raisons historiques, il ne pouvait identifier la solution à ce conflit.

Büchner fait dire à Saint-Just, le jacobin et l’allié de Robespierre (qui a prononcé les paroles célèbres « On ne peut point régner innocemment ») devant la Convention nationale :

« Il semble qu’il y ait dans cette assemblée quelques oreilles sensibles qui supportent mal le mot sang. Quelques considérations générales les persuaderont que nous ne sommes pas plus cruels que la nature et que le temps. Calme et inexorable, la nature suit ses lois, et l’être humain qui entre en conflit avec celles-ci est anéanti. Une modification des composants de l’air, un embrasement tellurique, un brusque déséquilibre d’une masse d’eau, et aussitôt une épidémie, une éruption volcanique, une inondation font périr les hommes par milliers. Et quel est le résultat ? Une modification insignifiante de la nature physique, somme toute à peine perceptible, et qui se serait produite sans presque laisser de traces s’il n’y avait pas des cadavres sur son chemin. Et je demande : pourquoi la nature morale, dans ses révolutions, devrait-elle avoir plus d’égards que la nature physique ? Pourquoi une idée, tout aussi bien qu’une loi physique, n’aurait-elle pas le droit d’anéantir ce qui s’oppose à elle ? Pourquoi un événement qui transforme l’organisation toute entière de la nature morale, c’est-à-dire de l’humanité, ne s’accomplirait-il pas dans le sang ? L’esprit du monde utilise nos bras dans la sphère spirituelle, tout comme il se sert des volcans et des inondations dans la sphère physique. Qu’importe qu’ils meurent d’une épidémie ou de la Révolution ! » (Acte II scène 7)[viii]

Louis Antoine de Saint-Just

Danton doit être sacrifié parce qu’il s’oppose à la progression de la Révolution. Mais Saint-Just et Robespierre échouent également (tous deux seront exécutés le 28 juillet 1794). Büchner se doute que les raisons de leur faillite, tout comme celles de son propre échec en tant que révolutionnaire, se situent au-delà de la volonté personnelle. Il les cherche dans la nature humaine et dans le cours de la nature en général. Pas plus que les héros de sa pièce, il ne peut échapper au « fatalisme de l’histoire », à sa « loi d’airain », comme il le formule dans la lettre précitée à sa fiancée. Il lui semble que toute tentative de changer les rapports sociaux doit se briser contre la nature humaine et aboutir à la victoire de la ploutocratie. Ici, comme l’écrit Mayer, « les limites historiques de sa vision de l’histoire deviennent évidentes ».[ix]

La fuite

Büchner envoya le manuscrit de La mort de Danton à l’éditeur Sauerländer à Francfort-sur-le-Main. Sur recommandation de Karl Gutzkow, figure littéraire de la période prérévolutionnaire du Vormärz et collaborateur de la maison d’édition, la pièce fut acceptée, mais considérablement remaniée pour couper court à la censure. Le drame fut donc publié dans le périodique Phönix sous cette forme préventivement censurée et quelque peu édulcorée sur le plan politique. Plus tard, il parut comme texte indépendant sous le titre « Images dramatiques de la Terreur en France », titre que Büchner estimait saugrenu.

Parlant des modifications apportées au texte par Gutzkow, Büchner écrit à sa famille, le 28 juillet 1835 : « Je dois dire quelques mots de mon drame: en remarquant d’abord qu’on a fait un usage abusif de mon autorisation d’y apporter quelques modifications. Presque à chaque page, on a biffé, ajouté, et presque toujours de manière la plus préjudiciable à l’ensemble. Parfois le sens est tout à fait déformé, ou bien a totalement disparu, remplacé par une absurdité presque complète. »[x]

Il a relevé pas moins de 111 modifications faites par Gutzkow. De peur de la censure, Gutzkow a éliminé ou affaibli les expressions et allusions non seulement politiques, mais aussi et surtout toutes celles qui étaient érotiques. L’auteur s’offusque à raison, vu son attitude remarquablement libre pour son époque en matière de sexualité et d’érotisme. Il voulait « … rester fidèle à l’histoire et rendre les hommes de la Révolution tels qu’ils étaient, sanguinaires, dévergondés, énergiques et cyniques. Je considère mon drame comme un tableau historique, qui doit être équivalent à son original. » (Lettre à sa famille du 5 mai 1835)[xi]

Dans sa lettre du 28 juillet 1835, Büchner écrit : « …l’auteur dramatique n’est à mes yeux qu’un historien. (…) Sa tâche primordiale est de s’approcher le plus possible de l’histoire telle qu’elle s’est réellement passée. Son livre ne doit être ni plus moral ni plus immoral que l’histoire elle-même ; mais l’histoire n’a pas été créée par le Bon Dieu pour être une lecture pour jeunes filles, et il ne faut pas non plus m’en vouloir si mon livre ne convient pas davantage à cet usage. Je ne peux tout de même pas faire d’un Danton et des bandits de la Révolution des parangons de vertu. (…) L’écrivain n’est pas un professeur de morale, il invente et crée des personnages, il fait revivre des époques passées, et qu’ensuite les gens apprennent là-dedans, aussi bien que dans l’étude de l’histoire ou dans l’observation de ce qui se passe autour d’eux dans la vie humaine. Si on allait par là, on n’aurait pas le droit d’étudier l’histoire, parce qu’on y raconte un très grand nombre de choses immorales, il faudrait traverser la rue les yeux bandées, parce que sinon l’on pourrait voir des choses inconvenantes, et il faudrait crier haro sur un dieu qui a créé un monde où se produisent tant de dévergondages. »[i]

Cette défense du réalisme et de l’étude de l’histoire est une gifle retentissante et imparable au visage de pratiquement toutes les études et critiques « de gauche » actuelles.

Sentant que l’étau se resserrait autour de lui et qu’une arrestation semblait imminente, Büchner dut s’enfuir de Darmstadt et alla à Strasbourg où il se réinscrit à l’université. Entretemps, un mandat d’arrêt fut publié à son sujet dans des journaux de Darmstadt et Francfort.

Le destin de son collègue Friedrich Ludwig Weidig illustre ce qui l’aurait attendu s’il avait été arrêté au lieu de fuir. Weidig fut détenu dans des conditions atroces et maltraité pendant plus de deux ans. Désespéré, il se suicida en se tranchant la gorge quatre jours après la mort de Büchner.

À suivre

Toutes les citations de Georg Büchner sont tirées de Georg Büchner, œuvres complètes, inédits et lettres, Editions du Seuil, Paris, 1988

[1] Georg Büchner, p. 535

[1] Ibid. p. 522

[1] Ibid.p. 519

[1] Ibid.p. 108

[1] Ibid.p. 124

[1] Ibid. p. 119

[1] Cf. Hans Mayer: Büchner und seine Zeit, Wiesbaden 1946, p. 195

[1] Georg Büchner, p. 136

[1] Cf. Hans Mayer, op. cit. p. 109

[1] Georg Büchner, p. 538

[1] Ibid.p. 534

(Article original paru le 14 janvier 2014)