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De la recherche, pas de la propagande de guerre! Déclaration de l’EJIES sur le conflit à l'Université Humboldt de Berlin

Etudiants jeunes internationalistes pour l'égalité sociale
4 novembre 2014

Nous publions ici un article paru avant la réunion tenue par l’EJIES le 23 novembre à l’Université Humboldt et sur laquelle le WSWS a informé depuis (voir: Salle comble pour la réunion de l’EJIES à l’université Humboldt de Berlin ). La déclaration souligne les questions politiques sous-tendant le conflit opposant l’administration de l’Université et l’EJIES.

L’actuel conflit à l’Université Humboldt de Berlin (UH) est d'une importance politique fondamentale.

L'administration de l'Université a cherché à censurer politiquement une réunion des Etudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale (EJIES) à l’Université Humboldt prévue pour le 23 octobre et intitulée Pourquoi les élites allemandes veulent-elles à nouveau la guerre ? L'administration a prétendu que la critique par les étudiants de professeurs de droite qui prônent ouvertement la guerre et le militarisme revenait à les « diffamer » ou à les « vilipender » et violait les normes du discours académique.

Dans une lettre datée du 7 octobre, l'administration posa à la tenue de la réunion du 23 octobre cette condition qu’« avant, pendant et après la réunion, les membres de l'Université ne seront pas encore une fois diffamés, par exemple sur des dépliants, des affiches et sur Internet, ou bien vilipendés comme militaristes et fauteurs de guerre, comme ce fut le cas lors d'une réunion de l'EJIES à la mi-juillet. »

Cette lettre déclarait que ces formes de polémiques étaient en contradiction avec « les principes académiques d'une université, qui traite des questions controversées sur une base purement scientifique. » Elle menaçait de ce que « Les violations de ce principe ne seraient pas tolérées par l'administration de l'Université. »

L'administration de l'Université s’aligne de ce fait derrière les professeurs de droite. Elle s'efforce de présenter la critique politique des étudiants comme de la calomnie et de l’interdire en prétextant le respect du discours académique. Dans le même temps, elle veut empêcher un débat public au sujet de la nouvelle politique de guerre allemande, qui est activement soutenue par des professeurs de l’UH.

Une table d'information de l’EJIES en face de la bibliothèque de l'Université Humboldt

C'est le sujet même de la réunion de l’EJIES en juillet qui est ainsi mis en cause par l'administration de l'Université. Lors de cette réunion, l’EJIES a démontré que des professeurs de l'Université Humboldt jouaient un rôle central dans le tournant de politique étrangère annoncé par le Président allemand Gauck le 3 octobre 2013, et mis en œuvre activement depuis le début de l'année par le gouvernement au moyen d’interventions en Ukraine et au Moyen Orient.

Sur son dépliant annonçant le meeting de juillet, l’EJIES expliquait: « Le retour du militarisme allemand s’accompagne d’une vaste offensive idéologique. La classe dirigeante qui a déclenché deux guerres mondiales et commis des crimes abominables doit être rendue présentable sur le plan historique. Le professeur Herfried Münkler et le professeur Jörg Baberowski de l’UH jouent un rôle clé dans ce processus. Le premier nie les ambitions impérialistes de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, le second relativise les crimes nazis. »

Cela n’était pas là « diffamer » ou « vilipender », mais bien faire une analyse objective et sobre de ce que les professeurs Münkler et Baberowski de l'Université Humboldt ont dit lors de débats télévisés, d’entrevues radiophoniques, d’articles de presse et de tables rondes publiques.

Le Professor Jörg Baberowski qui est à la tête du département d’histoire de l'Europe orientale de l'Université Humboldt a déclaré en février dans Der Spiegel : « Hitler n'était pas un psychopathe, il n'était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des juifs à sa table ».

Dans le même article du Spiegel, il a défendu l'historien aux sympathies nazies Ernst Nolte, qui travaille systématiquement à la réhabilitation de Hitler. « Nolte a été traité injustement. Du point de vue historique, il avait raison » a déclaré Baberowski.

Le professeur Herfried Münkler, qui enseigne la théorie politique à l’UH, plaide en faveur de l’occultation du rôle de l'Allemagne dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale pour justifier aujourd'hui un retour à une politique étrangère impérialiste agressive. En janvier, il a déclaré dans une interview au Süddeutsche Zeitung, « Il est quasiment impossible de mener une politique responsable en Europe basée sur la notion : Nous sommes à blâmer pour tout. S'agissant de 1914, c'est une légende. »

À la fin de mai, Münkler a publié un document sur le site web Review 2014, une publication officielle du ministère allemand des Affaires étrangères, appelant à davantage de « Leadership allemand » en Europe et dans le monde. Sous le titre, « Les intérêts sont la priorité ! L'écart dangereux entre l'apparence et l'action », il fait valoir que l'Allemagne « en tant que nation commerçante ou exportatrice » devrait s’« orienter sur les intérêts de l'Allemagne, [et] moins sur ses valeurs. » (La version anglaise du document traduit cette déclaration par la phrase bien plus anodine : « La politique étrangère allemande est, en fait, fortement guidée par les intérêts allemands et moins par son fondement normatif. »

Depuis la réunion organisé par l’EJIES en juillet, Münkler et Baberowski ont à plusieurs reprises, et publiquement, exposé clairement leurs positions de droite. Par exemple, Münkler a défendu le Président Gauck lorsque, le 1er septembre, Gauck n’a rien trouvé de mieux que d’utiliser un événement commémorant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale pour lancer une menace de guerre à peine dissimulée à la Russie. Si le discours de Gauck allait, même pour certains politiciens bourgeois, trop loin, Münkler lui, déclarait au Deutschlandfunk, « Si vous ne pouvez pas parler de ce que vous avez appris, ou si ce qui a été appris ne s'applique qu’aux allemands et à personne d’autre, alors on n'a vraiment rien appris. »

Le 1er octobre, à un groupe de discussion au Musée historique allemand sous le titre « L'Allemagne force d'intervention ? », Baberowski s’est fait l’avocat d’un rôle militaire plus important pour l’Allemagne : « Oui, bien sûr, l'Allemagne devrait jouer un tel rôle et il est important que l'Allemagne en accepte la responsabilité, surtout dans les conflits qui la touchent. Mais il faut prendre en considération (a) pour quel genre de guerre on est prêt, et (b) si l'on peut la gagner. »

Ses mots exacts étaient: « Et si l'on ne veut pas prendre des otages, brûler des villages, pendre les gens et semer la peur et la terreur, comme le font les terroristes, si l'on n'est pas prêt à faire de telles choses, alors on ne pourra jamais gagner ce genre de conflit et il vaut mieux ne pas s’en mêler. »

Baberowski ne parlait pas comme quelqu’un qui met en garde contre les méthodes terribles des guerres impérialistes de conquête, mais comme un avocat sans scrupules de la realpolitik. Il a recommandé que l'Allemagne intervienne militairement seulement quand elle serait prête à être plus brutale que ses adversaires et à intervenir au moyen d'une force militaire massive.

Il a ajouté qu’il fallait « être conscient du fait que cela va coûter beaucoup d'argent et que vous êtes obligés d'envoyer des soldats et des armes dans un vide du pouvoir. » Il a poursuivi : « Et surtout, et voici la chose primordiale... il vous faudra la volonté politique et la stratégie politique... vous devrez dire que pour que cela fonctionne, nous devrons y aller. Et il faut que cela vaille le coup. Cela coûte de l'argent. Il nous faudra envoyer des troupes. Des pays comme l'Irak, la Syrie et la Libye ne sont plus capables de résoudre ce problème tout seuls. »

Les propositions de Baberowski éveillent les sombres souvenirs des terribles méthodes de guerre allemande dans les deux guerres mondiales. La Première Guerre mondiale a commencé avec l'occupation de la Belgique et les horribles crimes de guerre commis contre les civils belges. La guerre d'extermination de Hitler contre l'Union soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale éclipse même ces crimes et a coûté la vie à 27 millions de personnes.

Cela soulève la question: pourquoi l'administration universitaire considère-t-elle que les vues bellicistes et historiquement amnésiques de Baberowski et de Münkler sont acceptables et constituent un apport légitime au discours académique, tandis que la critique politique de l’EJIES aurait contredit « les principes académiques d'une Université ? »

Poser la question, c'est y répondre. En tant que l'une des plus prestigieuses universités d’Allemagne, l’Université Humboldt est impliquée au plus haut niveau dans le retour du militarisme allemand. Elle a été directement impliquée dans l'élaboration du document de stratégie « Nouveau pouvoir, nouvelles responsabilités — éléments d'une politique étrangère et de sécurité allemande pour un monde en changement » qui fournit l’essentiel du plan d'action pour le retour de l'Allemagne au militarisme et à l'impérialisme.

Le document, qui a été publié à l'automne dernier et a servi de fondement au discours de Gauck, déclare que l'Allemagne « devra prendre les commandes de manière plus décisive et plus fréquemment » dans la poursuite de ses intérêts économiques et géostratégiques en tant que « nation commerciale et exportatrice » et acteur mondial. « Des opérations militaires coûteuses et à long terme » feront partie d’« une politique pragmatique de sécurité allemande. »

Le document a été préparé pendant une année par plus de 50 personnalités de premier plan, hommes politiques, journalistes, responsables militaires, représentants d'entreprises et universitaires, dans le cadre d'un projet de la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP- Fondation Sciences et Politique), qui est proche du gouvernement allemand et du German Marshall Fund (GMF), un laboratoire d’idées basé à Washington. Dans l'élaboration du document du SWP, l’Université Humboldt était représentée, parmi tant de candidats possibles, par le professeur Georg Nolte (le fils d'Ernst Nolte) qui préside le département de Droit public, international et européen.

A propos du rôle des universités dans le retour du militarisme allemand, le document stipule que : « Un environnement plus complexe avec des temps de réponse raccourcis requiert également de meilleures compétences cognitives. La connaissance, la perception, la compréhension, le jugement et la vision stratégique : toutes ces compétences peuvent être enseignées et donner lieu à des formations. Mais cela nécessite des investissements – de la part de l'État, mais aussi de la part des universités, des institutions de recherche, des fondations et des institutions de politique étrangère. L'objectif doit être d'établir un environnement intellectuel qui non seulement permet et encourage la créativité politique, mais est également capable d'élaborer des options stratégiques rapidement et dans des formats qui peuvent être mis en œuvre. »

Comme dans la période qui a précédé la Première et la Deuxième Guerre mondiale, sous le couvert de la science, les universités allemandes sont transformées en écoles idéologiques de cadres pour le militarisme. Derrière la langue académique de « l’environnement intellectuel », « de la créativité politique » et de la « vision stratégique » on retrouve la nécessité de retourner à la pensée militariste et à une politique de guerre « politiquement créative ».

Un coup de œil au dernier guide des études de l'Université souligne que ce projet est activement poursuivi à l’UH. Un projet de séminaire proposé par le professeur Münkler est intitulé « Théories de la guerre : Nouvelles guerres, interventions humanitaires, guerre des drones ».

Le département de Baberowski propose un cours intitulé « Voies de sortie de crise, voies vers la dictature ? Approches en recherche comparative sur la dictature. » La description plus détaillée du contenu indique, « Il est trop facile [...] de négliger que dans de nombreuses régions et à différentes époques, les dictatures étaient considérées comme une réponse légitime à des crises qui les avaient précédées. Lors de phases chaotiques et conflictuelles, elles promettaient la stabilité et l'ordre — et elles ont été considérées par de nombreux contemporains comme une solution, pas comme une menace ».

Il est inacceptable que l’Université Humboldt, qui – sous le nom d’Université Friedrich Wilhelms – a joué un rôle central dans la préparation de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale, se transforme en un centre du militarisme et de la dictature. S'opposer à cela est la seule façon de défendre les principes académiques et le principe de l'enseignement et de la recherche indépendants. La réunion de l’EJIES, le 23 octobre, est une étape importante dans cette direction. Nous demandons à tous les étudiants et aux chercheurs sérieux d’assister à notre réunion et de soutenir la lutte menée par l’EJIES contre la situation inquiétante à l'Université Humboldt.

(Article original par le 18 octobre 2014)