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Pourquoi la commémoration de la guerre avec des coquelicots à la Tour de Londres est-elle devenue un événement de masse ?

Par Paul Mitchell
19 novembre 2014

Quelque cinq millions de personnes sont venues visiter l’installation de coquelicots en céramique Blood Swept Lands and Seas of Red au cours des quatre mois écoulés depuis son inauguration à la Tour de Londres.

Le dernier des 888.246 coquelicots commémorant les morts britanniques et du Commonwealth durant la Première Guerre mondiale a été planté le 11 novembre, le jour de l’armistice, dans les douves sèches du château. Cette œuvre artistique a été créée par Paul Cummins, en association avec Tom Piper, concepteur rédacteur à la Royal Shakespeare Company.

La foule venue visiter l’installation à Londres

Blood Swept Lands and Seas of Red restera dans les mémoires comme l’une des images symboliques du 100ème anniversaire de la Première Guerre mondiale. Cummins a dit avoir été inspiré pour son installation par la lecture « des testaments de soldats de la Première Guerre mondiale et avoir trouvé parmi eux un homme qui disait que tous ceux qu’il avait connus avaient été tués. Il parlait de terres sur lesquelles déferlait le sang et de mers rouges, là où les anges osaient s’aventurer. »

Au moment où l’auteur de l’article a vu la Tour, celle-ci était entourée d’une mer rouge qui scintillait dans la lumière matinale. Une cascade de coquelicots tombait de l’une des fenêtres de la forteresse, la fenêtre des pleurs, rappelant les paroles de William Blake « Et le soupir du malheureux soldat ruisselle, flot de sang sur les murs du palais. » Cela paraît encore plus sanglant la nuit sous la lumière des projecteurs.

Une partie de l’installation appelée La vague

Certaines des réactions à l’installation furent révélatrices. Jonathan Jones, critique d’art au journal The Guardian, a dénoncé l’installation comme étant « banale et introvertie », un monument aux morts digne du parti droitier UKIP (United Kingdom Independence Party) et expliqua que les foules déferlant pour la voir étaient séduites par une « fausse noblesse ». Il a précisé qu’une « œuvre d’art adéquate sur la guerre » aurait dû montrer les « fils de fer barbelés et les os » que l’on peut voir chez des artistes comme Otto Dix et George Grosz.

Il y a là un argument valable à faire valoir. Les caricatures, dessins et peintures de Dix et Grosz, influencés par une culture socialiste de masse qui s’était étendue sur plusieurs décennies et avait trouvé son expression la plus complète dans la Révolution d’Octobre de 1917, demeurent de puissants témoignages contre la guerre. Ils reflétaient une vaste opposition de la population à l’absurdité sanglante de la Première Guerre mondiale et à ses suites et furent marqués par un climat où était présente une opposition populaire au capitalisme et une aspiration à une alternative dans le socialisme.

Quant à aujourd’hui… il nous faut subir des artistes de guerre officiels ‘embarqués’ produisant des images anodines et des cinéastes du genre de la réalisatrice américaine Kathryn Bigelow qui fait l’apologie de la torture pratiquée par la CIA.

Quiconque cherchant à faire un commentaire artistique sur la guerre doit se frayer un chemin à travers les différents courants d’un postmodernisme intellectuellement nocif qui rejette l’art comme facteur de compréhension et de changement du monde pour pouvoir trouver son chemin vers une compréhension réelle de l’histoire et de la réalité contemporaine.

La question demeure cependant, est-ce-que Jones interprète correctement la réaction publique à l’égard de Blood Swept Lands and Seas of Red ? Je dirais que non et que ceci est important du point de vue social et politique.

Jones parle dans son commentaire d’avoir été emporté par hasard dans une « marée d’humanité » durant sa visite du monument. Il a enchaîné en faisant des références railleuses à « la chose authentique – l’art populaire ». « La douce bousculade et la sensation d’amusement ont fait qu’il m’a été difficile, lors de ma visite, de voir ceci comme une œuvre profondément émouvante sur la première guerre mondiale, » écrivit-il.

« Il est profondément troublant qu’une centaine d’années après 1914, nous ne pouvions rappeler cette guerre terrible que comme une tragédie nationale… nous ne devrions pas seulement penser qu’à la nôtre. C’est le sentiment introverti qui fait progresser UKIP ».

Pour sa critique « dédaigneuse », Jones fut inévitablement attaqué par la droite, qui l’incita immédiatement à se défendre en indiquant que « l’installation à la Tour est abstraite et ne dit absolument rien sur l’histoire. Elle est au contraire une représentation du chagrin en soi – une évocation de seconde main des sentiments à l’égard des morts, » avant de souligner que, parce que seuls les morts britanniques et du Commonwealth étaient représentés, « si nous ne sommes capables de dépeindre la Grande guerre que comme une tragédie britannique, nous n’avons pas appris grand-chose à son sujet. »

Evidemment, le coquelicot est le symbole officiel des morts à la guerre et une simple image abstraite qui permet aux gens d’y projeter une multitude de conceptions. Personne ne peut donc nier qu’il y avait ceux qui voyaient l’installation dans les termes étroitement définis proposés par Jones. Toutefois, chaque narration disponible de la réaction de l’opinion publique, y compris les réponses faites à l’article de Jones, suggèrent que ceci ne représentait nullement une opinion majoritaire.

Le sentiment exprimé par l’écrasante majorité était très éloigné du chauvinisme national que UKIP cherche à cultiver. En effet, le dirigeant du parti, Nigel Farage, a réagi à l’installation en qualifiant l’armistice de la plus grande erreur de la Première Guerre mondiale, déclarant que la Grande-Bretagne aurait dû poursuivre la guerre pendant encore six semaines afin d’obtenir la capitulation sans condition de l’Allemagne, même au prix de 100.000 victimes supplémentaires.

Quelles que soient les limitations de Cummins, il a réussi à transformer une idée élémentaire en quelque chose d’extrêmement efficace pour avoir touché, bien qu’incomplètement un profond sentiment anti-guerre.

Par son illustration d’une immense perte de vies, Blood Swept Lands and Seas of Red correspond aux vues de millions de personnes sur l’horreur et le gaspillage insensé de la Première Guerre mondiale – un sentiment entièrement aux antipodes des efforts entrepris par l’élite dirigeante britannique pour faire de ce carnage un acte héroïque qui mérite d’être célébré. La simplicité de l’installation et son ampleur dépeignent de manière poignante les tranchées remplies de sang de l’Europe et la boucherie qui a eu lieu plus loin, au Moyen-Orient, en Afrique et dans la Pacifique.

De plus, l’attitude vis-à-vis de la Première Guerre mondiale est sans aucun doute influencée par l’hostilité actuelle aux guerres prédatrices menées par les grandes puissances en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Syrie. L’élite dirigeante le sait parfaitement bien. Une étude réalisée en 2012 par un groupe de réflexion du ministère de la Défense, le DCDC (Development, Concepts and Doctrine Centre) s’était plainte du manque de soutien public pour les interventions militaires, de sorte que « le besoin de prendre des risques militaires était devenu plus difficile. »

« Ni l’action en Irak ni les opérations en Afghanistan n’ont bénéficié de l’appui du public et nous risquons d’apprendre une mauvaise leçon de l’expérience faite au cours de ces dix dernières années, » a-t-elle prévenu. Le DCDC exhorte à redoubler d’efforts pour forger l’opinion publique à accepter de nouveaux conflits militaires encore plus sanglants. Il recommande de combiner à cette fin les efforts des médias à une agence de propagande belliciste d’Etat promulguant des mesures destinées à « réduire la sensibilité de l’opinion publique à l’égard des sanctions inhérentes aux opérations militaires. »

La défaite de la résolution d’autorisation de la guerre contre le Syrie en 2013 au parlement britannique n’a fait que renforcer ces préoccupations – l’une des raisons mêmes pourquoi le gouvernement conservateur-libéral-démocrate et l’opposition travailliste ont entrepris des efforts soutenus pour représenter la Première Guerre mondiale comme une cause juste et noble. Le premier ministre David Cameron avait demandé à ce que le centenaire de 2014 soit transformé en une « commémoration à l’image du jubilé de diamant [de la reine] » et le ministre de l’Education, Michael Gove avait fulminé contre la « représentation erronée » de la guerre par des artistes et des intellectuels « de gauche ».

Néanmoins, la réaction à Blood Swept Lands and Seas of Red montre que, pour la plupart, les coquelicots continuent d’évoquer des images de champs de la mort en Europe il y a 100 ans, et incarne le désir qu’une telle catastrophe ne se reproduise jamais. En effet, après s’être rendu compte du nombre de personnes que cet événement attirait, l’élite dirigeante s’est efforcée de faire des commémorations un hymne clair au militarisme et au patriotisme. Une proposition prévoyant que Cameron et son épouse plantent le dernier coquelicot fut abandonnée comme trop évidente sur le plan politique et la tâche incomba à un jeune cadet de l’armée âgé de 13 ans – la nouvelle génération devant servir de chair à canon.

(Article original paru le 18 novembre 2014)