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L'implosion du parti démocrate américain

Par Joseph Kishore
10 novembre 2014

La débâcle encaissée par le Parti démocrate et l’administration Obama lors des élections de mi-mandat de mardi dernier marque la fin de la période où les Démocrates pouvaient utiliser les politiques identitaires basées sur la race, le genre ou l’orientation sexuelle pour masquer leur tournant sans fin vers la droite et leur accord avec les Républicains sur des attaques toujours plus importantes contre la classe ouvrière.

Les Démocrates ont subi une raclée face à leurs adversaires républicains, tant au niveau national que des États. Au Sénat, les Républicains seront maintenant le parti majoritaire, ayant remporté au moins 7 sièges de plus qu’ils en avaient. À la Chambre des représentants, les Républicains ont remporté 14 sièges de plus qu’ils en avaient, augmentant ainsi leur majorité à des niveaux sans précédent depuis 1920. Les Républicains ont battu les Démocrates dans plusieurs élections clés pour le poste de gouverneur, incluant dans des États traditionnellement démocrates comme l’Illinois, le Maryland, le Connecticut et le Massachusetts.

L’écroulement du Parti démocrate a suscité une réponse entièrement prévisible de la part des médias et de l’establishment politique – l'affirmation que l’élection représente un signal envoyé par un électorat qui a viré à droite et qui réclame une politique bipartisane et la fin des «blocages».

«Le message des électeurs est clair», a affirmé le dirigeant de la majorité du sénat Harry Reid. «Ils veulent que nous travaillions ensemble.» La Maison blanche d'Obama a clairement indiqué qu'elle est avide de travailler avec les Républicains afin d'imposer une série de mesures de droite, incluant une nouvelle réduction des impôts pour les entreprises, et davantage d'attaques contre les droits démocratiques, ainsi qu'une intensification de la guerre en Syrie et en Irak.

Les affirmations que la population aurait viré à droite sont contredites par le passage de référendums pour augmenter le salaire minimum dans un grand nombre d'États où des sénateurs et gouverneurs républicains ont été élus suite au fort taux d'abstention des électeurs ouvriers et jeunes.

Les électeurs de l'Illinois, par exemple, ont largement voté en faveur de mesures non-contraignantes pour augmenter le salaire minimum et l'investissement dans le secteur public grâce à un nouvel impôt sur les millionnaires, et pour demander aux entreprises d'assurance-maladie d'offrir une couverture pour la contraception. Pendant ce temps, le candidat républicain au poste de gouverneur a facilement vaincu le démocrate sortant, Pat Quinn.

Des mesures obligatoires pour le salaire minimum ont été adoptées dans l'Arkansas, au Nebraska, en South Dakota, et en Alaska – tous des États qui ont élu des sénateurs républicains.

La stratégie des Démocrates consistant à faire appel à des couches aisées des classes moyennes sur la base de politiques identitaires, tout en coopérant avec les Républicains pour augmenter l'assaut sur les emplois, les salaires et les conditions de vie, a produit un désastre électoral. D'une façon contradictoire, reflet d'un système monopolisé par deux partis de droite de la grande entreprise, l'élection a montré que des appels sur la base de la couleur de la peau, le genre, et la sexualité ne mobilisent qu'une fraction de la population pendant que les larges masses de la population sont poussées par des questions plus fondamentales de classe, des questions auxquelles les Démocrates n'ont aucune réponse.

En tout, la participation électorale a été estimée à 36,6 pour cent des électeurs éligibles, par rapport à 40,9 pour cent lors des élections de mi-mandat de 2010. Les jeunes électeurs (âgés de 18 à 29 ans) n'ont représenté que 13 pour cent de ceux qui ont déposé un scrutin, par rapport à 19 pour cent en 2012.

Même parmi ceux qui ont voté, les sondages ont révélé un électorat profondément désillusionné. D'après les sondages effectués par CNN à la sortie des urnes, six électeurs sur dix se disaient insatisfaits ou fâchés à la fois contre la Maison blanche et les Républicains du Congrès. Deux tiers des électeurs ont dit que le pays est sur la mauvaise voie, et moins d'un quart pensaient que la prochaine génération serait mieux nantie que la génération actuelle.

L'implosion du parti Démocrate en 2014 représente le point culminant d'un long processus. L'association du parti Démocrate à la réforme sociale était ancrée dans la politique du New Deal des années 1930 et dans les mesures de réforme de la période d'après la deuxième guerre mondiale. À travers des luttes sociales difficiles, la classe ouvrière a été en mesure d'arracher d'importantes concessions à la classe dirigeante et à ses représentants politiques. Le parti démocrate a réussi à gagner une base électorale importante parmi les travailleurs parce qu'il était associé à ces mesures, et plus tard, aux lois sur les droits civiques.

Alors que le capitalisme américain entrait dans une période prolongée de déclin dans les années 1970, la classe dirigeante a fait un brusque virage à droite. Dans ce cadre, les Démocrates et leur périphérie ont travaillé à redéfinir la politique de «gauche» pour l'orienter vers des questions de genre, de couleur de peau, et d'identité sexuelle. Des sections plus aisées de la classe moyenne ont été placées dans des positions de pouvoir et de privilège grâce à la discrimination positive et à d'autres mesures, pendant que la classe dirigeante lançait une offensive coordonnée contre les emplois, les salaires et les programmes sociaux dont bénéficiaient la classe ouvrière.

Ce processus a atteint son apogée avec l'élection d'Obama, présenté par les promoteurs libéraux et supposément «de gauche» des politiques identitaires comme étant un candidat «transformateur» qui, à cause de son statut en tant que premier président afro-américain, changerait la direction de la politique d'une façon progressiste.

Au lieu de cela, le gouvernement Obama, un instrument de la classe dirigeante autant que son prédécesseur républicain, a continué et intensifié toutes les mesures de droite anti-ouvrières de Bush. L'impact sur la conscience populaire pouvait déjà être aperçu dans la réélection serrée d'Obama en 2012, la part de vote du président sortant ayant alors chuté par rapport à 2008.

À la base de ces processus se trouve une profonde crise – non seulement du parti démocrate, mais du système politique en entier. Les deux partis représentent les intérêts d'une minuscule couche de l'élite patronale et financière en alliance avec l'appareil militaire et du renseignement. Au delà des 5 ou 10 pour cent de la population au haut de la pyramide sociale, l'État est confronté à une classe ouvrière en colère, insatisfaite et de plus en plus hostile.

Ces sentiments doivent trouver une expression politique directe, ce qui est impossible à l'intérieur du système bipartite et des institutions officielles du capitalisme américain. Les élections de mi-mandat 2014 ont clairement exposé la nécessité d'une rupture avec les deux partis de la grande entreprise et la construction d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, sur la base d'un programme révolutionnaire et socialiste.