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Les étudiants disparus du Mexique

Par Bill Van Auken
23 octobre 2014

Il y a près de quatre semaines, la police de la ville d’Iguala, dans l’Etat très pauvre de Guerrero au Sud du Mexique, a brutalement attaqué un groupe de 80 étudiants d’une école normale d’instituteurs, faisant au moins six morts, dix-sept blessés et quarante trois « disparus ».

Les étudiants de l’Ecole normale rurale d’Ayotzinapa manifestaient contre les coupes dans les ressources de leur université et pour lever des fonds en vue d’une manifestation prévue à Mexico pour y marquer l’anniversaire du massacre de Tlatelolco en 1968, qui avait causé la mort de centaines d’étudiants et de civils dans l’une des pires atrocités de l’histoire comtemporaine du Mexique.

Le massacre des normalistas (c’est ainsi que sont nommés les candidats professeurs en zone rurale) d’Iguala représente un nouveau crime historique qui a provoqué dans tout le Mexique une indignation populaire de masse, des manifestations de colère et des grèves d’étudiants.

Le sort exact des quarante trois étudiants disparus reste encore incertain. Certains des étudiants qui avaient réussi à s’échapper ont rapporté que la police les avait remis à un cartel local de la drogue, connu sous le nom de Guerreros Unidos (guerriers unis). Alejandro Solalinde, un prêtre mexicain engagé dans les questions de droits humains, a dit cette semaine que des témoins s’étaient présentés pour confirmer que les gangsters avaient brûlé vif au moins quelques-uns des étudiants.

Cet épisode horrifiant a révélé au grand jour comment, sous couvert de la soi-disant « guerre contre la drogue », les institutions de l’Etat et les forces de sécurité ont été annexées par les cartels de drogue et y ont été intégrées. Les Mexicains utilisent pour décrire ce processus des termes tels que narcopolitica et narcoestado; y sont impliqués tous les partis bourgeois, de la droite à la soi-disant gauche.

Ce massacre a également mis en exergue l’inégalité croissante et la brutalité sauvage qui va de pair avec les « réformes » libérales imposées au Mexique. Ce processus s’est constamment renforcé au cours des trois dernières décennies, trouvant sa culmination dans le « Pacte du Mexique », introduit par l’actuel PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) du président Enrique Peña Nieto avec le soutien de tous les autres principaux partis.

Ce plan comporte des mesures visant à éradiquer certains des derniers vestiges des acquis datant de la Révolution mexicaine d’il y a un siècle dans le but de rendre le pays plus attractif aux investisseurs capitalistes étrangers. Parmi ces mesures se trouve une « réforme » de l’énergie qui ouvre la voie à la privatisation et à la propriété étrangère du monopole pétrolier PEMEX appartenant à l’Etat ainsi que des « réformes » du marché du travail censées introduire une plus grande « flexibilité » en termes d’exploitation et de licenciement des travailleurs.

Le premier volet de ce programme capitaliste réactionnaire à introduire fut toutefois une mesure concernant l’éducation nationale et destinée à faire des enseignants des bouc-émissaires et à les punir, tout en ignorant l’état catastrophique de l’infrastructure et les profonds problèmes sociaux qui sous-tendent la crise de l’éducation publique. Promulguée loi le mois dernier, cette mesure vise à subordonner l’éducation aux besoins du profit privé et de la grande entreprise.

Les normalistas, les idéalistes futurs enseignants du Mexique, furent parmi les adversaires les plus combatifs de ce genre de « réforme » capitaliste. Ce n’est guère par hasard qu’ils furent pris pour cible de cette incroyable violence.

Le massacre commis à Iguala n’est pas un cas isolé. Depuis le lancement en 2006 de la soi-disant guerre contre la drogue sous le prédécesseur de Peña Nieto, le président Felipe Calderón, quelque 130.000 Mexicains ont perdu la vie tandis que, selon les propres chiffres du gouvernement, 22.322 personnes demeurent « disparues ».

Rien qu’en juin dernier, dans la ville de Tlatlaya, des troupes mexicaines ont exécuté sommairement vingt-et-un civils non armés, dont une jeune fille de 15 ans, un massacre que le gouvernement a tenté en vain de camoufler.

Il est clair que ces méthodes ne concernent pas seulement la guerre contre la drogue mais découlent inévitablement d’une société caractérisée par un niveau insupportable d’inégalité. Le Mexique est le plus inégal des 34 pays membres de l’OECD (Organisation de Coopération et de Développement économiques), les 10 pour cent les plus riches de la population y ayant un revenu près de 30 fois supérieur à celui des 10 pour cent les plus pauvres. Alors que le Mexique compte parmi ses habitants le deuxième individu le plus riche du monde, Carlos Slim, et au moins quinze autres milliardaires, environ la moitié de la population vit dans la pauvreté. Le salaire minimum du pays n’a pas été augmenté depuis 1976 et a perdu depuis 77 pour cent de son pouvoir d’achat.

La politique officielle est totalement au service des intérêts de la nouvelle oligarchie et des sections privilégiées de la classe moyenne supérieure qui lui sont les plus proches. Tous les partis sont impliqués dans les événements sanglants survenus à Guerrero, et en premier lieu les partis bourgeois soi-disant de gauche autour desquels gravitent diverses organisations pseudo-socialistes.

Des membres du PRD (Parti de la révolution démocratique), fondé par Cuauhtémoc Cárdenas, occupaient le poste de gouverneur de l’Etat de Guerrero comme celui de maire d’Iguala. Le maire PRD, Jose Luis Abarca, vit depuis caché avec sa femme, qui est la sœur de l’un des principaux dirigeants de la bande de narcotrafiquants des Guerriers unis.

C’est aussi MORENA (Mouvement de régénération nationale), le parti fondé par Andrés Manuel López Obrador, qui est à présent profondément impliqué. López Obrador, l’ancien maire de la ville de Mexico et candidat présidentiel du PRD, a fondé MORENA après avoir quitté le PRD et être resté, comme il dit, en « excellents termes » avec lui. Il a soutenu la candidature d’Abarca au poste de maire d’Iguala sur la recommandation du proche ami de ce dernier, Lázaro Mazón Alonso, ancien maire d’Iguala et récemment limogé de son poste de secrétaire à la Santé de l’Etat de Guerrero. Mazón, candidat de MORENA au poste de gouverneur de cet Etat, a déclaré récemment ne pas pouvoir « répondre de ses amis. »

Le gouvernement Obama à Washington a été remarquablement silencieux à propos du massacre d’Iguala. L’impérialisme américain détient d’importants intérêts au Mexique qui est le troisième partenaire économique des Etats-Unis. Le Mexique fournit aux entreprises américaines une vaste armée de main-d’œuvre bon marché, employée dans les chaînes d’assemblage des maquiladoras [filiales étrangères], dans la production automobile et autres industries destinées au marché américain. Les sociétés financières et pétrolières américaines attendent avec impatience la privatisation de l’industrie pétrolière mexicaine et les perspectives de profit qu’elle créera.

Washington est aussi profondément impliqué dans la répression meurtrière au Mexique par ses livraisons d’armes à hauteur de quelque 2 milliards de dollars sous la soi-disant Initiative Merida, son entrainement des forces de sécurité et son envoi de « conseillers » au-delà de la frontière. Il est tout à fait possible que les policiers impliqués dans le massacre d’Iguala aient été entraînés et armés par les Etats-Unis et il n’est nullement exclu que l’aide financière ait également atterri entre les mains de la bande de Guerriers unis.

Dans les semaines qui ont suivi le massacre, Washington n’a fait de déclarations officielles que pour enjoindre les touristes américains à éviter les protestations concernant les normalistas disparus. Ce silence est une expression manifeste de complicité directe dans la répression brutale des luttes de la classe ouvrière mexicaine.

Pour les travailleurs, les étudiants et les jeunes aux Etats-Unis, le massacre d’Iguala doit être compris comme un avertissement très sérieux. Les mêmes méthodes meurtrières seront employées aussi contre les luttes de masse au nord du Rio Grande.

Il existe une puissante base objective pour l’unification de la classe ouvrière américaine et mexicaine dans une lutte commune contre un ennemi de classe commun, elles qui sont. réunies dans un processus de production commun de part et d’autre de la frontière militarisée entre les Etats-Unis et le Mexique, des millions de travailleurs mexicains étant de plus employés directement aux Etats-Unis. Ce qui est nécessaire c’est la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire basée sur le programme socialiste et international du trotskysme, direction que représente le Comité International de la Quatrième Internationale (International Committee of the Fourth International).

(Article original paru le 22 octobre 2014)