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Canada : Harper déclenche la campagne électorale fédérale

Par Keith Jones et Roger Jordan
12 août 2015

Le premier ministre conservateur Stephen Harper a rencontré la semaine dernière le gouverneur général David Johnston pour faire la requête formelle de dissoudre le parlement et lancer officiellement la campagne pour les élections fédérales canadiennes du 19 octobre.

Quelques minutes après avoir obtenu l’accord du gouverneur général, Harper a fait savoir aux journalistes qu’il avait l’intention de mener une campagne très à droite, soulignant le bilan de son gouvernement en matière de réduction d’impôts, d’austérité et de politique étrangère agressive.

Les conservateurs avaient prévu depuis longtemps de présenter l’élimination du déficit du budget fédéral comme une preuve qu’ils ont remis l’économie canadienne sur la bonne voie. Mais la détérioration de la situation économique – l’économie du Canada s’est contractée au cours des cinq derniers mois – les a forcés à modifier leur approche.

Tout en mentionnant «la crise de la dette en Europe», un «déclin important» en Chine et une croissance anémique aux États-Unis, Harper a dit que «l’économie mondiale demeure incertaine et instable» et a défendu sont parti comme étant le seul capable de «protéger notre économie».

Comme il le fait depuis les neuf derniers mois, il a également soutenu que les «terroristes djihadistes ont déclaré la guerre au Canada». Ce faux discours a été utilisé pour s’attirer de l’appui pour la participation du Canada aux nouvelles guerres des États-Unis en Irak et en Syrie – une guerre dont la visée est de renforcer la domination des États-Unis sur la plus importante région exportatrice de pétrole – ainsi que pour justifier les vastes atteintes aux droits démocratiques des Canadiens.

Sous la loi C-51 promulguée en juin, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) est autorisé à enfreindre pratiquement toute loi afin de perturber des présumées menaces à la sécurité «nationale et économique» et à l’intégrité territoriale du Canada. La nouvelle loi augmente les pouvoirs de l’État, lui permettant de détenir des individus sans chef d’accusation et d’abolir dans les faits les droits à la vie privée de Canadiens soumis à une enquête liée à la sécurité nationale.

Lors de sa déclaration de début de campagne, Harper a également souligné le rôle dirigeant du Canada dans la campagne des États-Unis et de l’OTAN de menaces et d’agressions contre la Russie, ainsi que l’appui loyal de son gouvernement au régime ultranationaliste de droite à Kiev.

Accusant le président russe Vladimir Poutine «d’agression militaire continuelle», Harper a déclaré, «Ce n’est pas le temps de faire preuve d’incompétence politique, d’inexpérience ou de refus idéologique d’agir.»

Lors d’un rassemblement à Montréal, le premier ministre a ensuite développé ces thèmes. Il a attaqué le NPD – qui, tout comme les autres partis sociaux-démocrates à travers le monde, a depuis longtemps tourné le dos à son programme réformiste – pour ses politiques «socialistes et protectionnistes».

Harper a accusé les dirigeants Thomas Mulcair du NPD et Justin Trudeau des libéraux de ne pas avoir la volonté d’envoyer des troupes au combat. «Notre gouvernement, a déclaré Harper, maintiendra le cap, parce que c’est dans les intérêts primordiaux du Canada. Nous ne reculerons pas; nous n’affaiblirons pas nos pouvoirs d’application de la loi; nous ne retirerons pas nos troupes du combat.»

Les appels belliqueux de «libre marché» de Harper visent à convaincre l’élite financière canadienne que les conservateurs sont le meilleur véhicule pour défendre ses intérêts et rallier l’appui des sections les plus réactionnaires et égoïstes de la classe moyenne.

Il s’agit là d’une stratégie électorale très risquée. Il y a peu d’appui populaire pour la participation du Canada aux nouvelles guerres impérialistes au Moyen-Orient et la colère des travailleurs sur l’insécurité économique et l’inégalité sociale ne cesse d’augmenter. Les conservateurs ont fait le calcul que la loi C-51 leur donnerait un avantage électoral, mais une majorité considérable de Canadiens s’y opposent.

Les conservateurs comptent sur la complicité et la lâcheté des partis de l’opposition. Au cours du quart de siècle dernier, les libéraux et le NPD ont appuyé la participation du Canada à une guerre des États-Unis après l’autre. Les libéraux ont voté pour la loi C-51, alors que le NPD s’y est seulement opposé après que le Globe and Mail, le porte-parole traditionnel des banques de Bay Street à Toronto, a manifesté de l’inquiétude par rapport à une telle rupture avec les normes bourgeoises démocratiques traditionnelles.

Dans le premier discours de sa campagne électorale, Mulcair a mis l’accent sur l’engagement du NPD à la responsabilité fiscale, s’attaquant aux conservateurs pour «huit déficits consécutifs» et pour avoir ajouté «plus de 150 milliards $ de dettes».

Ancien ministre du Parti libéral du Québec, Mulcair a aussi souligné son parcours de «prudent gestionnaire, travaillant dans l’intérêt du public», c’est-à-dire en tant que politicien de droite de l’establishment.

Il n’a pas mentionné la politique étrangère du Canada ou la loi C-51, ni la criminalisation de la résistance des travailleurs par les conservateurs, y compris les lois promulguées pour rendre les grèves à Postes Canada, à Air Canada et celles des cheminots illégales.

Mulcair a fait un appel vague et mesuré à la colère populaire sur le programme socioéconomique du patronat que mettent de l’avant les conservateurs, déclarant que «la priorité» sera de «relancer l’économie et redonner du travail aux Canadiens». «Les salaires, a dit Mulcair, diminuent, les revenus stagnent et la dette des ménages explose… les familles des classes moyennes travaillent plus que jamais, mais ne peuvent économiser.»

Cette rhétorique est entièrement creuse. Le NPD s’est engagé à plusieurs reprises au cours des derniers mois à un budget équilibré s’il devait former le gouvernement en octobre. À chaque fois qu’il a été au pouvoir au niveau provincial, le NPD a démontré qu’il était prêt à réduire les services publics et les programmes d’aide sociale afin d’atteindre ce but.

L’autre plainte majeure du dirigeant du NPD était que les conservateurs manipulent l’élection en la déclenchant cinq semaines plus tôt que prévu. Ceci leur permettra d’exploiter leur riche caisse électorale et leurs donateurs bien nantis.

Tout comme Mulcair, le chef libéral Justin Trudeau a présenté son parti comme la voix des «classes moyennes».

Il a attaqué le NPD pour s’être opposé à une augmentation du taux d’imposition sur les revenus des plus riches Canadiens, tout en dénonçant la promesse du NPD d’une modeste augmentation des impôts sur les profits des grandes entreprises en la qualifiant de «risquée».

Trois autres partis étaient représentés au parlement sortant: le Parti vert, le Bloc Québécois (BQ) indépendantiste, et Forces et démocratie, qui a été formé par deux députés dissidents du BQ.

Les verts ont fait appel à plusieurs reprises à une alliance électorale anti-Harper avec le NPD et les libéraux. Notant qu’à différentes occasions le BQ a voté pour garder les conservateurs au pouvoir durant la période de 2006 à 2011 quand Harper dirigeait un gouvernement minoritaire, le chef du BQ Gilles Duceppe a dit qu’après les élections son parti allait collaborer avec le parti ou la combinaison de partis qui offrirait la meilleure affaire pour le Québec, c’est-à-dire pour l’élite québécoise.

Lors de son premier discours de campagne, Mulcair n’a fait aucune mention des libéraux. Mais il a dit à plusieurs reprises que le NPD serait prêt à former une coalition avec les libéraux et s’est vanté du fait que le NPD avait entamé les négociations pour former un gouvernement de coalition NPD-Libéral en décembre 2008. Sous l’entente de coalition de 2008 – qui s’est effondrée quand Harper a fait appel au gouverneur général non élu qui a utilisé ses pouvoirs arbitraires pour temporairement fermer le parlement – le NPD aurait été l’associé d’un gouvernement mené par les libéraux voué à l’austérité, à une réduction d’impôts 50 milliards $ sur les entreprises et à la guerre en Afghanistan jusqu’en 2011.

Le parti préféré de gouvernement de la classe dirigeante canadienne au vingtième siècle, les libéraux, a imposé, la dernière fois qu’il était au pouvoir (1993-2006), les plus sévères coupes budgétaires de l’histoire du Canada et a ensuite instauré d’énormes baisses d’impôts sur les gains en capitaux et sur le revenu personnel.

Les syndicats organisent une campagne «tout sauf Harper», exhortant un appui au candidat le mieux placé pour vaincre le candidat conservateur. Ils ont explicitement calqué leur campagne sur la campagne «Stop Hudak» qu’ils ont menée en 2013-14 en Ontario. Pour empêcher l’arrivée au pouvoir de Tim Hudak et ses conservateurs, les syndicats et le NPD ont appuyé un gouvernement libéral minoritaire de l’Ontario alors que celui-ci faisait des coupes sociales importantes et utilisait des lois antigrèves pour imposer des reculs aux enseignants de la province. Par la suite, les syndicats ont fait appel à un «vote intelligent» contre les conservateurs dans l’élection d’Ontario de juin 2014, aidant les libéraux à s’assurer une majorité et intensifier leur campagne d’austérité.

Maintenant, les syndicats tentent de rallier la classe ouvrière à une campagne pour une solution «progressiste» à Harper et ses conservateurs. Que ce soit sous la forme d’une coalition NPD-libérale ou un gouvernement NPD, une telle «alternative» serait un instrument de la grande entreprise. Elle utiliserait une vague rhétorique «libérale de gauche» pour camoufler la poursuite du même programme fondamental de la classe dirigeante: démanteler les services publics et les droits des travailleurs afin de faire payer la classe ouvrière pour la crise du capitalisme et intégrer le Canada aux visées de Washington qui consistent à maintenir l’hégémonie mondiale des États-Unis par l’agression et la guerre.

(Article paru en anglais le 3 août 2015)