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Pourquoi Québec solidaire garde le silence sur la capitulation de «son cousin» Syriza?

Par Richard Dufour
5 août 2015

Depuis l'élection de Syriza (Coalition radicale) en janvier dernier, Québec solidaire a affiché à maintes reprises sa solidarité pleine et entière avec le nouveau gouvernement grec.

Que ce soit sur son site internet, dans ses communiqués de presse, dans les déclarations de ses trois députés à l'Assemblée nationale, Québec solidaire n'a pas ménagé ses efforts pour dépeindre Syriza comme un parti «de gauche» engagé dans un combat intense contre l'austérité capitaliste.

«Vent d'espoir pour les progressistes», «parti qui privilégie les intérêts de son peuple», «un maillon de la chaîne de l’austérité qui se casse», les mots semblaient lui manquer pour exprimer son admiration devant «l’exemple de la Grèce» qui «risque de bouleverser la donne politique partout en Europe».

Une étape cruciale de la promotion politique de Syriza fut atteinte lorsque Québec solidaire invita des représentants de Syriza, et ceux du groupe espagnol Podemos et du parti allemand La Gauche, à participer à un «festival des solidarités» à Montréal en juin dernier.

Cela faisait déjà plusieurs mois depuis que Syriza s'était publiquement engagé à poursuivre les drastiques coupes budgétaires et autres mesures d'austérité des gouvernements grecs précédents en signant le «mémorandum» de la troïka (FMI, Banque centrale européenne, Union européenne) qui codifiait leur application.

Mais ce n'était pas le genre de «détail» à empêcher Amir Khadir, député et dirigeant en vue de Québec solidaire, de prendre place aux côtés d'un représentant de Syriza, d'applaudir lorsque ce dernier faisait des promesses mensongères sur la défense des pensions (pendant que son gouvernement en négociait le démantèlement avec la troïka), et de présenter ensuite Syriza comme un modèle à suivre pour Québec solidaire s'il veut devenir un aspirant au pouvoir.

Moins d'un mois plus tard, à la veille d'un référendum organisé par Syriza pour camoufler sa propre soumission aux diktats de la troïka, Khadir publiait une lettre ouverte au premier ministre grec Alexis Tsipras. «Nous admirons votre courage de défier la finance européenne et les gouvernements à leur solde», pouvait-on lire dans cette lettre datée du 4 juillet.

La même journée, Québec solidaire se joignait à d'autres forces pour organiser un rassemblement devant le consulat de la Grèce à Montréal en appui au gouvernement grec. S'adressant aux centaines de personnes présentes, le président de Québec solidaire, Andrés Fontecilla, a pointé du doigt les puissances européennes avant de déclarer: «Syriza a créé un espace politique qui les fait enrager et trembler».

Le lendemain, à l'annonce du «Non» massif de la population grecque à la dernière mouture du plan d'austérité de l'Union européenne, l'euphorie atteignait son paroxysme dans les rangs de Québec solidaire. Son président Fontecilla a salué «une formidable victoire de la démocratie» et «le plus grand revers que le néolibéralisme a connu jusqu'à maintenant», avant de déclarer fièrement que «Québec solidaire a tissé des liens avec son cousin Syriza».

Mais depuis, c'est en vain qu'on chercherait sur le site internet de Québec solidaire, ou dans ses communiqués de presse, la moindre référence à la situation en Grèce. Québec solidaire s'est singulièrement refroidi envers «son cousin Syriza». Pourquoi ce soudain silence radio?

La réponse se trouve dans les mesures prises par le gouvernement Syriza au lendemain du référendum: des dizaines de milliards d'euros en coupes sociales additionnelles, le relèvement de l'âge de la retraite de 62 à 67 ans, la hausse de la taxe de vente, une nouvelle ronde de privatisations – en somme, un programme d'austérité encore plus draconien que ceux imposés par les gouvernements grecs précédents.

Cela représente une trahison monumentale des travailleurs grecs qui, face au chômage et à la pauvreté de masse causés par le terrible régime d'austérité de la troïka, avaient pris Syriza au mot en janvier dernier lorsqu'il faisait campagne sur un programme anti-austérité. Ces mêmes masses ouvrières avaient ensuite indiqué par leur «Non» massif au référendum du 5 juillet leur détermination à résister aux diktats de l'Union européenne.

La capitulation de Syriza démontre de quoi sont capables des forces, telles que Syriza ou Québec solidaire, qui se décrivent comme de «nouveaux partis de gauche» et qui veulent remplir le vide politique que les partis traditionnels de la gauche ont créé en adoptant le néo-libéralisme.

Malgré leurs origines diverses – Syriza est un amalgame de forces jusqu'ici associées à PASOK et au parti communiste grec; le parti de gauche allemand a réuni le successeur du parti dirigeant stalinien est-allemand et une section des sociaux-démocrates allemands; et Québec solidaire est une coalition de nationalistes québécois «de gauche» et d'activistes des milieux communautaires – tous ces partis dénoncent l'austérité et le néo-libéralisme d'un point de vue populiste et sont opposés à la lutte pour le socialisme et la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière.

Ces nouvelles organisations de la pseudo-gauche représentent les intérêts, non pas des travailleurs, mais de sections de la bourgeoisie et des classes moyennes supérieures. Dévouées corps et âme à la défense du capitalisme, et animées d'un profond nationalisme qui reflète leur subordination politique à leur propre classe dirigeante, elles n'hésiteront pas à imposer la misère sociale, comme l'a démontré Syriza en Grèce.

Dès le début, le gouvernement Tsipras a fermement rejeté la seule voie capable de contrer les plans de dévastation sociale de la troïka, à savoir une mobilisation révolutionnaire des travailleurs grecs contre leur propre bourgeoisie, et un appel aux travailleurs allemands et de toute l'Europe pour une lutte commune contre le capitalisme européen et son instrument qu'est l'Union européenne.

Québec solidaire est une formation politique du même acabit, un parti des classes moyennes aisées qui se définit comme étant «féministe», «écologiste», «altermondialiste» et «souverainiste», c'est-à-dire basé sur la promotion de toutes sortes de politiques identitaires dont le but est de camoufler les véritables divisions qui traversent la société: les divisions de classe.

Il espère atteindre les corridors du pouvoir en tant qu'allié du parti de la grande entreprise qu'est le Parti québécois, sur la base d'un appui commun pour le programme nationaliste et réactionnaire de l'indépendance du Québec – c'est-à-dire l'érection d'un troisième État impérialiste en Amérique du Nord.

Pour convaincre l'élite dirigeante de son utilité en tant que couverture «de gauche» du PQ, avec qui elle a cherché et cherche encore à établir un pacte électoral, Québec solidaire prend à l'occasion une posture anti-austérité en dénonçant les coupes sociales les plus odieuses du gouvernement libéral actuel de Philippe Couillard et de son ministre des finances Martin Coiteux.

Mais sa crédibilité a été profondément minée par la capitulation de «son cousin Syriza». Comme l'a écrit dans le Journal de Montréal, Réjean Parent, ancien chef de la Centrale des syndicats du Québec et de prime abord sympathique à Québec solidaire (il a déjà servi de médiateur pour une tentative d'union des partis indépendantistes): «Alexis Tsipras qui s'emploie à vendre le plan d'austérité imposé par l'Europe, c'est comme si Québec solidaire au pouvoir mettait en œuvre le plan d'austérité de Martin Coiteux.»

Québec solidaire a toujours travaillé à renforcer le carcan bureaucratique des chefs syndicaux pro-capitalistes et à diviser les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du reste du Canada par la promotion du séparatisme québécois.

Le silence diplomatique qu'il observe sur la Grèce depuis le 5 juillet signifie que s'il est porté au pouvoir, par exemple dans le cadre d'une coalition avec le PQ, il se chargera comme Syriza d'imposer directement les attaques anti-ouvrières et anti-sociales exigées par la classe dirigeante.

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