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Les élections au Sri Lanka préfigurent des bouleversements politiques

Par K. Ratnayake
19 août 2015

À midi hier, les résultats des élections générales Sri Lanka du 17 août n’avaient pas été finalisés. Les chiffres officiels n'étaient disponibles que dans 13 des 22 circonscriptions électorales du pays.

Dans le décompte des voix, le Parti national unifié (UNP) avait une petite avancée sur l’Alliance de la liberté du peuple uni (UPFA), mais moins de sièges (43 à 45). L’Alliance nationale tamoule (TNA) avait remporté six sièges, le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP), un allié de l’UPFA, deux sièges, le Parti démocratique populaire d’Eelam (EPDP) un siège.

Bien que l’écart entre les deux partis soit mince, l’ancien président Mahinda Rajapakse s'était déjà déclaré vaincu, selon AFP hier matin. Ayant perdu l’élection présidentielle 8 janvier face à Maithripala Sirisena, Rajapakse avait brigué le poste de Premier ministre.

Le rapport de l’AFP n’était pas confirmé, mais Rajapakse aurait pu s'informer auprès des compteurs de voix de l’UPFA. Rajapakse aurait dit que le Front uni national pour la bonne gouvernance (UNFGG) conduit par l’UNP avait remporté 11 régions, tandis que son parti n'avait gagné que 8 régions. La TNA avait remporté les trois autres régions. Rajapakse a déclaré que son « rêve de devenir Premier ministre » s'était évanoui. Il a aussi affirmé qu’aucun parti n'obtiendrait les 113 sièges nécessaires pour une majorité parlementaire absolue.

La seule chose qu’on peut dire à l’heure actuelle est que le résultat sera difficile à départager. Si l’UNP prévaut, mais sans gagner 113 sièges, il devra chercher un soutien auprès d’autres partis, dont la TNA et le JVP. Il tentera sans doute d’attirer également des transfuges de l’UPFA.

Un tel résultat ne ferait qu’accentuer la crise politique qui sévit à Colombo depuis des mois. Ainsi que l’UNP, l’UNFGG comprend les extrémistes cingalais du Jathika Hela Urumaya (JHU), un groupe de transfuges de l’UPFA, ainsi que des partes des minorités musulmanes et tamoules de l’île, le Congrès musulman de Sri Lanka et l’Alliance tamoule progressiste.

Si l'UNP est contraint de se tourner vers la TNA pour une majorité parlementaire, il ferait face à l’opposition de la JHU, qui est amèrement opposée à la demande de la TNA pour une plus grande décentralisation au Nord et à l’Est. Le TNA cherche à renforcer les privilèges des élites tamoules grâce à un partage du pouvoir avec Colombo.

Le retour politique de Rajapakse a provoqué une vive opposition du président Sirisena, du gouvernement UNP minoritaire, et surtout des États-Unis et de son partenaire stratégique, l’Inde. Sirisena avait évincé Rajapakse aux élections de janvier dans une opération de changement de régime conçue par Washington avec le soutien du chef de l’UNP, Ranil Wickremesinghe, et l’ancienne présidente, Chandrika Kumaratunga.

L’éviction de Rajapakse fait partie du plus « pivot vers l’Asie » des États-Unis visant à saper l’influence chinoise et préparer une guerre contre la Chine. Washington était hostile à Rajapakse non pas à cause de ses méthodes autocratiques, mais en raison de ses liens étroits avec Pékin.

Les préoccupations américaines ont produit une couverture importante de l’élection dans les médias américains et internationaux. Le New York Times a titré « L’espoir se ternit pour l’ancien président du Sri Lanka avant les élections parlementaires » ; le Washington Post « Le nouveau gouvernement du Sri Lanka peut-il se libérer de la Chine ? » ; le Wall Street Journal « Rajapakse fera-t-il un retour dans l’élection au Sri Lanka ? » et le Financial Times « Un dirigeant sri lankais complote son retour par élection ».

Des centaines de moniteurs ont afflué vers le Sri Lanka depuis les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union européenne, et les organisations de surveillance d’Asie du Sud. Tous ont salué Sirisena et Wickremesinghe pour prétendues réformes démocratiques et des élections sans violence. Ces éloges tentent d’occulter non seulement les crimes passés de ces deux politiciens proaméricains, mais aussi les méthodes antidémocratiques par lesquelles ils s’accrochent au pouvoir.

Sirisena, qui a démissionné du gouvernement Rajapakse pour contester l’élection en janvier, est président du Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP), la principale faction de l'UPFA. Il a déjà déclaré qu’il utilisera ses pouvoirs présidentiels pour empêcher Rajapakse de devenir Premier ministre, même si l’UPFA gagnait une majorité de sièges.

Sachant que l’écart dans l’élection est susceptible d’être mince, Sirisena mène une purge des partisans de Rajapakse dans la direction de la SLFP, soutenue par les ordonnances des tribunaux. Vendredi, il a renvoyé Anura Yapa Priyadarshana et Susil Premajayantha, respectivement les secrétaires généraux du SLFP et UPFA. Une fois le scrutin terminé, il a expulsé 13 des 56 membres du Comité central du SLFP. Il a aussi obtenu des jugements qui empêchent le comité central de se réunir sans sa permission jusqu’au 24 août.

Par ces manœuvres antidémocratiques, qui risquent de provoquer une scission du SLFP, il veut s'assurer que ce sera ses partisans fraîchement nommés qui détermineront qui sera nommé pour remplir les les sièges attribués aux partis sur la base de leur vote national global. Ces nominations pourraient être déterminantes pour le prochain gouvernement.

L’UPFA a jusqu’ici remporté la plupart de ses sièges des régions rurales, en particulier dans les provinces du sud et du centre-nord. Avec le soutien des partis chauvins cingalais, Rajapakse a monté une campagne anti-tamoule communautariste, exploitant les craintes d’une résurgence des Tigres de libération de l’Îlam tamoul (LTTE) séparatistes, massacrés en 2009.

Cette campagne réactionnaire visait à occulter les attaques de Rajapakse sur les droits démocratiques et les conditions de vie des travailleurs. Cependant, il n'a pas pu profiter du mécontentement croissant contre Sirisena et les promesses non tenues du gouvernement UNP. Rajapakse et ses partisans représentent des nouveaux riches dans le milieux des affaires qui ont profité de l’investissement chinois et le soutien de l’État.

Rajapakse est vivement combattu par les sections de la classe dirigeante sri lankaise marginalisées par son régime, qui craignent d’aliéner Washington. L’UNP est un parti proaméricain de longue date, et son chef Wickremesinghe a des liens étroits à Washington.

L’UNP, le plus ancien parti bourgeois au Sri Lanka, mène depuis longtemps une politique d'austérité et, comme le SLFP, utilise des méthodes d’État policier pour réprimer les travailleurs. Il a lancé la restructuration néolibérale, la privatisation, et le démantèlement des services sociaux en 1977 et en 1980 et licencié des centaines de milliers de travailleurs du secteur public afin d’écraser une grève générale.

Quel ce soit le parti l’UNP ou le SLFP qui forme le prochain gouvernement, ce parti va accélérer l’austérité exigée par le Fonds monétaire international. Il n’hésitera pas à réprimer les travailleurs, les jeunes et les pauvres.

Le Parti de l’égalité socialiste, qui a présenté 43 candidats dans trois circonscriptions électorales, a été le seul parti à lutter pour construire un mouvement indépendant de la classe ouvrière et des masses opprimées, contre tous les partis de la classe dirigeante sur la base d’un programme internationaliste et socialiste. Nous fournirons une analyse plus détaillée des résultats de l’élection, y compris la campagne du SEP et son vote, dans les prochains jours.

(Article paru d'abord en anglais le 18 août 2015)