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Le ministre allemand de l’Economie célèbre l’agrandissement du Canal de Suez

Par Johannes Stern
12 août 2015

Le ministre allemand de l’Economie, Sigmar Gabriel (SPD), s’est rendu jeudi dernier en Egypte, quelques semaines seulement après une visite en Iran qui avait fait sensation. Il a assisté à l’inauguration de l’agrandissement du Canal de Suez par le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

Tout comme à Téhéran, le président du SPD n’a laissé aucun doute sur le but de son voyage : faire avancer l’impérialisme allemand dans les régions riches en ressources et stratégiquement importantes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

Avant même de prendre l’avion, il s’était vanté de ce que « l’agrandissement du Canal de Suez [était] un exploit technique qui, grâce à l’apport du savoir-faire des entreprises allemandes, a été en temps record une pleine réussite. »

Selon un communiqué officiel du gouvernement allemand, Gabriel souhaite que « ce projet s’accompagne d’une reprise économique et de la stabilité en Egypte. » Concernant l’Allemagne, il a dit, « en tant que pays exportateur, cette voie d’eau revêt une grande importance. »

Avec le Canal de Panama, le Canal de Suez, qui fait 163 km de long, est la plus importante voie navigable artificielle du monde. L’an dernier, plus de 17.000 bateaux l’ont franchi, acheminant un quart du trafic maritime mondial de marchandises. L’Allemagne se place au dixième rang des pays utilisant le canal, devant les Etats-Unis et la France.

Jusqu’à présent, le Canal de Suez, inauguré en 1869, ne pouvait être traversé que dans une seule direction. Il a maintenant été élargi à plusieurs endroits et agrandi d’une nouvelle seconde voie fluviale de 72 km. Les entreprises allemandes engagées dans ce projet, dont Herrenknecht AG, se sont partagé la responsabilité de la construction de quatre tunnels et la fourniture d’outils spéciaux et de matériel d’une valeur de €160 millions.

L’agrandissement du canal est symbolique de l’étroite collaboration entre les puissances impérialistes et l’une des dictatures les plus sanguinaires du monde. Le régime mis en place par Al-Sissi en Egypte est un régime de terreur contre-révolutionnaire.

Depuis le coup d’Etat militaire dirigé en 2013 contre le président islamiste Mohamed Morsi, les forces de sécurité égyptiennes ont tué des milliers d’opposants au régime. Elles en ont emprisonné des dizaines de milliers d’autres et condamné à mort plus d’un millier de prisonniers politiques. Les puissances impérialistes cherchent à présent à nouer des liens étroits avec le dictateur.

Il y a quelques semaines seulement, le gouvernement allemand avait déroulé le tapis rouge à Berlin pour le bourreau du Caire. Lors d’une conférence de presse conjointe avec al-Sissi, la chancelière Merkel avait dit « considére[r] la relation avec l'Egypte comme ayant une grande importance stratégique ». Le gouvernement allemand s’efforçait de trouver « les moyens de tenter d’assurer la stabilité et la prospérité du pays. » L’Allemagne voulait donc être « un partenaire important qui peut aider ».

Ce que ce « partenariat » et cette « aide » signifient est désormais clair. Dans sa dernière édition, le magazine Der Spiegel rapporte que le gouvernement allemand a approuvé, entre janvier et la fin juin 2015, des exportations d’armes bien plus considérables que durant la même période l’année dernière. « Cette augmentation des exportations vers les Etats arabes et l’Afrique du Nord » a été particulièrement drastique. La valeur a dans ce cas plus que doublé, passant de €219 à €587 millions.

Selon un article du Tagesspiegel, le régime égyptien « voudrait aussi utiliser dans son propre pays des équipements de sécurité originaires d’Allemagne. » La « liste de souhaits » de la dictature comprend des véhicules de police blindés, des tenues de protection, des appareils d’écoute et autres « matériel non létal » comme des matraques en caoutchouc ou des balles en caoutchouc.

Le réarmement de l’armée et de la police égyptienne dans le but de réprimer les masses égyptiennes est directement lié à la défense des intérêts impérialistes de l’Allemagne dans la région.

Il est significatif que l’un des poids lourds parmi les grands groupes allemands, le PDG de Siemens, Joe Kaeser, a également assisté à la cérémonie d’inauguration. Kaeser est un fervent admirateur d’al-Sissi avec lequel il a signé en mars dernier, durant la conférence économique de Charm el-Cheikh, des contrats et des lettres d’intention à hauteur de €10 milliards. Parmi ces contrats figurait la plus grosse commande individuelle de l’histoire de Siemens, qui s’étend sur près de 170 ans, et qui se chiffrait à près de €8 milliards.

Gabriel et Kaeser ont manifestement apprécié le spectacle nationaliste et militariste organisé par l’armée égyptienne. Aux côtés d’autres chefs d’Etat internationaux également invités – dont le président François Hollande, le roi Salmane d’Arabie saoudite, le roi Abdallah de Jordanie, le premier ministre russe Dmitry Medvedev, le « numéro deux » nord-coréen Kim Yong Nam et le premier ministre grec Alexis Tsipras (!) – ils se sont levés pour applaudir debout le passage devant le stand VIP du premier cargo pleinement chargé, Maersk, le plus grand porte-conteneurs du monde.

Al-Sissi lui, est arrivé à bord du yacht royal « Mahroussa », utilisé par le vice-roi de l’époque Ismaïl Pacha pour inaugurer solennellement le canal en 1869. Le dictateur était suivi par des navires de guerre de la marine égyptienne tandis que des avions de chasse et des hélicoptères vrombissaient au-dessus de ce décor de mauvais goût. Au total, 10.000 policiers et 230.000 soldats avaient été mobilisés pour garantir la sécurité de la cérémonie.

L’extension du canal en soi a été un acte de violence massive commis par l’armée égyptienne. Sur les ordres directs d’al-Sissi, le chantier fut achevé en un an à peine au lieu de trois. L’armée égyptienne qui contrôle et gère de fait le Canal de Suez, était responsable de la construction et de la supervision technique du projet. Les tunnels passant sous la voie d’eau devaient être, entre autre, suffisamment larges pour que des chars puissent y passer sans problème dans les deux directions.

L’élargissement du canal n’est que l’élément central d’une énorme zone industrielle devant être construite entre les villes de Suez et de Port Saïd. Selon les projets du régime, ceci comprendrait un centre logistique international, tout comme des aciéries et des usines de ciment, et créerait un million de nouveaux emplois d’ici 2030.

Les élites allemandes sont éblouies par l’« efficacité » de la dictature militaire égyptienne qui a noyé la révolution égyptienne dans le sang et s’emploie maintenant à créer des conditions d’exploitation « attrayantes » pour le capital financier international.

Dans un de ses éditoriaux, la Frankfurter Allgemeine Zeitung s’est exaltée: « En faisant construire une deuxième voie d’eau en à peine un an, l’armée a montré deux choses: ce qu’elle veut est rapidement réalisé; et elle fait ce qui profite à tous. Des entreprises contrôlées par l’armée ont mené à bien le projet; le nouveau Canal de Suez renforcera la puissance économique de l’armée. »

Et plus loin: « A l’avenir, les navires ne feront pas que rapidement passer [par le canal]. Un terminal international de transbordement des marchandises sera une plaque tournante pour les entreprises maritimes et les zones industrielles aux alentours du canal – qui relie l’Asie à l’Europe – créeront des emplois. L’Egypte a retrouvé sa place dans l’économie mondiale ».

Le retour d’un impérialisme allemand agressif qui aspire une nouvelle fois au leadership en Europe, en Asie et dans le monde, requiert non seulement une étroite collaboration avec des dictatures mais est directement lié au retour à des formes autoritaires de gouvernement et à des mesures d’Etat policier en Allemagne même.

Quelques jours avant l’envol de Gabriel pour l’Egypte, le procureur général allemand, à présent congédié, Harald Range avait engagé des poursuites contre le blog Netzpolitik.org pour haute trahison. En juin, les autorités policières allemandes avaient arrêté, à l’aéroport de Berlin-Tegel, le journaliste internationalement connu Ahmed Mansour

Ce sont là les méthodes d’al-Sissi! Quiconque ose révéler ou critiquer les développements antidémocratiques et militaristes en Egypte devra s’attendre à une punition draconienne. Le régime égyptien est actuellement en train de préparer une soi-disant nouvelle « loi antiterroriste » dans le but de renforcer son appareil répressif. Des « tribunaux antiterroristes » spéciaux, entre autres, doivent être créés afin de condamner plus rapidement les accusés.

Le caractère dictatorial de la nouvelle loi est si frappant que même certains médias bourgeois allemands l’ont critiqué. Die Zeit, par exemple, avait écrit en juillet au sujet de « nouvelles règles égyptiennes »: « La définition des actes terroristes comme violations de ‘l’ordre public’, ‘de la paix sociale’ et de ‘l’unité nationale’ est spécifiée de manière tellement floue qu’elle pourrait à l’avenir inclure les activités des groupes de défense des droits de l’homme, des syndicats, des éditeurs et des sites Internet. »

Si les élites allemandes arrivent à leurs fins, ces « nouvelles règles » seront aussi mises en vigueur en Allemagne. Selon des informations officielles du gouvernement, au moins six conférences sont prévues d’ici la fin de l’année avec des représentant du renseignement et de la police égyptienne pour discuter de la lutte contre le « terrorisme ». En novembre, des responsables égyptiens participeront au symposium international sur les explosifs organisé par l’Office fédéral de la police criminelle allemande (BKA) à Magdeburg afin de s’entretenir avec leurs collègues allemands sur le « terrorisme et la lutte contre les extrémistes. »

(Article original paru le 11 août 2015)