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Oskar Lafontaine fait l'éloge du politicien droitier Peter Gauweiler

Par Ulrich Rippert
15 avril 2015

Le 31 mars, Peter Gauweiler, politicien se situant à l'extrême-droite de l'Union chrétienne-sociale [CSU – branche bavaroise de la CDU d'Angela Merkel, ndt] a quitté son poste de vice-président du parti et démissionné de son siège au Parlement. Le lendemain, Oskar Lafontaine, ex-président de Die Linke (La Gauche), le félicitait dans un article publié par le tabloïd à grand tirage Bild et affirmait: « Etre fidèle à soi-même c'est difficile. Peter Gauweiler le fait. Bravo! »

Gauweiler a justifié son retrait de la direction de la CSU et sa démission du Parlement par le fait qu'il n'était plus partisan de la politique de renflouage de l'eurozone suivie par le gouvernment allemand et qu'il rejetait le soutien apporté par la direction de la CSU aux « programmes d'aide » à la Grèce.

Lafontaine a soutenu ces positions, il écrit: « Gauweiler ne veut pas participer plus longtemps au renflouage de la Grèce. Il ne voit pas l'intérêt de rembourser de vieilles dettes avec toujours plus de nouvelles dettes. Il préfère abandonner ses fonctions dans le parti et son siège au Parlement. »

Gauweiler est depuis des dizaines d'années une des personnalités politiques les plus à droite d'Allemagne, ce qui lui a valu le surnom de « Peter le noir ». Dans les années 1980, il avait demandé en tant que ministre du land de Bavière, l'introduction d'un test obligatoire de l'infection par le VIH et la mise à l'écart des personnes infectées dans des centres de détention spéciaux. À la fin des années 1990, Gauweiler a organisé une campagne massive de protestation contre une exposition à Munich sur les crimes de guerre de la Wehrmarcht. Il a dénoncé celle-ci comme une diffamation maligne des soldats allemands et tenté de la bloquer en recourant aussi à des moyens juridiques.

En 2003, il a demandé « l'inclusion d'une référence à Dieu » dans le traité constitutionnel européen. En tant qu'opposant de droite nationaliste à l'UE, il a souvent porté des affaires devant la Cour constitutionnelle fédérale contre la politique dite « de renflouage de la zone euro ».

Au Parlement, où il était rarement présent, cet avocat avait le revenu hors allocation parlementaire le plus élevé de l'assemblée. D'après des données de Spiegel Online, celui-ci se montait l'année dernière à près d'un million d'euros .

Le soutien de Lafontaine pour Gauweiler n'est pas nouveau. Après la démission de Lafontaine du poste de président du SPD et de celui de ministre des Finances, ils ont co-écrit, de 2001 à 2003,une chronique régulière pour Bild. Depuis lors, ils sont des amis proches.

Les deux hommes écrivaient sur le même sujet, Lafontaine usant de la devise « Mon cœur bat à gauche » et Gauweiler celle de « Mon cœur est à droite et à la bonne place. » La plupart du temps, ils étaient d'accord – comme ce fut le cas pour l'appel à la « restriction de l'immigration, » les questions de souveraineté nationale face à l'UE, ou le rejet des guerres menées par les Etats-unis au Moyen-Orient.

En 2009, lorsque Lafontaine était président de Die Linke, ils ont organisé un meeting électoral commun dans une brasserie munichoise. Gauweiler et Lafontaine sont arrivés « en parfaite unisson dans une salle bondée, » avait écrit le magazine Focus. « L’atmosphère dans la salle rappelait une convention de la CSU. »

Le millionnaire et fervent anticommuniste Gauweiler, « en grande forme », y fustigea « la déréglementation des fonds d'investissement, les salaires élevés des dirigeants d'entreprises, ou la façon dont était pratiqué le crédit dans l'économie, » ajoutait le Süddeutsche Zeitung.

En juin de l'année dernière, Lafontaine a souhaité – encore une fois dans Bild – à Gauweiler son 65e anniversaire. A ce moment déjà, il louait l'intransigeance et l'indépendance d'esprit de son ami de droite ainsi que ses succès d'avocat, « resté longtemps indépendant, y compris par rapport à son parti. »

L'approbation par Lafontaine de la démission de Gauweiler est une invitation politique. Dans des conditions où les « partis populaires » traditionnels perdent rapidement de l'influence, une collaboration politique des deux hommes dans un parti populiste de droite n'est plus exclue.

La décision de Sahra Wagenknecht, qui vit avec Lafontaine depuis trois ans et l'a épousé à la fin de l'année dernière, de ne plus être candidate au poste de vice-présidente du groupe parlementaire de Die Linke doit être vue elle aussi dans ce contexte.

Dans un long entretien accordé au Tagesspiegel de Berlin, Wagenknecht a justifié sa décision en utilisant à peu près les mêmes mots que Gauweiler. Elle a fait le lien entre son retrait de la direction de Die Linke et le soutien par ce parti « de nouveaux prêts d'urgence à la Grèce. »

Wagenknecht a déclaré: « la Grèce était déjà en faillite en 2010. Ce fut complètement irresponsable de la part de Mme Merkel et gaspiller des milliards venant des impôts pour cela […] Ce fut une erreur pour la Grèce d'être admise dans l'union monétaire. Cela a nui à l’économie grecque... »

La Grèce, a-t-elle ajouté, « a un besoin urgent d'un programme pour réactiver son économie, combattre les scandales et la corruption, et de la promotion de nouvelles créations d'entreprises pour que le pays recommence à créer de la richesse. » Wagenknecht considère que le principal problème est le manque de stabilité sociale. « La classe moyenne se réduit partout, » a-t-elle dit.

Interrogée sur le gouvernement de coalition formé par Syriza et les populistes d'extrême-droite du Parti des Grecs indépendants (Anel), Wagenknecht l'a justifié en expliquant que les circonstances exigeaient que Syriza trouve un partenaire de coalition. Elle affirma encore que Anel ne pouvait pas, cependant, être comparé aux partis d'extrême-droite allemands comme l'AfD (Alternative pour l'Allemagne) ou le NPD (Parti national démocratique).

S'il fallait comparer le partenaire de Syriza à un parti allemand, a-t-elle dit, « ce serait très probablement la CSU. » En Allemagne, le passage à une alliance entre Die Linke et la CSU demanderait certainement « un temps d'adaptation, » mais ne serait pas hors de question, a-t-elle affirmé. « Si la CSU prenait la constitution bavaroise au sérieux, » elle pourrait mettre en avant un bien meilleur programme avec Die Linke que cette « taxe idiote » [référence à la taxe proposée par la CSU sur les voitures de tourisme et qui ne frapperait que les voitures étrangères].

Il est encore trop tôt pour prédire jusqu'où iront les avances de Lafontaine et Wagenknecht au dissident de la CSU Gauweiler, ou à la CSU. Mais une chose est claire: Lafontaine et Wagenknecht réagissent à un changement politique rapide et fondamental.

L'annonce par le président Gauck, le ministre des Affaires étrangères Steinmeier et la ministre de la Défense Von der Leyen il y a un an que l'Allemagne devait à nouveau jouer un rôle « en Europe et dans le monde, » que son influence devait être proportionnelle à son importance et que cela exigeait une politique étrangère active et militariste « dans un monde plein de crises et de troubles, » a de profondes implications politiques.

Le retour de la politique de grande puissance en Allemagne est lié à un désir croissant de prendre ses distances vis-à-vis du gouvernement américain. Dans un contexte de tensions transatlantiques croissantes, Lafontaine et Wagenknecht se positionnent en éclaireurs politiques et poussent à une plus grande indépendance et auto-suffisance de l'impérialisme allemand.

C'est dans ce sens que Lafontaine s'est exprimé au début de l'année à la « Conférence Rosa Luxembourg » organisée par Junge Welt [initialement un quotidien des jeunesses du SED, le parti au pouvoir en RDA, ndt]. Il y a dit que tant que l'Allemagne serait membre de l'OTAN et que l'OTAN serait dominée par les Etats-unis, l'Allemagne ne serait pas souveraine.

« l'Allemagne a été impliquée dans pratiquement toutes les guerres menées par les Etats-unis d'Amérique, parce que toutes les guerres menées par eux se sont appuyées sur des installations américaines en Europe centrale. Nous ne sommes jamais restés à l'écart. Et tant que ce sera la cas, nous ne seront pas un pays souverain », a dit Lafontaine

Au cours de la discussion publique qui a suivi, Lafontaine a défendu l'ancien chancelier Helmut Kohl, membre de l'Union chrétienne démocrate (CDU) en ces mots: « Il n'aurait pas suivi tous les tours et détours de la politique américaine, comme l'a fait cette fille de pasteur qui siège actuellement à la chancellerie. »

Le terrain d'entente politique qu'ont trouvé Lafontaine et l'archi-réactionnaire Gauweiler repose sur ce fondement nationaliste. Leur critique du gouvernement se concentre sur sa subordination aux Etats-unis. Leur « politique de paix » est dirigée contre une OTAN sous domination américaine. Leur critique du capitalisme est dirigée contre un Fonds monétaire international et une Banque mondiale sous contrôle américain. Leur critique du « néo-libéralisme » est un anti-américanisme vulgaire et sert de slogan pour un appel à la « souveraineté » allemande, un mot-code qui ne fait que camoufler une politique d'extrême-droite.

Ils sont soutenus par les ex-staliniens au sein de Die Linke. Il n'y a pas si longtemps, Sahra Wagenknecht était à la direction de 'Plate-forme communiste', une fraction du PDS (Parti du socialisme démocratique – successeur du SED) rassemblant d'anciens staliniens nostalgiques de la RDA.

À l'époque de la guerre froide, ils étaient de l'autre côté du rideau de fer, alors qu'aujourd'hui beaucoup d'entre-eux combinent leur critique de l'OTAN et de la politique guerrière des Etats-unis à un soutien de la politique de grande puissance de l'Allemagne.

Certains de ces cyniques staliniens, dont d'ex-agents de haut rang de la Stasi, sont réunis au comité éditorial du Junge Welt. Ce n'est pas un accident si Gauweiler put souvent, pendant des années, s'exprimer dans ce journal. En 2005 y paraissait un entretien avec lui mené par Jürgen Elsässer sous le titre « Par certains côtés je suis plus près de Lafontaine que de Merkel. » Elsässer, qui travaillait encore pour Junge Welt, a maintenant des positions d'extrême-droite et soutient Pegida [nouveau mouvement d'extrême-droite violemment anti-islamiste, ndt].

Il n'est pas à exclure que Lafontaine et Wagenknecht se préparent à créer une nouvelle formation politique alliant de vieux staliniens à la droite conservatrice. Jean-Luc Mélenchon, ami de Lafontaine prépare déjà le terrain pour des initiatives du même genre en France.

À lire également :

De la pseudo-gauche à la nouvelle droite: le parcours de Jean-Luc Mélenchon (20 octobre 2014)

(Article original paru le 10 avril 2015)