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Le discours d'Obama sur San Bernardino et le brusque virage à droite de la politique américaine

Par Barry Grey
9 décembre 2015

Le « discours à la nation » du président Barack Obama dimanche soir sur les meurtres de San Bernardino et la réponse à la tuerie au sein de l'establishment politique et médiatique démontrent une fois de plus qu’on se sert d’un événement tragique pour désorienter et intimider l'opinion publique et pousser le peuple américain plus encore dans la guerre.

Obama était sur la défensive, cherchant à repousser les attaques contre sa politique syrienne de la part de la droite républicaine et de ceux dans son propre parti qui réclament à cor et à cri plus de violence et de sang. Le discours fut prononcé dans un contexte d'escalade explosive de la guerre en Irak et en Syrie. Celle-ci débuta par l'annonce par son gouvernement du déploiement des forces spéciales pour des opérations de combat et fut suivi coup sur coup par le vote des parlements britannique et allemand en faveur d’opérations militaires en Syrie.

La réponse hystérique de la presse américaine a été sans aucune proportion avec l'attaque de San Bernardino, aussi tragique qu’elle ait été. Comme Obama l'a reconnu dans son discours de dimanche, les Etats-Unis sont un pays où les tueries sont « bien trop ​​communes ». Au cours de la dernière année, elles ont eu lieu presque quotidiennement. Depuis les attaques du 11 septembre 2001, 200.000 personnes ont été tuées dans des homicides. Quarante-cinq personnes ont été tuées dans des attaques attribuées à des extrémistes islamistes, mais un plus grand nombre, 48, ont été tuées par des suprématistes blancs et d’autres extrémistes de droite.

Bien plus de gens ont été tués par l'attentat de Timothy McVeigh à Oklahoma City, un vétéran de droite de la guerre du Golfe de 1991 que la semaine dernière par Syed Farook et son épouse Tashfeen Malik. Le mois dernier, trois personnes ont été tuées et plusieurs autres blessées dans une attaque contre une installation du Planning familial par un fanatique anti-avortement.

La différence majeure dans la tuerie de la semaine dernière c’était l'appartenance religieuse des auteurs. Les médias se sont saisis d’indices suggérant que ce qui avait les traits d'une typique fusillade de travail en Amérique pouvait aussi avoir été motivé par l'indignation au sujet des guerres de Washington au Moyen-Orient et par un soutien à l’Etat Islamique (EI), pour monter un barrage incessant et abrutissant de peur et de bellicisme.

Cette tentative de relancer la «guerre» de quinze ans «contre le terrorisme» a lieu malgré qu'il n'y ait aucune preuve, comme l'a reconnu Obama dans son discours de dimanche, que l'attaque de San Bernardino ait été dirigée par une organisation terroriste ou qu'elle fasse partie d'une conspiration plus large.

La campagne orchestrée par les médias sert à appuyer de puissantes factions de la classe dirigeante et de l'Etat américain qui se servent de la tragédie de San Bernardino, peu après les massacres de novembre à Paris, pour obtenir un renversement de la politique d'Obama d'éviter que les États-Unis combattent à grande échelle en Irak et en Syrie. Le Wall Street Journal parlait pour toutes ces factions lundi dans son éditorial sur le discours d'Obama quand il appelait au déploiement d'au moins 10.000 forces spéciales américaines en Syrie pour mener la guerre de changement de régime contre le président Bachar al-Assad.

Les chiens d'attaque du Parti républicain, menés par le fascisant favori pour la nomination présidentielle du parti, Donald Trump, complètent le barrage médiatique. Trump a répondu au discours d'Obama en appelant à l’interdiction de toute immigration musulmane et le profilage par l'Etat des musulmans déjà aux États-Unis. Le candidat présidentiel républicain Ted Cruz a dit que s'il était élu président l'an prochain, « Nous allons les anéantir par des tapis de bombes ».

Les attaques qualifiant la politique d'Obama de faible et d’inefficace ne se limitent pas au Parti républicain. L'ancienne secrétaire d'Etat d'Obama et la favorite pour l'investiture présidentielle du Parti démocrate, Hillary Clinton, a réitéré son appel à une zone d'exclusion aérienne en Syrie, y ajoutant la demande que les médias sociaux censurent l'activité en ligne des islamistes et donnent aux agences de renseignement des informations sur leurs clients. Elle a montré son mépris pour les droits démocratiques et la Constitution des États-Unis quand elle a dit à un groupe de lobbyistes de Washington, « Vous allez entendre toutes les plaintes habituelles: liberté d'expression, etc ».

Le tam-tam de l'escalade militaire n’est pas motivé par la solidarité pour les victimes de l’attaque de San Bernardino ni par la répulsion morale face à l’acte de ses auteurs. Il est le produit d'une décision calculée d'utiliser l'événement pour vaincre la désaffection et l'opposition populaire croissante à la guerre après 15 ans d’agression militaire continue et pour intensifier le règne de la violence impérialiste au Moyen-Orient.

Pour les forces pro-guerre San Bernardino est une aubaine ou, en jargon politique, cela «change la donne».

Rien là de bien nouveau. Cela suit le schéma établi par les évènements du 11 septembre. Peu après cette attaque terroriste pour laquelle il n'y eut jamais d’explication officielle cohérente, le World Socialist Web Site citait les mots de l'ancien conseiller à la Sécurité nationale Zbigniew Brzezinski dans son livre de 1998 sur la politique impérialiste des Etats-Unis, intitulé Le Grand Echiquier :

« C’est également un fait que l'Amérique est trop démocratique à l’intérieur pour être autocratique à l'extérieur. Ceci limite l'utilisation de la puissance de l'Amérique, en particulier sa capacité d'intimidation militaire. Jamais auparavant une démocratie populiste n'est parvenue à la suprématie internationale. Mais la poursuite de la puissance n’est pas un objectif sollicitant la passion populaire, sauf dans les conditions d'une menace soudaine ou d'un défi au sentiment de bien-être du public à l'intérieur. »

Telle est la méthode derrière la folie médiatique actuelle et elle est aussi employée en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Aux États-Unis, elle a atteint des proportions vraiment démentes, notamment quand l’ancien ministre de la Justice du président Bush, Michael Mukasey compare la tuerie de San Bernardino au bombardement japonais de Pearl Harbor!

Dans son discours, Obama a cherché à se concilier l'opposition de droite tout en laissant bien entendre qu'il était prêt à intensifier son programme d'action militaire en Irak et la Syrie. Il a traité la tuerie californienne « d’acte de terrorisme» et a invoqué le 11 septembre et la «guerre contre le terrorisme ».

Bien sûr, il n'y eut aucune suggestion que l'enfer infligé par l'impérialisme américain aux masses principalement musulmanes et arabes de la région eut quoi que ce soit à voir avec la croissance des organisations terroristes. Obama n’a pas non plus mentionné le fait que les Etats-Unis et leurs alliés régionaux dont l'Arabie saoudite où les tueurs de San Bernardino ont passé un temps considérable, ont directement armé et soutenu l’EI et d'autres forces islamistes intégristes liées à al-Qaïda dans leur campagne pour renverser les régimes libyen et syrien et installer des gouvernements fantoches.

Obama s’est vanté d'avoir autorisé les forces américaines à « éliminer » les terroristes et a promis qu'il allait utiliser « tous les aspects de la puissance américaine», «continuer de traquer les comploteurs terroristes dans tout pays où c’est nécessaire,» et «continuer à investir dans des approches efficaces sur le terrain ».

Mais il a rejeté « une guerre terrestre longue et coûteuse en Irak ou en Syrie » et c’est vraiment de cela qu’il s’agit dans l'hystérie médiatique sur San Bernardino. Elle s’inscrit dans une dispute âcre et prolongée dans la classe dirigeante et l'Etat sur ​​l’axe de la politique étrangère impérialiste américaine.

Les néo-conservateurs et d'autres considèrent que la décision d'Obama d’arrêter la guerre aérienne contre la Syrie en 2013, préparée sur la base du mensonge que le gouvernement syrien était responsable d’une attaque chimique près de Damas, était une bourde impardonnable. D'autant plus que ceci s’accompagnait d’un accord avec la Russie, qui a en effet protégé pour un temps Assad, l'allié de la Russie, et fut suivi de l'accord nucléaire avec l'Iran.

Ces tendances, tant à l'extérieur qu’à l'intérieur de l'appareil militaire et du renseignement, ne veulent rien moins qu'une guerre totale pour faire du Moyen-Orient, y compris de l'Iran, un protectorat américain. Elles veulent aussi que les États-Unis appuient sans réserve les visées de Netanyahu pour le Grand Israël et veulent intensifier la confrontation avec la Russie jusqu’à la guerre avec elle.

L'accent d'Obama en politique étrangère a été différent depuis sa prise de fonction. Il parle au nom des factions qui veulent concentrer les ressources militaires américaines sur l'encerclement et l'isolement de la Chine, en préparation d’une guerre pour démanteler ce pays et le réduire au statut de nouvelle colonie. Il considère une autre guerre à grande échelle au Moyen-Orient comme une diversion de cet objectif plus important.

Ce différend s’est accentué ces derniers mois; un flot de rapports d’experts et de commentaires ont dénoncé Obama pour avoir fait marche arrière au Moyen-Orient et exigent un renversement de sa politique. Ces divergences politiques sur la poursuite de la politique géostratégique de l'impérialisme américain pour l’hégémonie mondiale sont tactiques. Mais elles n’en sont pas moins substantielles.

Ceci dit, il n'y a aucune faction pour la paix, au sein de l'establishment politique américain, dans l'Etat, ou au Parti démocrate. Les deux orientations conduisent à la catastrophe.

La classe ouvrière doit rejeter avec mépris la récente campagne médiatique pour une guerre plus large et s'opposer résolument à toutes les factions de la classe dirigeante. Elle doit mobiliser sa force au plan international pour mettre fin à la guerre impérialiste en mettant fin au système capitaliste, qui l’engendre.

(Article paru en anglais le 8 décembre 2015)