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Une réponse à la discussion sur les élections vénézuéliennes

Par Bill Van Auken
17 décembre 2015

Le World Socialist Web Site a reçu un grand nombre de commentaires en réponse à sa perspective du 11 décembre, « Les élections vénézuéliennes et l'impasse du ‘tournant à gauche’ en Amérique latine. » Inévitablement, plusieurs de ces commentaires se sont indignés du fait que le WSWS soumette à une analyse marxiste les gouvernements de «gauche» ayant accédé au pouvoir dans un certain nombre de pays ces quinze dernières années. La perspective insistait pour les définir en termes de classe comme des gouvernements bourgeois, nonobstant leur discours de gauche, pseudo-socialiste.

La perspective soulignait encore que les crises qui frappent l'un après l'autre ces gouvernements sont le produit inévitable de la crise grandissante du capitalisme tant au plan international que dans chacun de ces pays; cette crise a détruit les conditions ayant rendu ces gouvernements utiles et possibles aux classes dirigeantes capitalistes du Venezuela, de l’Argentine, du Brésil et d’autres pays du continent.

Le WSWS a traité la débâcle du parti au pouvoir du président Nicolas Maduro, le PSUV (Parti socialiste uni du Venezuela), la semaine dernière, comme symptomatique de cette crise objective qui s'approfondit et de l'hostilité croissante des masses ouvrières envers ces gouvernements.

Au Venezuela, un grand nombre de travailleurs et de pauvres ont voté pour l'opposition de droite de la MUD (Table ronde de l'unité démocratique), non par conviction que cet assemblage de politiciens réactionnaires et semi-fascistes allait permettre d'améliorer les conditions de plus en plus intolérables existant au Venezuela, mais comme un «vote-sanction» (voto de castigo) contre le gouvernement, qu'ils rendent responsable de ces conditions.

Nous avions souligné que la défaite du PSUV, le parti de Maduro et de feu Hugo Chavez, eut lieu dans la foulée de la victoire du candidat de droite Mauricio Macri en Argentine. Celle-ci mettait fin à une douzaine d'années de domination des kirchneristas, une faction du mouvement péroniste se présentant comme « de gauche». Elle arrivait alors que le gouvernement du Parti des travailleurs (PT) était dans une crise profonde au Brésil et que les sondages montraient qu'une majorité de la population soutenait l'effort de la droite brésilienne pour destituer la présidente Dilma Rousseff.

Notre point de vue est que ce nouveau soi-disant virage à droite en Amérique latine représente un virage à droite de la classe dirigeante capitaliste et de tous ses représentants, de la MUD au PSUV au Venezuela et du PSBD au PT au Brésil, alors que des masses de travailleurs et d’opprimés sont poussés vers la gauche et dans la lutte par l'aggravation de la crise capitaliste.

La question brûlante est celle de la direction révolutionnaire, à savoir la nécessité de construire de nouveaux partis basés sur la lutte pour l'indépendance politique de la classe ouvrière vis-à-vis de tous ces mouvements bourgeois et armés d'un programme socialiste et internationaliste pour mettre fin au capitalisme.

Ceux qui nous ont écrit pour exprimer leurs divergences avec ce point de vue ont contesté l'évaluation du gouvernement vénézuélien et des racines de sa crise actuelle. Certains l’ont présenté comme une question de porter le blâme pour cette crise. La crise au Venezuela, affirment-ils, n’est pas due au gouvernement vénézuélien ou à son parti chaviste au pouvoir, mais à l'impérialisme américain et à l'oligarchie vénézuélienne.

Certains des commentaires suggèrent que nous sommes insuffisamment sensibles aux pressions exercées sur le Venezuela par l'impérialisme américain et ses alliés dans la classe dirigeante du pays.

C’est loin d'être le cas. Le WSWS a continuellement mis en garde contre les graves dangers pour la classe ouvrière vénézuélienne posés par les complots et l'agression impérialistes, mais nous avons insisté en même temps pour dire que les éléments de la pseudo-gauche qui qualifient le «chavisme» et le «socialisme bolivarien» de nouvelle voie vers le socialisme ont oeuvré pour désarmer politiquement les travailleurs face à ces menaces.

En peignant de couleurs roses une situation où la mainmise du capital privé sur l'économie du pays est plus importante qu'avant que Chavez ne prenne le pouvoir il y a près de 17 ans, où le capital financier engrange des super profits tandis que le niveau de vie des travailleurs est décimé, nos critiques donnent une couverture à certains des plus dangereux ennemis de la classe ouvrière vénézuélienne. Parmi ceux-ci il y a deux piliers du gouvernement chaviste: la soit-disant Boliburguesía, qui s'est elle-même enrichie grâce aux connexions gouvernementales et une corruption à tout va, et les militaires qui exercent un pouvoir immense au sein du gouvernement et pourraient bien sortir des coulisses pour imposer un règlement politique à la Pinochet.

Un lecteur écrit: «Les plus à blâmer sont le gouvernement américain, le Parti républicain et la classe oligarchique du Venezuela, et la classe moyenne vénézuélienne. Nous devons nous rappeler que les classes moyennes sont très loin à l'aile droite dans tous les pays du monde ».

Une telle évaluation ne sert qu'à masquer l'échec du gouvernement Maduro à monter une lutte efficace contre l'impérialisme américain ou l'oligarchie vénézuélienne. En outre, il masque le fait que ce gouvernement qui a laissé intactes tant l'oligarchie financière que les institutions clés de l'Etat capitaliste, dont l'armée, est organiquement incapable de le faire.

Quant à la classe moyenne vénézuélienne, une telle évaluation n'a rien à voir avec le marxisme et ne ferait essentiellement qu'exclure une victoire de la révolution socialiste dans tout pays. Si la classe moyenne vénézuélienne s’est tournée vers la droite, c’est parce qu'elle ne voyait pas de solution venant de la «gauche».

Comme Léon Trotsky l’a écrit dans « Où va la France? » (1934), « La petite bourgeoisie est caractérisée par sa dépendance économique et son hétérogénéité sociale. Sa couche supérieure touche directement la grande bourgeoisie. Sa couche inférieure se fond avec le prolétariat et tombe même dans le lumpen prolétariat. Conformément à sa situation économique, la petite bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille constamment entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche supérieure la pousse à droite; ses couches inférieures, opprimées et exploitées sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement à gauche ».

Dans des conditions de crise extrême, comme il en existe au Venezuela, et en l'absence d'une véritable direction révolutionnaire, « la petite bourgeoisie», écrit Trotsky, « commence à perdre patience. Elle prend une attitude de plus en plus hostile à sa propre couche supérieure: elle se convainc en fait de l'inconsistance et de la perfidie de sa direction politique. ... C'est précisément cette désillusion de la petite bourgeoisie, son impatience et son désespoir que le fascisme exploite.. ... Les fascistes montrent de l'audace, descendent dans la rue, s'attaquent à la police, tentent de chasser le Parlement par la force. Cela en impose au petit bourgeois qui sombrait dans le désespoir ».

Au Venezuela, la classe moyenne, comme les travailleurs, a subi une forte baisse de son revenu réel et des pénuries continues, avec une forte détérioration des services publics, alors que le gouvernement Maduro n’a pris aucune mesure contre les capitalistes qu’il accuse sans cesse de mener une «guerre économique» contre lui.

Au contraire, il continue de payer des dizaines de milliards à Wall Street pour le service de la dette étrangère du Venezuela, tout en ouvrant le pétrole vénézuélien à l'exploitation par Chevron et d'autres conglomérats pétroliers capitalistes. Il donne des dollars (soi-disant pour les importations) aux capitalistes, aux oligarques et à ses propres partisans dans la boliburguesia, à des taux de change favorables, avec pour seul résultat de les voir détournés vers une spéculation monétaire obscène et des combines de contrebande qui alimentent l'inflation et aggravent les pénuries.

Pendant ce temps, le gouvernement a pris part à la guerre économique contre la classe ouvrière, licenciant les travailleurs du secteur public et traitant les travailleurs qui résistent aux attaques comme des « criminels du travail ». Le fait qu’il défende ces politiques réactionnaires avec un discours faussement de gauche ne les rend que plus odieuses.

Certains des commentaires critiquant la perspective du WSWS semblent exprimer d’authentiques questions sur la situation politique complexe du Venezuela et la nature de la relation entre l'impérialisme américain, la bourgeoisie nationale et le gouvernement Maduro. D'autres expriment un point de vue élaboré, commun à certains groupes de la pseudo-gauche ayant depuis longtemps adapté leur politique à la subordination de la classe ouvrière aux bureaucraties contre-révolutionnaires, syndicales et staliniennes, et aux divers mouvements nationalistes bourgeois.

Fait partie de cette dernière catégorie «WVN» qui dénonce la perspective comme du « sophisme » et un « coup de gueule » qui ne parvient pas à apprécier « le fait que l'impérialisme américain imprègne ... qu’il ne peut pas être escamoté avec une tournure de rhétorique par des révolutionnaires en chambre qui n'ont jamais connu la faim ».

Il poursuit: « Les Latino-Américains montrent au monde ce à quoi la révolution ressemble .... sanglante, avec des revers, longue, critiquée par de nombreux esprits hautains loin du front qui appellent ‘morte’ la révolte pour laquelle ils ne versent pas de sang », Il résume son deuxième commentaire avec un « Viva Fidel! Viva Che, Viva Hugo, Viva les combattants latino-américains »!

Ces positions politiques n'ont rien de révolutionnaire ou même de radical. L'invocation du tout puissant impérialisme américain comme alibi pour les politiques réactionnaires du gouvernement Maduro peut être employée, et l’est, par les mêmes gens pour justifier un soutien à Barack Obama.

Au moment de la mort d’Hugo Chavez en mars 2013 nous avions décrit ainsi les éléments de la pseudo-gauche qui louaient le chavisme comme une sorte de nouvelle voie vers le socialisme: « Ils sont attirés par le ‘socialisme du 21e siècle’ de Chavez précisément en raison de leur hostilité envers la conception marxiste qu'une transformation socialiste ne peut être menée que par la lutte consciente et indépendante de la classe ouvrière pour mettre fin au capitalisme et prendre le pouvoir entre ses propres mains. Ces éléments politiques petits bourgeois sont plutôt attirés par une politique conçue pour sauver le capitalisme de la révolution, imposée d’en haut par un comandante charismatique ».

Les invocations rhétoriques abstraites de la « révolution latino-américaine » ne servent qu'à obscurcir les leçons sanglantes des luttes passées et le prix amer qu’ont payé les travailleurs d'Amérique latine pour les politiques menées par des petits bourgeois de gauche qui se sont acharnés à subordonner la classe ouvrière à une forme ou une autre de nationalisme bourgeois.

Ils ont promu des illusions dans des officiers militaires nationalistes bourgeois de Juan Peron en Argentine au général J.J. Torres en Bolivie et au général Juan Velasco Alvarado Francisco au Pérou, qui, comme Chavez, avaient réalisé des nationalisations partielles, employé une rhétorique anti-impérialiste et promu des programmes d’aide sociale minimale pour les pauvres. Dans chaque cas, ces régimes ont servi d’antichambres pour des coups d'Etat militaires et des dictatures de droite qui ont assassiné des dizaines de milliers de gens.

Ces mêmes éléments louèrent la « voie chilienne vers le socialisme», par laquelle le gouvernement du président Salvador Allende, soutenu par le Parti communiste chilien stalinien, subordonna l'élan révolutionnaire des travailleurs chiliens au capitalisme. Dès 1973, il récupérait par la force les usines tombées sous le contrôle des travailleurs en invitant les généraux, dont Pinochet lui-même, dans son cabinet ministériel afin de mieux coordonner la répression. Le résultat furent 17 ans de dictature militaire fasciste.

Le chemin menant aux défaites sanglantes des années 1970 en Amérique latine fut aussi pavé par ceux qui débitaient des « Viva Fidel! » et des « Viva Che !» et dépeignaient la guérilla petite-bourgeoise comme une nouvelle voie vers le socialisme. Cette perspective rétrograde n’a servi qu'à isoler des travailleurs les éléments révolutionnaires, de les mener dans des affrontements armés inégaux avec l'Etat et de faire obstacle à la construction de partis révolutionnaires de la classe ouvrière.

Nous n’avons pas l’illusion que cette histoire ait un intérêt quelconque pour ceux dont la politique se résume à essayer de se donner bonne conscience en acclamant les nationalistes bourgeois qui apportent prétendument le «socialisme» aux masses.

Ce que cette perspective contient c’est la conviction profonde qu’une lutte révolutionnaire réussie des travailleurs est impossible, surtout aux Etats-Unis, et une hostilité implacable envers ceux qui se battent pour préparer une telle lutte par le développement du marxisme et la construction de partis révolutionnaires indépendants de la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2015)