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L’Alternative pour l’Allemagne tente de créer l’équivalent allemand du Front National

Par Dietmar Henning
5 février 2015

Bien que le congrès du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) tenu à Brême le week-end dernier, se soit concentré presque exclusivement sur des questions d’organisation, les désaccords qui l’ont marqué avaient trait à l’orientation de base du parti. On devait déterminer comment pourrait être mis sur pied en Allemagne un parti d’extrême-droite comme le Front national (FN) en France.

L’AfD fut fondée en 2013 par des éléments patronaux nationalistes et néolibéraux qui avaient scissionné d’avec la CDU chrétienne-démocrate et sa branche bavaroise CSU, et par des transfuges du Parti libéral démocrate (FDP). L’AfD s’adressait aux couches de la classe moyenne qui, à la suite de la confiscation des comptes bancaires à chypre, craignaient une perte ou une dévaluation de leur épargne due à l’inflation.

C’est la raison pour laquelle le programme du parti avait initialement mis l’accent sur une sortie de la zone euro et un rétablissement de la monnaie nationale. L’une des voix à s’exprimer en faveur de cette politique avait été son porte-parole, Bernd Lucke, ancien professeur d’économie à l’université de Hambourg. L’ancien président de la Fédération allemande de l’industrie (BDI, l’équivalent du Medef en France), Hans-Olaf Henkel, avait lui aussi soutenu cette politique.

Lors du congrès fondateur de 2013, Lucke fut choisi comme l’un des trois porte-parole à la tête de l’AfD. Les autres porte-parole sont Frauke Petry, patronne d’une entreprise chimique mise en insolvabilité, et Konrad Adam, ancien journaliste à la rédaction culturelle du quotidien Frankfurt Allgemeine Zeitung et correspondant du journal Die Welt.

Depuis, l’AfD a fait son entrée au parlement européen et aux parlements régionaux de Saxe, de Thuringe et du Brandebourg. Des élections législatives auront lieu dans deux semaines dans le Land de Hambourg et en mai dans celui de Brême.

Lorsque le parti fut fondé il y a deux ans, son nationalisme économique s’accompagnait d’une conception archi-conservatrice de la famille et du monde. Chauvinisme et hostilité à l’égard des étrangers existaient déjà derrière cette façade de respectabilité bourgeoise.

Avec l’accroissement des tensions sociales, la renaissance du militarisme allemand et l’intensification des conflits nationaux, des secteurs de la classe dirigeante sont en train d’attiser délibérément un climat nationaliste et raciste pour tenter de mettre sur pied une organisation ultra droitière.

C’est la raison pour laquelle il n’y eut en amont de ce congrès que peu de discussion sur la crise de l’euro. Au lieu de cela, les discussions ont porté sur la position de l’AfD face au mouvement anti-islamique Pegida qui organisait tous les lundis des manifestations à Dresde. Ce sont surtout Frauke Petry et Alexander Gauland, le président du groupe parlementaire de l’AfD dans le Brandebourg, qui se sont efforcés de faire de Pegida (Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident) la piétaille de l’AfD.

Gauland fut le premier politicien de haut rang à participer à une manifestation de Pegida à Dresde. Il avait qualifié leurs revendications centrales « de choses qui valent bien la peine qu’on y appose sa signature. » Les manifestants de Pegida étant des « alliés naturels. »

La carrière de Gauland a débuté dans les cercles ultraconservateurs de la CDU de Hesse, menés par Alfred Dregger. Il fut secrétaire d’Etat au gouvernement régional de Hesse sous Walter Wallmann (CDU). Il entretient toujours d’étroites relations avec ses vieux amis au sein de ce parti.

Frauke Petry a rencontré les organisateurs de Pegida début janvier. Elle a prit la défense des manifestants face à ceux qui les accusent d’être hostiles à l’islam. Elle a dit qu’il y avait « un chevauchement de contenu » avec le mouvement Pegida. Elle a aussi donné des conseils à la porte-parole de Pegida Kathrin Oertel quant à la façon de gérer son image publique.

Un grand nombre de membres de l’AfD, précédemment actifs au sein de partis et d’organisations d’extrême-droite, entretient des relations avec le mouvement Pegida qui est truffé d’éléments d’extrême-droite et de néofascistes.

Pegida fut délibérément créé par des politiciens et les médias. Le chercheur en sociologie Simon Teune a décrit dernièrement dans un article d’opinion paru dans le journal Süddeutsche Zeitung comment « les professionnels des médias ont continuellement, grâce à une attention soutenue, poussé Pegida de plus en plus aux premiers rangs de l’actualité. » Teune écrit, « L’obsession pour Pegida prit alors une tournure absurde… Son caractère nationaliste devint une chose secondaire. Toute la République fait maintenant la queue pour dialoguer avec Pegida. »

Des politiciens de tous les autres partis se sont mis sur les rangs pour dialoguer avec Pegida. Depuis le président du SPD, le vice-chancelier Sigmar Gabriel, jusqu’au dirigeant des Verts, Cem Özdemir, en passant par les dirigeants de Die Linke (La Gauche), Gregor Gysi et Sahra Wagenknecht, tous ont dit que la politique devait prendre les partisans de Pegida au sérieux et les écouter.

On peut tracer directement le récent départ d’Ortel et de cinq autres membres de la direction de Pegida, et la fondation d’une nouvelle organisation sous le nom de « Démocratie directe pour l’Europe » jusqu’à une réunion ayant eu lieu la veille avec le ministre de l’Intérieur du Land de Saxe, Markus Ulbig (CDU).

La tentative de l’AfD de prendre le train en marche en se ralliant aux sentiments islamophobes a mené à des tensions internes. C’est ce qui se cache derrière les querelles d’organisation surgies au congrès du parti, qui se sont concentrées sur la proposition de Lucke que le parti soit dirigé à l’avenir par un seul président – en l’occurrence lui-même – et un secrétaire général, au lieu de trois porte-parole ayant les mêmes droits.

C’est Lucke qui l’emporta finalement. Le changement nécessaire fut approuvé à une toute petite majorité des deux-tiers. Ce changement entrera en vigueur à la fin de l’année. Avant cela, le parti projette d’adopter un nouveau programme pour lequel le président sera responsable.

Lucke lui-même n’a pas de problèmes à jouer la carte xénophobe. Spiegel Online a cité des passages de courriels dans lesquels il suggère de faire référence lors de campagnes électorales aux points de vue de Thilo Sarrazin (SPD) pour tenter de gagner les voix d’anciens électeurs du NPD et d’autres partis néofascistes.

Lucke s’inquiète de ce que l’AfD ne puisse plus se présenter comme un parti « sérieux » si on déclare que tous les manifestants de Pegida sont des « alliés naturels ». Il se félicite du soutien de néofascistes, de l’extrême droite et de hooligans, mais une collaboration publique avec eux lui paraît contre-productive et dangereuse pour l’établissement d’une version allemande du Front national.

Le Front national en France fut renforcé après que Marine le Pen, la fille du fondateur du parti, Jean-Marie Le Pen, ait adopté un ton plus « modéré », sans pour autant s’écarter du contenu des thèses et revendications de l’ancien programme.

Lucke exige lui aussi, cette discipline tactique. C’est pourquoi il insiste pour que le parti parle à l’avenir d’une seule voix, notamment la sienne. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’il a été en mesure d’imposer cette demande au parti. Petry passe pour être la candidate ayant le plus de chances de devenir secrétaire générale.

Dans quelle mesure les services secrets sont impliqués dans ce désaccord reste à voir. Mais, le fait que des partisans de l’extrême droite jouissent de liens étroits avec l’Office fédéral de la protection de la Constitution (BfV) est documenté depuis les meurtres terroristes commis par le groupe clandestin national-socialiste NSU. En Thuringe, c’est le BfV qui avait mis en place le milieu d’extrême-droite d’où est sorti le NSU. En Saxe, on a permis aux terroristes de vivre en cachette sans être importunés.

Il est bien connu que la classe politique en Saxe gîte fortement à droite. Cela va de la persécution de militants antifascistes à la tenue de la conférence de presse des organisateurs de Pegida au Centre fédéral pour l’éducation politique, retransmise en direct par la télévision allemande.

(Article original paru le 4 février 2015)