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25 années après la chute du mur de Berlin – un bilan

Par Peter Schwarz
4 février 2015

Le dimanche 9 novembre 2014 était le 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Elle annonça la fin de la République démocratique allemande, quarante ans après sa création.

De vastes célébrations officielles ont marqué l'événement. Huit mille ballons lumineux suivant le tracé du mur et se sont élancés dans les airs à 19 h accompagnés des sons de « l'Ode à la joie » de Beethoven. Des pop stars seniors tels Udo Lindenberg et Pater Gabriel se sont joints à la Staatskapelle de Berlin dirigée par Daniel Barenboim pour donner un concert à la porte de Brandebourg.

La radio régionale RBB a consacré l’ensemble de ses programmes ce jour-là à la chute du mur. Selon un communiqué officiel, ils voulaient « faire revivre l’immense joie de 1989 et rendre palpable la folie d’alors ».

Le président allemand Gauck avait déjà participé à une cérémonie, le 9 octobre 2014 à Leipzig, sur le thème « 25 années de révolution pacifique ». Il y compara les manifestations contre le régime de la RDA aux grandes révolutions du 18e siècle en Amérique et en France et au « mouvement allemand de liberté en 1848 ».

« Des dizaines de milliers de personnes ont surmonté leur peur des oppresseurs car leur désir de liberté était plus grand que leur peur », déclara Gauck. « Le sursaut des quelques individus courageux se transforma en mouvement de masse et, inexorablement, en révolution pacifique. »

Cette tentative d'ériger la fin de la RDA en révolution démocratique et de faire revivre l’euphorie qui a marqué de la chute du mur n'a qu'un seul but : éviter que l'on tire le bilan de la réunification allemande et qu’on réfléchisse à ce qui s’est passé en 1989. La désintégration sociale est avancée, la décrépitude des institutions démocratiques marquée, le retour du militarisme est virulent. Il faut donc présenter la restauration du capitalisme en Europe de l’Est et la réunification allemande sous le jour lumineux d’une « révolution libérale ».

Contre-révolution sociale

Sous l'angle social, la fin de la RDA n’était pas une révolution, mais une contre-révolution. Avec le retour du capitalisme, le chômage, l'exploitation flagrante, inégalité sociale et la pauvreté extrême firent également leur entrée dans l’Est de l’Allemagne.

L’industrie bien développée en RDA qui garantissait le plein emploi et la sécurité sociale fut pratiquement rasée. La Treuhandanstalt, chargée de privatiser les entreprises appartenant à l’Etat, liquida au total 14.000 entreprises collectives. Elle en vendit quelques-unes et en ferma la plupart. En trois ans, 71 pour cent de tous les employés changeaient ou perdaient leur emploi. Aujourd’hui, le nombre de travailleurs industriels en l'ex-RDA n'est que le quart du nombre en 1989.

Les conséquences en sont le dépeuplement et le vieillissement de la population restante de régions entières. Alors qu’en 1989, 16,7 millions de personnes vivaient sur le territoire de la RDA, en 2006, elles n’étaient plus que 14,6 millions, une régression de 13 pour cent. Vu que 60 pour cent des émigrés avaient moins de 30 ans et que le taux de naissance a dramatiquement baissé, la moyenne d’âge de la population a fortement augmenté.

Le système social et éducatif bien développé ainsi que le réseau dense des institutions culturelles dont disposait la RDA ont été démantelés. Dans la seule Saxe, qui compte environ quatre millions d’habitants, plus de 1.000 écoles ont été fermées depuis 1989.

L'allégation que ceci n'était qu'une transition ou un ajustement passager est réfutée par les « réformes » des lois Hartz et les suites sociales désastreuses de la crise financière de 2008.

Vingt-cinq ans après la réunification allemande, la différence entre les conditions de vie à l’Est et à l’Ouest est toujours énorme. En 2013, le revenu moyen brut d’un travailleur dans les Länder de l’Est était inférieur de 25 pour cent à celui dans l’Ouest. La fortune moyenne d’un ménage à l’Est (67.000 euros) était seulement la moitié de celle à l’Ouest (153.000 euros).

S’il y a eu rapprochement, ce fut un nivellement par le bas des revenus dans l’Ouest vers les niveaux de l’Est. Selon les données de l’Office fédéral de la statistique, les salaires réels moyens se situaient dans l’ensemble de l’Allemagne en-dessous du niveau de 1995. Pour les faibles revenus, on constate une baisse réelle des salaires horaires allant jusqu’à 20 pour cent depuis 1995. En revanche, les hauts revenus ont augmenté considérablement.

Renforcement de la répression

La dictature du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne) et de la Stasi (police secrète de la RDA) a été relayée, depuis 1989, par celle des banques et des groupes économiques, avec les politiciens qu’ils ont achetés, les médias qu’ils dirigent et leurs services secrets.

Comparée à la NSA américaine (National Security Agency) et ses partenaires allemands, dont l’immense réseau de surveillance a été exposé par le lanceur d’alerte Edward Snowden, l’appareil de sécurité d’Etat de la RDA fait piètre figure. A côté de la centrale nouvellement bâtie du BND (Agence de renseignements allemands) à la Chausseestrasse, l’ancien quartier général de la Stasi à la Normannenstrasse apparaît franchement modeste.

Les services secrets (Verfassungsschutzämter) qui ont pris la relève de la Stasi, se sont avérés être des foyers d’extrémisme de droite. En 2003, le tribunal constitutionnel fédéral a refusé de prononcer une interdiction du NPD (parti national allemand) d’extrême droite au motif qu’un sur sept des fonctionnaires du parti figurait sur les listes des salariés des services secrets, en faisant, d’après les juges, « une manifestation de l’Etat ». L’office des services secrets Thuringe a financé avec des centaines de milliers d’Euros les milieux d’extrême droite dont est issu le groupe terroriste NSU (mouvement clandestin national-socialiste).

De même, le mur dont on a célébré la chute a été érigé à nouveau, aux frontières extérieures de l’Europe. Les 100 à 150 personnes ayant péri en tentant de franchir le mur entre 1961 et 1989 ne sont qu’une fraction des 25.000 victimes mortes depuis 1990 dans la seule Méditerranée en fuyant vers l’Europe.

Des droits démocratiques réputés sacro-saints se trouvent maintenant dans la ligne de mire. Deux jours avant le jubilée célébrant la chute du mur, la Deutsche Bahn (les chemins de fer allemands) a essayé, avec le soutien du gouvernement fédéral, d’interdire la grève des conducteurs de train et d’abolir ainsi de fait le droit de grève. La loi sur les négociations unifiées que prépare actuellement le gouvernement fédéral octroie au DGB (Fédération des syndicats allemande) un monopole semblable à celui que possédait le FDGB (Fédération des travailleurs staliniste) en RDA. Toute mesure de lutte qui n’aura pas la bénédiction du DGB sera illégale sous la nouvelle loi.

Même les « élections libres » que réclamaient de nombreux manifestants en 1989 se sont avérées être un leurre. Divers partis et candidats dans l’Allemagne unifiée ont certes remplacé la liste « unitaire » proposée en RDA, mais ceux-ci ne diffèrent pas sur les questions fondamentales. Leur politique est déterminée par les intérêts capitalistes. En conséquence, la participation électorale a chuté à l’heure actuelle en-dessous de 50 pour cent dans les nouveaux Länder.

Retour du militarisme

La conséquence la plus dévastatrice de la réunification capitaliste est le retour du militarisme allemand.

Dans un livre récent, le dirigeant Vert et ancien ministre des affaires étrangères Joschka Fischer, un défenseur éhonté de l’impérialisme allemand, déclare que deux décennies après la réunification, l’Allemagne reste piégée «par l’ancienne contradiction de la situation allemande ... L’Allemagne est et reste trop grande pour l’Europe et trop petite pour le monde. »

En 1914 et 1939, l’Allemagne a tenté de résoudre cette contradiction en conquérant l’Europe pour accéder ainsi au rang de puissance mondiale. L’axe de poussée principal était vers l’Est, pour refouler la Russie. A présent, les élites dominantes s’engagent dans la même voie.

Soutenus par tous les partis et médias, le président et le gouvernement allemands prônent « la fin de la retenue militaire ». En Ukraine, Berlin et Washington ont organisé, de concert avec les descendants politiques des anciens collaborateurs nazis lors de la Deuxième Guerre mondiale, un putsch pour installer un régime de droite favorable à l’UE. Les propos bellicistes à l’encontre de la Russie montent en puissance. Une guerre atomique entre l’OTAN et la Russie n’est plus une hypothèse théorique, mais un danger réel. Au Moyen Orient, Berlin a signalé, en armant les Peshmerga kurdes, qu’il prendra une part active à la lutte impérialiste pour se partager la région par la force.

Que s’est-il passé en 1989 ?

Les manifestations qui en 1989 sonnèrent le glas de la RDA n’ont pas produit une révolution libérale. Elles entreront dans l’histoire comme exemple classique d’un mouvement qui, déclenché par un sentiment général d’impuissance et de mécontentement, mais qui a été politiquement manipulé et dirigé dans une impasse, car une perspective viable faisait défaut.

Contrairement aux mythes officiels, l’initiative pour restaurer le capitalisme en URSS, en Europe de l’Est et en RDA est issue de la bureaucratie stalinienne elle-même. Cette caste privilégiée avait usurpé le pouvoir de la classe ouvrière soviétique, au cours des années 1920, en supplantant et réprimant l’opposition marxiste, dirigée par Léon Trotsky, et qu’elle finit par liquider physiquement.

Elle s'appuyait sur les rapports de propriété progressistes créés par la révolution d’octobre 1917. Mais elle agissait en parasite qui vampirise et détruit finalement son hôte. En réprimant la démocratie ouvrière, elle a étranglé le potentiel créatif de la propriété collective. Sur le plan international le Kremlin, de concert avec les partis communistes qui en dépendaient, étouffait tout mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la bureaucratie stalinienne est devenue un pilier important du statu quo, consolidant la domination capitaliste à l’échelle mondiale même si, en étendant sa domination sur l’Europe de l’Est, elle abolit la propriété capitaliste en RDA, Pologne, Hongrie, Roumanie et dans les autres pays du de l’Est européen. Elle réprimait tout mouvement indépendant de la clase ouvrière, à l’instar de la répression du soulèvement ouvrier en RDA, le 17 juin 1953.

Ceci ne pouvait durer éternellement. Léon Trotsky, principal opposant marxiste au stalinisme, l’avait prévu dès 1938. « Ou la bureaucratie, devenant de plus en plus l'organe de la bourgeoisie mondiale dans l'État ouvrier, renversera les nouvelles formes de propriété et rejettera le pays dans le capitalisme; ou la classe ouvrière écrasera la bureaucratie et ouvrira une issue vers le socialisme », écrivit-il dans le Programme fondateur de la Quatrième Internationale.

La mondialisation de la production capitaliste des années 1980 a précipité les économies autarciques nationales des régimes staliniens dans une profonde crise. La bureaucratie a réagi comme l’avait prédit Trotsky. Elle a tenté de créer une nouvelle base pour ses privilèges en introduisant des rapports de propriété capitalistes. C‘est là la signification de l'élection de Mikhaïl Gorbatchev comme secrétaire général du PC de l'URSS en 1985.

Le secrétaire général du SED, Erich Honecker, hésitait à agir comme Gorbatchev. Mais la majorité des dirigeants du SED avait depuis longtemps opté pour la voie du capitalisme et de la réunification. Trois semaines avant la chute du mur, le comité central renversa Honecker, le remplaçant d’abord par Egon Krenz, puis par Hans Modrow.

Modrow, le dernier premier ministre SED dont les décisions ont scellé la fin de la RDA, écrivit plus tard, dans ses mémoires : « A mon opinion, la voie de la réunification était inéluctable et devait être poursuivie avec détermination. » Günter Mittag, responsable économique de la RDA pendant de longues années, confia au Spiegel qu’il avait déjà conclu en 1987 que la partie était perdue.

Les manifestations à travers le pays entier en octobre 1989 enfonçaient des portes ouvertes. Les responsables occidentaux en étaient conscients. « Il serait tout à fait faux de prétendre que soudainement, le Saint-Esprit a investi les places de Leipzig et a changé le monde », confia Helmut Kohl, alors Chancelier fédéral, à son biographe Heribert Schwan en 2001.

Une pareille idée serait issue du « cerveau d’université populaire de Thierse », un politicien du SPD est-allemand. En fait, la décision est tombée à Moscou : « Gorbatchev a jeté un coup d'oeil aux comptes et a dû reconnaître qu’il ne pouvait tenir le régime en place. »

Les mouvements de droits civiques qui poussaient comme des champignons à l’époque partageaient l’objectif de la bureaucratie staliniste, celui de la restauration capitaliste. A peine fondés, ils s’assirent à la « table ronde » avec le SED et finirent même par rejoindre le gouvernement de Modrow afin de préparer l’unification de l’Allemagne.

Leurs dirigeants étaient issus principalement des classes moyennes. Parmi leurs porte-parole figuraient des pasteurs, des avocats et des artistes. Ce qui les gênait en RDA, ce n’était pas la répression politique de la classe ouvrière, mais le manque des occasions pour s'enrichir dont bénéficiaient leurs collègues à l’Ouest. Angela Merkel, l’actuelle Chancelière fédérale, et Joachim Gauck, le Président allemand, ont commencé leur carrière dans ces milieux.

Les manifestants qui exigeaient des élections libres en 1989, scandant « nous sommes le peuple » pour manifester leur indignation face à la bureaucratie, ne comprenaient pas ce contexte politique et ces rapports de classe.

Le mouvement était socialement hétérogène et politiquement confus. Il n’avait bas de but clairement défini ni ne comprenait les forces sociales auxquelles il était confronté. Dès lors, il se laissait facilement manipuler.

La perspective du Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l'Egalité Socialiste)

Un seul parti avait vu venir ce développement il y a 25 ans : le Bund Sozialistischer Arbeiter (Ligue ouvrière socialiste), prédécesseur du Partei für Soziale Gleichheit (PSG). Nous avons mis en garde contre les conséquences ravageuses de la restauration capitaliste au moyen de nombreux appels, articles et tracts, parus plus tard également sous forme de livre intitulé « Das Ende der DDR » (« La fin de la RDA »).

Nous avons aussi prédit le retour du militarisme allemand. Selon une déclaration du BSA du 2 juin 1990, « l’impérialisme allemand se trouve de plus en plus privé de la possibilité de s'étendre par la voie ‘pacifique’, à savoir purement économique. Cela mène inexorablement à une renaissance de la méthode traditionnelle de l’expansion allemande : du militarisme ».

Le BSA n’exerçait pas assez d’influence en RDA pour contrecarrer la restauration capitaliste. Pendant des décennies, le régime SED avait persécuté avec acharnement le mouvement trotskiste et réprimé la critique marxiste du stalinisme. C’était là son plus grand crime, et non pas le fait d’avoir restreint la « liberté » d’affairistes, des spéculateurs capitalistes, et des carriéristes petit bourgeois.

En 1989, les ouvriers de la RDA ont été pris au dépourvu. Coupés de leur propre histoire par les falsifications du stalinisme, empêchés de pratiquer un échange d’idées politiques et de s’organiser librement, la compréhension politique et un programme socialiste leur faisait défaut. Ils n’avaient rien à opposer au capitalisme.

Mais aucun des problèmes de l’époque n’est résolu. Partout dans le monde, la classe ouvrière est aujourd’hui, confrontée à des revenus en baisse, au chômage, au démantèlement social, à une répression renforcée de la part de l’Etat et au danger de guerre.

Un bilan des dernières 25 années et la compréhension des événements d’alors, du caractère de la RDA et du rôle du stalinisme sont des conditions essentielles pour lutter contre la répression capitaliste actuelle.

(Article original paru le 8 novembre 2014)