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Conférence sur les tentatives de minimiser les crimes nazis

Nombreux participants à la réunion de l’EJIES de l'Université Humboldt

Par nos correspondants
19 janvier 2015

Une bonne soixantaine d’étudiants et de travailleurs étaient venus lundi 12 janvier à une réunion de l’EJIES (Etudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale) à l'Université Humboldt de Berlin. Le thème était les tentatives en cours pour minimiser les crimes du national-socialisme. La réunion avait lieu dans le cadre de la campagne électorale pour le Parlement étudiant de l’Université Humboldt, menée par l’EJIES.

La réunion du lundi 12 janvier à l'Université Humboldt

Le porte-parole et candidat de l’EJIES, Sven Wurm, a introduit la réunion par une discussion sur les expériences faites par le groupe étudiant ces derniers mois. Après que l’EJIES eut commencé à exprimer son opposition à la minimisation des crimes historiques de l'impérialisme allemand, il fut dénoncé par le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ).

Dans le même temps, la campagne de l’EJIES contre la falsification historique a rencontré une très bonne réponse de la part des étudiants et des jeunes travailleurs. Environ 200 personnes avaient assisté à une réunion de l’EJIES contre la guerre, en octobre de l'année dernière. Wurm a dit: « Ces expériences montrent combien notre campagne est importante et combien il est important de construire l’EJIES. Nous sommes la seule organisation de jeunesse qui s'oppose à la guerre d'un point de vue socialiste. »

Christoph Vandreier s’adressant à l’auditoire

Le principal orateur était Christoph Vandreier, rédacteur du WSWS et porte-parole de l’EJIES en Allemagne. Vandreier a placé la minimisation des crimes nazis dans son contexte historique et politique et a montré son rapport avec le retour du militarisme allemand.

Il a expliqué que dans la période d'après-guerre d’anciens dirigeants nazis avaient pu garder leurs postes au gouvernement, dans le monde des affaires et dans les universités où ils avaient cherché à empêcher tout dévoilement public de la véritable ampleur des crimes nazis. Ce n’est qu'avec la force croissante du mouvement ouvrier et la naissance du mouvement étudiant des années 1960, qu’un débat plus général sur le national-socialisme est devenu possible.

Le procès de Rudolf Eichmann en 1961, le procès de Francfort [Second procès d’Auschwitz, 1963-1965] et d'innombrables publications et études, rendirent impossible le maintien du vieux mythe nazi d'une prétendue guerre de légitime défense contre l'Union soviétique ou l'affirmation que les crimes de l'Allemagne n’étaient pas qualitativement différents des crimes des autres nations impliquées dans le conflit.

Vandreier a rappelé l’analyse de Trotsky montrant que le fascisme avait été porté au pouvoir par la classe dirigeante allemande après la défaite de la Première Guerre mondiale afin de perpétuer les objectifs de l'impérialisme allemand. Trotsky a expliqué que, pour ce faire, les puissantes organisations de la classe ouvrière devaient être détruites. L'antisémitisme d'Hitler avait ses racines dans de ce même programme.

Des universitaires de droite avaient repris l'offensive dans les années 1980. Enhardis par le « tournant spirituel et moral » proclamé par le chancelier Helmut Kohl, ils ont publié en 1985 de nombreux articles appelant à réviser la compréhension du Troisième Reich et à établir une « normalisation » du rapport de l'Allemagne avec son passé.

Ernst Nolte, en particulier, a cherché à présenter l'Holocauste comme une réaction compréhensible à la « campagne de destruction de la Révolution russe ». Selon Nolte, les nazis avaient réalisé un acte « asiatique », un meurtre de masse, parce qu'ils se considéraient, eux et leur entourage, comme des victimes réelles ou potentielles d’un tel acte « asiatique ».

Dans son rapport, Vandreier a décrit comment les articles écrits par Nolte dans les années 1980 avaient déclenché une vague d'indignation parmi les historiens et les universitaires. Il a expliqué que « De nombreux articles de recherche ont révélé que les affirmations de Nolte n'avaient pas la moindre validité historique ». « Après ce débat public, les vues de Nolte étaient discréditées. »

Maintenant, on s’efforce de réhabiliter Nolte à qui l’on permet une fois de plus d'exprimer ses opinions dans des journaux de premier plan. Journalistes comme professeurs reprennent ses thèses et cherchent à séparer l'Holocauste de ses racines dans l'impérialisme allemand. Jörg Baberowski, le président du Département d'histoire de l’Europe orientale à Université Humboldt, a joué un rôle de premier plan dans cette campagne.

Dans un article paru dans Der Spiegel en février, Baberowski a déclaré, « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison » et il a ajouté, « Hitler n'était pas un psychopathe et il n'était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l'extermination des juifs à sa table. »

« Ces déclarations ne sont pas une défaillance momentanée », a dit Vandreier. « Baberowski s'est voué à réhabiliter Nolte depuis ses débuts, alors qu’il était étudiant à Göttingen. Tout au long de ses travaux sur le stalinisme et la Révolution russe, il a cherché à présenter le fascisme allemand comme une réaction légitime à la violence stalinienne. »

« Conformément à sa théorie irrationnelle de l'histoire, Baberowski présente la Révolution russe comme une simple et brutale explosion de violence. Pour Baberowski, le stalinisme est une conséquence directe de la Révolution russe. »

« Son portrait du bolchevisme et de la société soviétique consiste à évoquer des hordes barbares qui n'attendraient que le moment favorable pour envahir l'Europe civilisée », a déclaré Vandreier. « De la sorte, il dit implicitement que le Reich allemand devait se défendre ».

Dans son livre La terre brûlée, Baberowski suggère que l'Union soviétique voulait une guerre contre l'Allemagne. Il écrit: « En ce qui concernait la guerre, Staline et ses partisans étaient entièrement d'accord et rien n'aurait davantage réjoui le dictateur que de mener des guerres qu’il aurait pu gagner. »

Baberowski présente la guerre d’anéantissement des nazis et l'extermination industrielle des juifs comme une simple étape de l'escalade de la guerre sur le front Est, n'ayant rien à voir avec l'idéologie nazie ou l'impérialisme allemand. Dans La terre brûlée, il écrit à ce propos: « Les soldats d’Hitler... étaient engagés dans une guerre à la dynamique de laquelle ils ne pouvaient désormais plus échapper... Hitler a été mal avisé de faire la guerre à un régime dans lequel la violence de masse était devenue une seconde nature, et dont les soldats savaient comment gérer ce type de violence. La Wehrmacht ne pouvait maintenir en permanence sa supériorité contre un pouvoir de cette nature. »

Vandreier a cité un autre des écrits de Baberowski, publié en 2007, où il écrit, « Staline et ses généraux ont imposé une guerre d'un nouveau type à la Wehrmacht – qui ne protégeait plus la population civile. » Il s’est à plusieurs reprises lancé dans des comparaisons où il décrit la dictature de Staline comme plus brutale que le nazisme. « Selon la version de l'histoire de Baberowski, Hitler et ses partisans n’ont fait qu’imiter ce que Staline et ses partisans avaient déjà réalisé en Union soviétique », a conclu Vandreier.

Vandreier a expliqué que les positions formulées aujourd'hui par Baberowski allaient encore plus loin que les thèses révisionnistes de Nolte dans les années 1980. Il a dit que s’il y avait eu de vives critiques de Baberowski dans les revues universitaires où on démontre le caractère révisionniste de ses travaux, il n'y avait eu aucun débat public à leur sujet.

« L’absence de protestation publique à l’encontre des thèses de Baberowski n'est pas due à la qualité de ses arguments », a expliqué Vandreier, « mais plutôt à la faillite politique de ses anciens détracteurs. Au cours des trente dernières années, un important mouvement vers la droite a eu lieu dans l’ancien milieu académique de gauche. »

Ce processus n'est pas limité aux universités, a dit Vandreier. « S'il y a une fois de plus des milliers d'extrémistes de droite qui marchent dans Dresde, c'est seulement parce qu'une campagne systématique a eu lieu pour légitimer ce genre de politique », a-t-il dit. « Nombre de politiciens, de Bodo Ramelow le ministre-président (La Gauche) du Land de Thuringe au ministre de l'Intérieur Thomas De Maizière (CDU), ont déclaré que les préoccupations des manifestants sont justifiées ou bien proposent d’engager la discussion avec eux. »

La croissance des forces de droite s’explique par le développement de la polarisation sociale et par le retour du militarisme allemand. « La militarisation de l'Allemagne exige la mobilisation des éléments les plus arriérés de la société. Dans les médias, dans le milieu universitaire et dans la rue », a déclaré Vandreier. « Personne ne fait ressortir cette connexion aussi clairement que Jörg Baberowski. »

En octobre, Baberowski avait montré les conséquences de sa réhabilitation d’Hitler. Sur un ton délibérément décontracté, il avait dit qu'afin de vaincre les “terroristes” à l'étranger, il fallait rien moins que les méthodes de la guerre d'extermination employées par l'Allemagne dans la Deuxième Guerre mondiale. « Et si l’on ne veut pas prendre des otages, brûler des villages, pendre les gens et semer la peur et la terreur, comme le font les terroristes, si l’on n’est pas prêt à faire de telles choses, alors on ne pourra jamais gagner ce genre de conflit et il vaut mieux ne pas s’en mêler », avait-il déclaré.

Vandreier a toutefois souligné que l’EJIES ne considérerait pas le virage à droite des couches universitaires comme une cause de pessimisme. En effet, l’agressivité même de la campagne pro-guerre montre l'ampleur de l'opposition de la population. L’EJIES prend appui sur cette opposition.

« Et si le FAZ, les têtes de l'Université et les présidents de département nous attaquent à cause de cela, et si aucun professeur n’est prêt à critiquer Baberowski, cela montre clairement qu'une perspective socialiste est nécessaire pour lutter contre la guerre et sa préparation idéologique. C'est pourquoi il est important de construire l’EJIES », a conclu Vandreier.

Une discussion animée a suivi la conférence et a continué longtemps après la fin officielle de la réunion. De nombreux participants se sont dits étonnés des déclarations publiques de Baberowski, dont ils ne savaient rien.

Arnd, un étudiant en histoire dans son troisième semestre à l'Université Humboldt, s’est dit enthousiasmé par l'opposition de principe de l’EJIES à la guerre. Il a ajouté qu'il voterait pour l’EJIES lors de l'élection au Parlement étudiant parce que c'était le seul groupe “principiel” participant à cette élection. Il a également dit que la réunion lui avait donné envie de lire les écrits de Trotsky sur l'Allemagne.

Kathrin et Silvan, étudiants en médecine à l'Université Humboldt, avait été informés de la réunion par des tracts de l’EJIES distribués par une équipe de campagne à l'Hôpital universitaire de la Charité. Kathrin a pris plusieurs brochures avec elle ce jour-là et les a distribuées aux autres étudiants en médecine, dont trois sont venus à la réunion.

Silvan a dit qu'il avait été impressionné par la réunion. Il venait de passer un an en Bolivie et n'avait pas suivi les événements politiques en Allemagne durant ce temps. Mais le rapport avait « soulevé des questions qui doivent être posées aujourd'hui ».

Kathrin a dit qu'elle était troublée par la propagande ouverte pour des campagnes militaires et la forte participation d’éléments droitiers dans les manifestations de Pegida. Elle a participé à une manifestation contre Pegida et « a décidé d'accorder plus d'attention à la politique et à l'histoire. Comme on peut le voir par ma participation d’aujourd'hui, j’agis déjà en fonction de cette décision. »

(Article original paru le 14 Janvier 2015)