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100.000 personnes manifestent contre Pegida en Allemagne

Par Martin Kreikenbaum
16 janvier 2015

La presse allemande rapportait mardi que le douzième rassemblement organisé la veille par Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident) était le plus important jusqu'à maintenant, certaines sources indiquaient que le nombre de participants se situait entre 20.000 et 25.000. Des protestations anti-islamiques et droitières avaient également lieu dans d’autres villes. Mais les défilés qui se sont déroulés en dehors de Dresde étaient bien plus petits qu’escomptés. À Leipzig, 4.800 partisans de Pegida ont défilé à travers la ville. À Berlin, Düsseldorf et Sarrebruck, l’on n’a compté que quelques centaines de participants.

Des cortèges bien plus vastes ont rassemblé les opposants de Pegida. Le plus important eut lieu à Leipzig, où plus de 35.000 personnes ont protesté contre la propagande raciste de Pegida. À Munich, 20.000 personnes ont manifesté, 17.000 à Hanovre, 7.000 à Dresde, 4.000 à Hambourg et 5.000 à Düsseldorf.

Des manifestations impliquant plus d’un millier de participants eurent également lieu à Rostock, Schwerin, Sarrebruck et Mayence. Un grand nombre de participants à ces manifestations ont non seulement critiqué les slogans racistes de Pegida, mais aussi la politique anti-immigration du gouvernement allemand.

Le grand nombre de manifestants anti-Pegida réfute les affirmations des médias relatives à la crainte et aux préoccupations largement répandues au sein de la population allemande à l’égard des réfugiés et de l’«infiltration étrangère» de la société.

En réalité, les manifestations de Pegida à Dresde, qui sont dirigées par un trafiquant de drogue reconnu, Lutz Bachmann, n’avaient au départ attiré que quelques centaines de participants droitiers. Elles furent toutefois délibérément soutenues et encouragées par les politiciens et les médias.

Les organisateurs des protestations de Pegida et leurs partisans dans les médias ont essayé ces derniers jours d’exploiter le choc et l’horreur ressentis par beaucoup de personnes au sujet de l’attentat terroriste contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, pour les utiliser à leurs propres fins.

À Dresde, ils ont cherché à profiter de ces événements pour leur propre propagande raciste et anti-islamique en appelant à une marche funèbre. Les participants étant censés arborer un ruban noir. Toutefois, comme lors des semaines précédentes, les drapeaux allemands et les slogans racistes ont prédominé.

De plus, plusieurs bannières régionales étaient brandies montrant qu’il ne s’agissait nullement d’un mouvement spontané de la population de Dresde. Au lieu de cela, des extrémistes de droite venus des quatre coins d’Allemagne s’étaient mobilisés pour les défilés et avaient acheminé les participants dans des cars, avec le plein soutien du parti fasciste NPD (Parti national démocrate allemand).

Une étude réalisée par l’Université technique de Dresde a révélé que les manifestations se composaient pour la plupart de sections privilégiées de la classe moyenne qui gagnaient des salaires bien au-dessus de la moyenne, mais qui craignent de se retrouver au bas de l’échelle sociale. L’étude était basée sur le ressenti de 400 manifestants.

Ces éléments réactionnaires sont délibérément mobilisés pour garantir une base droitière à la politique gouvernementale d’attaques sociales et de militarisme. Avec les attaques terroristes à Paris, l’agitation anti-islamique est fortement intensifiée et directement liée à la restriction des droits démocratiques et à d’autres mesures d’État policier.

Il s’agit là de l’intensification d’une campagne réactionnaire qui est menée depuis des semaines par les politiciens et les médias et dont Pegida est l’expression la plus frappante. Cette campagne a été menée par le quotidien droitier Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) dont le coéditeur, Berthold Kohler, avait prévenu en décembre que les exigences des manifestations de Pegida devaient être prises au sérieux en réclamant une politique d’immigration élaborée pour ne satisfaire que les intérêts de l’État allemand.

Le FAZ a réservé au vice-président du parti droitier Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD), Konrad Adam, de l’espace dans ses pages afin de lancer des tirades incendiaires contre les musulmans. Puis, lundi, le journaliste du FAZ, Matthias Alexander, s’en prenait aux manifestants antifascistes à Francfort, parce qu’ils avaient empêché les bandes droitières de poursuivre leur marche.

En matière de chauvinisme, la presse du groupe Springer talonne de près le FAZ. Dans un article d’opinion paru dans le journal Die Welt et intitulé «Apprendre de l’islam signifie apprendre à gagner», l’islamophobe notoire Henry M. Broder a déclaré cyniquement qu’«il est question de deux cultures dont l’une est agressive et l’autre défensive». Bien sûr, c’est l’islam qui est décrit comme la «culture agressive» qui produit inévitablement des terroristes et des assaillants.

Comme si la colonisation du Moyen-Orient, les deux guerres mondiales et les nombreuses interventions des puissances occidentales qui ces dernières années ont coûté la vie à des millions de gens n’avaient pas eu lieu, Broder déclare que la religion musulmane est la source du terrorisme. Ceci est d’autant plus répugnant que toutes les organisations terroristes actuelles furent mises en place et financées par les gouvernements occidentaux dans le but de faire valoir leurs intérêts dans la région.

Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière (CDU), fut le premier politicien de haut rang à encourager et à soutenir Pegida. Maintenant, il fait explicitement comprendre où cette propagande anti-islamique est en train de mener.

Peu de temps après les attaques à Paris, de Maizière avait réclamé le stockage de données électroniques, indépendamment du fait que quelqu’un est suspect ou non. De plus, il a imposé des restrictions de voyage aux djihadistes présumés en collaboration avec son collègue du gouvernement, Heiko Maas (social-démocrate). Le déplacement des djihadistes à l’étranger a d’ores déjà été catalogué comme un délit et, en pratique, ceci correspond à l’introduction d’un droit sanctionnant le délit d’opinion.

Il existe dans tous les partis parlementaires des partisans à la restriction des droits démocratiques. Les représentants du parti La Gauche (Die Linke) réclament une augmentation des forces de l’ordre. Le secrétaire général et député de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Saxe, Michael Kretschmer, a déclaré être favorable au resserrement du droit d’asile et à une approche plus rigoureuse de la déportation des réfugiés.

En Saxe, sous prétexte d’un «dialogue avec les citoyens inquiets», le Landeszentrale für politische Bildung (Centre régional pour l’éducation politique) a fourni une plateforme aux partisans de Pegida pour faire campagne publiquement contre les réfugiés et les musulmans. Le directeur de l’organisation, Frank Richter, a expliqué que «Pegida est un grand mouvement pour rassembler tous ceux qui sont déçus et frustrés et qui veulent protester».

Peu avant, le président du Land de Saxe, Stanislaw Tillich, s’était déclaré prêt à dialoguer avec Pegida, en ne soutenant qu’à contrecœur une contre-manifestation qui eut lieu samedi dernier. Le gouvernement du Land de Saxe avait initialement projeté d’organiser un rassemblement sous le slogan «Nous sommes une ville, un pays, un peuple», un slogan qui aurait également pu figurer sur la bannière d’une marche de Pegida.

Ce n’est qu’à la suite de protestations et du retrait d’organisations des réfugiés que le slogan fut modifié pour dire «Pour Dresde, la Saxe, pour l’ouverture au monde, l’humanité et un dialogue réciproque». Quelque 35.000 personnes ont participé au rassemblement qui visait avant tout la politique de rapprochement du gouvernement de Saxe avec les organisateurs de Pegida. Le discours tenu par Tillich fut noyé dans les appels à cesser les déportations de réfugiés.

En d’autres endroits, des tentatives furent également faites pour réorienter derrière le gouvernement et les partis d’opposition la colère de la population contre Pegida. «L’unité de tous les démocrates» fut, par exemple, proclamée mardi à la Porte de Brandebourg par le président allemand Joachim Gauck, la chancelière Angela Merkel (tous deux CDU) et le vice-chancelier, Sigmar Gabriel (SPD), dans le seul but de masquer leur propre politique droitière.

Avec la suppression effective du droit d’asile en 1993, ce fut le SPD et le CDU qui posèrent les jalons pour l’exclusion d’Europe les demandeurs d’asile. La division de la société est pratiquée par le gouvernement allemand même qui diffame les réfugiés en les qualifiant de «parasites sociaux» et en faisant planer un soupçon généralisé sur tous les musulmans.

(Article original paru le 15 janvier 2015)