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L’effondrement du gouvernement grec

Par Alex Lantier
3 janvier 2015

L’effondrement lundi 29 décembre de la coalition gouvernementale du premier ministre Antonis Samaras marque une nouvelle étape dans la crise de la classe dirigeante grecque.

Le refus du parlement de soutenir le candidat présidentiel de Samaras, Stavros Dimas, qui a entraîné la chute du gouvernement et provoqué de nouvelles élections législatives, est lié à la tentative de mettre sur pied un nouveau système politique; celui-ci doit permettre à la classe dirigeante de poursuivre les programmes d’austérité, en Grèce comme dans toute l’Europe.

Des années de brutales mesures d’austérité – exigées par la « troïka » de l’Union européenne, du Fonds monétaire International et de la Banque centrale européenne – ont précipité les travailleurs grecs dans la pauvreté et le chômage, tout en aggravant la crise économique qui a dévasté le pays. L’économie s’est contractée de 25 pour cent, des millions de personnes ont perdu leur assurance santé, les salaires ont reculé de 30 pour cent ou plus, la situation des sans abri s’aggrave et les maladies évitables se propagent rapidement, et six jeunes grecs sur dix sont au chômage.

Chaque tentative entreprise par les travailleurs et les jeunes pour s’opposer aux attaques menées contre leurs emplois et leurs conditions de vie a été trahie ou réprimée. Les partis traditionnels de gouvernement de la bourgeoisie sont profondément discrédités. Le parti Nouvelle Démocratie de Samaras et le PASOK social-démocrate sont l’objet du mépris de la vaste majorité de la population.

Dans ces conditions, la classe dirigeante se tourne vers SYRIZA, la « Coalition de la Gauche radicale », dans le but d’empêcher une crise révolutionnaire.

Les travailleurs et les jeunes en Grèce espèrent de toute évidence que SYRIZA – qui a été et s’est lui-même promu en tant que parti « anti-austérité » voire même « socialiste » – offrira une quelconque échappatoire. Le parti avait remporté les élections européennes en mai et est actuellement en tête des sondages pour l’élection parlementaire du mois prochain. Tsipras a réagi à l’effondrement du gouvernement en promettant que « dans quelques jours, les plans d’austérité appartiendr[aient] au passé. »

A en juger par la lecture de la presse des alliés internationaux de SYRIZA, la perspective que Tsipras devienne premier ministre équivaudrait à la seconde venue de Lénine. Le quotidien stalinien L’Humanité a proclamé avec enthousiasme : « Les électeurs grecs près d’un tournant anti-austéritaire, » tandis que le journal allemand Junge Welt écrit, « Pour la première fois, les Grecs peuvent élire un parti au sommet de l’Etat qui mérite vraiment l’appellation ‘politiquement de gauche’. »

Rien ne pourrait être plus loin de la vérité. SYRIZA et Tsipras ont été soigneusement préparés pour assumer un rôle de premier plan dans la défense du capitalisme en Grèce, pour veiller à ce que les dictats du capital international soient appliqués et pour que la vague d’opposition populaire, qui risque de se répandre à l’Europe entière, soit neutralisée.

Au cours des cinq années écoulées depuis l’éclatement de la crise de l’euro, les forces de la classe moyenne aisée qui contrôlent SYRIZA ont été intégrées à la politique bourgeoise grecque et certains de leurs représentants ont été promus à des postes éminents dans l’Etat. Le parti a à maintes reprises exprimé son engagement en faveur de l’Union européenne et s’est efforcé de souligner son programme « pro-patronal » et pro-capitaliste.

Au début de l’année, Tsipras avait exhorté la Fédération hellénique des entreprises à développer une « relation institutionnelle fonctionnelle » avec ce parti « de la gauche radicale ». Dans une interview accordée en décembre à Reuters, il avait dénoncé l’« alarmisme » quant au programme soi-disant radical de SYRIZA, déclarant, « Une victoire de SYRIZA permettra de rompre le maléfice et de libérer les marchés [et créera] un sentiment de sécurité. » Il a promis de négocier avec la « troïka » et de parvenir à un accord avec les banques.

Pour ce qui est de la politique internationale, Tsipras, admirateur des plans de renflouement supervisés par le président Barack Obama aux Etats-Unis, s’était rendu en juin 2013 à Washington pour des réunions avec le groupe de réflexion Brooking Institut. Il s’est également déplacé pour consulter des figures du monde politique et financier à Berlin, Londres et Paris.

A l’époque, le New York Times était d’avis que « Seule SYRIZA pouvait sauver la Grèce ». Si SYRIZA prenait le pouvoir, écrivait ce journal, « rien de vital ne changerait pour les Etats-Unis. SYRIZA n’a pas l’intention de quitter l’OTAN ni de fermer les bases militaires américaines. »

Le Times conclut que la proposition de SYRIZA de restructurer la dette grecque serait bonne pour les banques: « Les banques et les fonds spéculatifs savent que la majeure partie de la dette grecque est détenue par les contribuables européens et par la Banque centrale européenne, et ce qui reste a été raflé par des investisseurs qui savent qu’elle sera remboursée. »

Le défi principal posé à la classe ouvrière européenne est de comprendre l’ampleur des tâches politiques auxquelles elle est confrontée. Alors qu’il existe un mécontentement social explosif, le besoin urgent est la construction d’une nouvelle direction politique basée sur un programme révolutionnaire.

Ce qui meut la politique frénétique de la bourgeoisie européenne et l’effondrement du vieil équilibre politique est l’échec historique du capitalisme européen. La classe dirigeante est déterminée à résoudre cette crise au moyen d’une redistribution massive des richesses de la classe ouvrière vers l’élite patronale et financière.

La Grèce est elle-même le fer de lance d’une contre-révolution sociale à l’échelle européenne. Des mesures identiques ont été imposées de l’Espagne à l’Irlande, mais les institutions politiques de la classe dirigeante se sont avérées totalement insensibles aux tentatives faites pour modifier la politique gouvernementale.

Rien ne peut être résolu dans le cadre d’un système économique mondial où chaque décision et chaque gouvernement est subordonné aux intérêts des banques et des entreprises géantes – un système que SYRIZA, au même titre que Nouvelle Démocratie et le PASOK, défend inconditionnellement.

La voie pour aller de l’avant est une lutte pour l’unification des travailleurs à travers l’Europe sur la base d’un programme de prise du pouvoir et de remplacement des institutions existantes, dont l’Union européenne, par une fédération d’Etats ouvriers – les Etats socialistes unis d’Europe. Cette perspective doit être mise en œuvre en opposition à tous les partisans du capitalisme.

Une telle lutte est inséparable de la construction de sections du Comité International de la Quatrième Internationale en Grèce et dans toute l’Europe.

(Article original paru le 31 décembre 2014)