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Québec: les syndicats du secteur public prêts à imposer les demandes du gouvernement

Par Richard Dufour
5 janvier 2015

Le gouvernement du Québec a dévoilé le 15 décembre dernier des demandes draconiennes visant plus d'un demi-million de travailleurs du secteur public dont les conventions collectives arrivent à échéance le 31 mars 2015.

Les libéraux du premier ministre Philippe Couillard «offrent» un contrat de travail de cinq ans comportant un gel salarial les deux premières années, suivi d'une augmentation annuelle de 1 pour cent les trois années suivantes – soit une hausse cumulée nettement inférieure au taux d'inflation.

Par ailleurs, l'âge autorisé pour partir à la retraite sans pénalité passerait de 60 à 62 ans, tandis que la pénalité pour une retraite anticipée serait haussée de 4,2 à 7 pour cent. Quant au montant des pensions, il serait réduit en étant calculé à partir du salaire, non plus des cinq, mais des huit dernières années.

À ces mesures présentées à la table centrale de «négociations» et qui touchent l'ensemble des employés du secteur public, s'ajoutent des demandes sectorielles visant à augmenter partout la charge de travail. Les enseignants, par exemple, devront être présents à l'école 35 heures par semaine au lieu de 32 heures, tandis que le nombre moyen d'élèves par enseignant va augmenter.

La brutale offensive du gouvernement Couillard contre les employés du secteur public fait partie d'un programme d'austérité qui comprend des coupes massives dans les services publics et un assaut tous azimuts sur les emplois, les salaires et les conditions de travail. Face à la crise historique du système capitaliste mondiale, la réponse unanime de la classe dirigeante – non seulement au Québec mais dans tout le Canada et à travers le monde – est de faire payer les travailleurs.

En attaquant de plein fouet les employés du secteur public, les libéraux comptent sur la bureaucratie syndicale pro-capitaliste pour éviter une confrontation. Les premières réactions des chefs syndicaux montrent que leur seule préoccupation est de convaincre le gouvernement que, face à la colère grandissante des membres de la base, il aurait tout intérêt à utiliser leurs services pour faire passer ses dures exigences.

«Espérons que l’employeur profitera de la période des Fêtes pour réfléchir et nous arriver avec un esprit mieux disposé en janvier lors de nos prochaines rencontres», a déclaré Éric Pronovost, président de la FPSS-CSQ (Fédération du personnel de soutien scolaire de la Centrale des syndicats du Québec).

«Nous répétons au gouvernement que nous voulons négocier de bonne foi», a renchéri Marjolaine Côté, vice-présidente de la FEESP-CSN (Fédération des employées et employés de services publics de la Confédération des syndicats nationaux).

Un message similaire a été lancé par Louise Chabot, porte-parole du SISP (Secrétariat intersyndical des services publics). «Notre intention a toujours été de négocier sérieusement avec le gouvernement», a-t-elle déclaré, tout en ajoutant que «s’il est incapable de comprendre autrement qu’avec la pression de la population dans la rue, c’est par milliers que nous y descendrons.»

Le processus de «négociation» constitue une cruelle comédie pour les travailleurs du secteur public québécois. Une fois après l'autre, le gouvernement en place – qu'il soit libéral ou péquiste – déclare qu'il n'y a «pas d'argent» et exige des concessions de plus en plus drastiques. Les syndicats font semblant de croire qu'il est «de bonne foi» et participent pleinement aux négociations bidon, tout en s'assurant de limiter l'action de leurs membres à des gestes futiles de protestation. Et si les travailleurs arrivent à briser cette camisole de force et à entrer en lutte, le gouvernement déploie son vaste arsenal de décrets et de lois spéciales pour casser le mouvement de résistance, une réponse prévisible qui est ensuite invoquée par les syndicats pour dire qu'il n'y a rien à faire.

L'amère expérience des travailleurs municipaux avec le projet de loi 3 du gouvernement Couillard devrait servir d'avertissement à tous les employés du secteur public. Lorsque le gouvernement a dévoilé en juin dernier un projet de loi pour remplacer unilatéralement les clauses des conventions collectives qui régissaient jusqu'ici les régimes de retraite dans le secteur municipal, il a rencontré une vive opposition de la part des travailleurs.

Les diverses mesures du projet de loi – la hausse de la part des cotisations devant être versée par les employés municipaux, la fin de l'indexation des prestations, un plafond strict sur le budget pouvant être consacré aux pensions – représentaient non seulement une ponction sur les chèques de paie pouvant atteindre des centaines de dollars par mois, mais aussi un grand pas vers le démantèlement des régimes de retraite.

Mais les syndicats ont étouffé la colère justifiée des employés municipaux et les ont isolés des autres travailleurs qui faisaient face à des attaques similaires. Ils ont accepté la hausse des cotisations et la baisse des prestations de retraite «du moment que tout se fait par la négociation», dans les mots de Marc Ranger, alors porte-parole de la Coalition syndicale pour une libre négociation. Le résultat a été l'adoption en décembre du projet de loi 3 après un accord procédural avec le Parti québécois (PQ).

La seule façon pour les travailleurs du secteur public d'éviter une défaite similaire est de prendre leur sort entre leurs mains. Ils doivent briser le carcan imposé par l'appareil bureaucratique syndical et faire de la défense des services publics, et des conditions de travail des employés qui les prodiguent, le coup d'envoi d'une contre-offensive de toute la classe ouvrière à travers le Canada contre le programme d'austérité de l'élite dirigeante.

L'urgence d'une telle réorientation politique est soulignée par les déclarations des chefs syndicaux suite aux demandes draconiennes du gouvernement Couillard. On peut y déceler trois thèmes majeurs, qui servent à semer la division parmi les travailleurs et à les endormir politiquement.

Premièrement, la baisse continuelle des salaires réels est présentée comme un phénomène unique au secteur public, alors qu'il concerne en réalité l'ensemble des travailleurs. Dans un communiqué signé conjointement par Francine Lévesque, vice-présidente de la CSN, Lucie Martineau, porte-parole du SISP, et Daniel Boyer, président de la FTQ (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec), les trois chefs syndicaux soulignent «l’écart de la rémunération globale» entre les employés du secteur public et ceux des autres secteurs, et soutiennent que «cet écart se creuse considérablement depuis plusieurs années».

Deuxièmement, le fait que la force de travail dans le secteur public soit composée en majorité de femmes est brandi pour miner la solidarité de classe en qualifiant l'assaut sur les salaires et les pensions d'une attaque contre les femmes, et non contre les travailleurs. «Alors que plus de 75 % des emplois du secteur public sont occupés par des femmes», peut-on lire dans le même communiqué, «refuser de corriger cet écart relève tout simplement de la discrimination salariale basée sur le sexe».

Troisièmement, la réaction sociale instaurée par le gouvernement Couillard – la réponse délibérée de l'élite dirigeante à la crise objective du système de profit qui exige une réponse tout aussi consciente de la classe ouvrière – est présentée comme un mauvais choix idéologique qui peut être renversé en faisant pression sur les représentants politiques de l'élite. «Ce n’est pas par nécessité, mais pour des raisons idéologiques que le gouvernement met en place ces mesures d’austérité», a déclaré Serge Cadieux, secrétaire général de la FTQ.

Les efforts des chefs syndicaux pour saboter l'opposition ouvrière au programme d'austérité de l'élite dirigeante se basent avant tout sur une perspective nationaliste québécoise visant à séparer les travailleurs du Québec du reste de la classe ouvrière canadienne. Durant des décennies, ils ont subordonné les travailleurs au parti de la grande entreprise qu'est le PQ, y compris en aidant les gouvernements péquistes de Lucien Bouchard et Bernard Landry à imposer de vastes coupes budgétaires à partir du milieu des années 1990. Aujourd'hui, les syndicats qualifient les mesures de réaction sociale du gouvernement Couillard, non pas d'une attaque frontale menée à travers le Canada sur les intérêts les plus fondamentaux des travailleurs, mais d'une attaque sur le «modèle québécois».

Les travailleurs du secteur public font face à une lutte politique qui requiert une nouvelle perspective – l'unité des travailleurs du Québec avec leurs frères et soeurs de classe d'Amérique du Nord dans une lutte commune pour un gouvernement ouvrier qui réorganisera l'économie afin de satisfaire les besoins sociaux, et non le profit individuel.

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