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Conférence de David Walsh, rédacteur «arts et culture» au WSWS

Les fondements politiques et théoriques du livre The Sky Between the Leaves – Deuxième partie

Par David Walsh
6 janvier 2015

Le rédacteur de la section «arts et culture» du WSWS, David Walsh, avait participé à une conférence avec des membres et partisans du PES pour souligner le lancement de son livre Sky Betwen the Leaves. Nous publions ici la deuxième et dernière partie. La première partie a été publiée le 30 décembre dernier.

Pour illustrer l’attaque contre le réel en tant que base pour l’art, j’aimerais prendre un exemple, le roman du 19e siècle et plus spécifiquement le travail de Charles Dickens, l’auteur de plusieurs romans remarquables entre 1836 et 1870. J’aimerais démontrer comment les marxistes et d’autres considéraient son œuvre à une époque antérieure, comparativement à comment elle est considérée par les théoriciens de «gauche» contemporains ou d’importantes sections d'entre eux.

L'année 2012 marquait le bicentenaire de l’anniversaire de naissance de Dickens. Au sommet de sa gloire, il était un romancier extrêmement populaire. Il l’est toujours, avec raison. Selon certains chercheurs, son roman A Tale of Two Cities (Un conte de deux villes, 1859) s’est vendu à plus de 200 millions d’exemplaires, en faisant le roman le plus vendu de tous les temps, tous genres confondus.

Dickens était profondément critique, honnête et inquisiteur dans son traitement de bien des aspects de la société, aussi bien qu'un chroniqueur intarissable joyeux et amusant de la vie elle-même, dans toutes ses dimensions. Dickens a introduit un nouvel élément plébéien dans le roman – la vie de rue moderne, la vie urbaine populaire – depuis, la littérature n’a plus jamais été la même.

Son énorme contribution à la culture était appréciée par les esprits les plus perspicaces de l’époque. L’esprit le plus perspicace appartenait alors à Karl Marx qui, en 1854 dans le New York Tribune, inclua Charles Dickens, aux côtés de William Makepeace Thackeray, Charlotte Brontë et Elizabeth Gaskell, dans la «splendide fraternité des auteurs de roman en Angleterre, qui dans leurs pages si vivantes et éloquentes ont livré au monde plus de vérités politiques et sociales que tous les politiciens professionnels, publicistes et moralistes pris ensemble.» («The English Middle Class», 1854)

Le grand critique littéraire et social Russe, V.G. Belinsky (1811-1848), un socialiste opposant du régime tsariste ainsi que l'un des prédécesseurs de Plekhanov, Lénine et Trotsky, écrivit dans des termes similaires en 1847:

«Nous pouvons citer les romans de Dickens qui sont si profondément imprégnés de de la compassion de notre époque, mais représentent cependant une excellente oeuvre artistique.»

Belinsky utilisa le travail de Dickens à titre d’exemple pour illustrer la vérité artistique. Plekhanov et Voronsky se sont grandement inspirés de cette conception, tout comme nous.

«Il est dit que les romans de Dickens ont été responsables de l’amélioration du système d’éducation en Angleterre où tout était basé sur la flagellation et le traitement barbare des enfants. Quel mal y a-t-il, demandons nous, si dans ce cas-ci Dickens a écrit comme un poète? Ses romans en sont-ils moins bons sur le plan esthétique? Il s’agit d’une évidente incompréhension: les gens voient que l’art et la science ne sont pas une et même chose, mais ils ne voient pas que la différence entre elles n’est pas le sujet, mais plutôt la façon dont le sujet est traité. Le philosophe parle en syllogismes, le poète en figures de style et en images, mais les deux disent la même chose. … l’un prouve et l’autre montre, mais les deux convainquent, l’un par la logique et l’autre par l’image.» («A View of Russian Literature in 1847»)

Le Northern Star, le journal du mouvement chartiste, le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière britannique à cette époque, saluait Dickens comme étant le «champion des opprimés». Edwin Pugh, dans Charles Dickens, Apostle of the People (1908), associait Dickens à la classe ouvrière en le qualifiant de «socialiste inconscient».

Il n’est pas nécessaire de faire de telles affirmations, qui sont exagérées, mais cela illustre bien comment les socialistes et les esprits progressistes de cette époque percevaient Dickens: un ennemi de l’oppression, de l’abus des enfants, de la prison pour ceux qui devaient de l'argent, des maisons de correction, du système judiciaire, de l’hypocrisie, des bureaucrates cruels et imbus, et un allié des jeunes, des pauvres et des souffrants.

Le grand romancier Léon Tolstoï, qui admirait beaucoup Dickens, a dit de lui: «Il aime le faible et le pauvre et méprise toujours le riche.» (Dickens demeura un des écrivains favoris en Union soviétique après la Révolution russe.)

En 1912, pour souligner les 100 ans depuis la naissance de Dickens, le marxiste allemand, Franz Mehring, le nom d’après lequel nous avons nommé la maison d'édition qui a publié The Sky Between the Leaves, a écrit un essai très perspicace en l’honneur de l’écrivain anglais, dans lequel on peut lire ce commentaire:

«Le véritable esprit de son œuvre artistique était la vie bouleversante de la ville. Il connaissait cette vie dans ses hauteurs et ses bas fonds; avec une merveilleuse perspicacité, il saisissait ses types sociaux et les représentait à travers des personnages en chair et en os. Nombre de ces personnages sont encore populaires en Angleterre et au-delà. M. Pickwick et Sam Weller [dans The Pickwick Papers, 1836] sont aussi connus que Don Quichotte et Sancho Panza. Même étant invité d'honneur à des soupers de ministres d'État et proche ami de tous les gens célèbres d'Angleterre, son cœur demeurait avec les pauvres et les malheureux au sein desquels il avait lui-même grandi, s'étant hissé à une glorieuse renommée par son immense force d'esprit et de vitalité. Personne d'autre que lui n'éprouvait une telle sympathie pour les orphelins de la nature, les aveugles, les idiots, les sourds et – de manière encore plus révélatrice – pour les orphelins de la société. Même les esthètes bourgeois disaient de Dickens, en partie par reproche, en partie par admiration, qu'il ne laissait pas la vulgarité, la criminalité, l'immoralité ou la saleté des classes ouvrières affecter la sympathie qu'il éprouvait pour elles.»

L'influent critique américain Edmund Wilson, fin 1930, durant la période où il avait été le plus influencé par le marxisme, et particulièrement par Trotsky, avait dit:

«Il est difficile pour les commentateurs britanniques de voir en lui le grand artiste et critique social qu'il était. … [Dickens] est néanmoins le plus grand auteur dramatique anglais depuis Shakespeare et il a créé un univers des plus vastes et des plus variés.

«Dickens se pose presque toujours en opposant des institutions: malgré son allégeance à l'Église et à l'État, malgré le soutien de façade qu'il leur apportait parfois, lorsqu'il parle du Parlement et de ses lois, des tribunaux et des fonctionnaires, des croyances des protestants ou de l'Église d'Angleterre, il les présente comme étant ridicules ou cruels, ou les deux à la fois.»(«Dickens: The Two Scrooges», 1941)

Mais comment les critiques modernes «de gauche» traitent-elles Dickens et le roman du 19e siècle en général? En grande partie en faisant preuve d'incompréhension et d'une hostilité à peine voilée. Dickens, par exemple, n'est pas quelqu'un qui peut être associé à la cause des politiques sexuelles et identitaires, aux «études postcoloniales», etc. – il devient ainsi automatiquement suspect. Sa popularité parmi les masses de lecteurs, anglophones et autres, y compris ceux qui sont moins éduqués, «les masses incultes», fait aussi de lui un personnage douteux. Et le roman et la littérature réalistes sont largement traités dans les milieux académiques «de gauche» d'outils de manipulation qui servent à accommoder la population à la domination bourgeoise.

Voici deux exemples de deux personnes bien en vue de ce milieu:

«La littérature est un outil vital à l'insertion de l'individu dans les formes perceptuelles et symboliques du construit idéologique dominant. Elle est capable d'accomplir cette fonction avec un naturel, une spontanéité et une immédiateté de l'expérience qui ne sont possibles dans aucune autre pratique idéologique.» (Criticism and Ideology, Terry Eagleton, 1976)

«Le roman joue un rôle important dans ce que l'on peut qualifier correctement de révolution culturelle bourgeoise: cet immense processus de transformation à travers lequel des habitudes de vie, formées antérieurement par d'autres modes de production, maintenant archaïques, sont reprogrammées pour la vie et le travail dans le nouveau monde du capitalisme de marché.» (The Political Unconscious, Fredric Jameson, 1981)

Inspiré surtout par le postmoderniste Michel Foucault, D.A. Miller, un intellectuel américain, se donne pour objectif, dans The Novel and the Police (1988), de réfuter l'argument selon lequel le roman réaliste représentait quelque chose de subversif ou de fondamentalement émancipateur. Selon Miller, de tels romans servent d'abord de méthode disciplinaire en créant un policier intérieur.

Miller écrit: «Rares sont ceux qui contestent [!] cette idée. Avec Dickens, le roman anglais présente pour la première fois une gigantesque thématique de la discipline sociale...» (Que tous acceptent cette conception dans les milieux que fréquente Miller, et cela est tout à fait possible, ne fait qu'indiquer à quel point ces milieux sont intellectuellement pauvres.)

«Ce livre [celui de Miller] tente de corriger les réalisations “positives” du roman de fiction du 19e siècle...»

«On pourrait affirmer qu'un roman comme La Maison d'Âpre-Vent (Bleak House), malgré sa position superficiellement hostile à l'endroit de la bureaucratie ou même à cause d'elle, tente profondément de nous former... à la sensibilité qui est nécessaire pour habiter ces nouvelles structures bureaucratiques et administratives.»

Dans la même veine, Edward Said, critique palestinien maintenant décédé, était un homme intelligent, mais influencé par les mêmes conceptions erronées.

«Certaines des critiques récentes les plus passionnantes... montrent que le roman en général, et son narratif en particulier, jouent un certain rôle de régulation dans les sociétés d'Europe occidentale.

«Dans l'ensemble, toutefois, le roman européen du 19e siècle est une forme culturelle qui consolide, mais aussi qui raffine et articule l'autorité du statu quo. Dickens peut bien essayer de susciter l'opposition de ses lecteurs au système judiciaire, aux écoles provinciales ou à la bureaucratie, mais ses romans font l'affirmation de ce qu'un critique a appelé la “résolution fictive”.(Culture and Imperialism, 1993)

Audrey Jaffe dans Vanishing Points: Dickens, Narrative, and the Subject of Omniscience (1991), met en pratique les théories de diverses personnalités postmodernistes (Jacques Derrida, Jacques Lacan et Foucault) pour affirmer que la «narration omnisciente» dans Dickens «appartient à une série de phénomènes culturels à travers laquelle le regard – et, de façon plus générale, la connaissance elle-même – est associé à l'homme blanc de la classe moyenne.»

Un commentateur (Laurence W. Mazzeno, dans The Dickens Industry: Critical Perspectives 1836-2005, 2008) note que la plupart des critiques femmes modernes «n'ont pas une opinion positive sur la manière dont Dickens traitait les femmes», et dit plus loin qu’«À partir de la fin des années 1980, il était devenu normal pour les féministes d'exposer la vision patriarcale et dégradante que Dickens avait des femmes.»

On pourrait facilement donner des milliers d'autres exemples aussi stériles.

Ces positions apparemment «de gauche» sont profondément fausses et réactionnaires. Plusieurs faiblesses, presque inévitables en raison de l'époque, pourraient être relevées chez Dickens, mais de suggérer, comme le font Miller et compagnie, que le principal effet de son œuvre est d'accommoder le lecteur au statu quo est une idiotie réactionnaire et quiconque a lu ces romans de manière objective, et non comme un professeur petit-bourgeois qui cherche à en mettre plein la vue, penserait de la même façon. Heureusement, le lecteur moyen a pu accumuler au cours des années plus d'expérience que les professeurs.

Tout ça est vraiment absurde. Même l'adjectif «Dickensian» a été intégré à la langue anglaise et est associé à l'hypocrisie et à la cruauté officielles, ainsi qu'au caractère misérable des quartiers pauvres et aux conditions des masses. Ces intellectuels «de gauche» sont à des années-lumière de la population, présente et passée.

Je crois que le passage suivant de Nicholas Nickleby, publié en 1839, dans lequel Dickens décrit la réaction du personnage principal à une situation particulièrement dégradante dans laquelle il se retrouve, en tant qu'assistant dans une affreuse école où les garçons sont battus et mal nourris, fait un bon résumé de l'attitude de l'écrivain envers la réalité sociale britannique en général ainsi que sa place et sa propre responsabilité dans cette société. C'est cette attitude qui devrait être adoptée en général par tout artiste ou intellectuel sérieux envers l'ordre social existant qui tente de l'utiliser.

«Les cruels traitements dont il avait été le témoin involontaire, ... la malpropreté du lieu, le spectacle présent à ses yeux, les cris qui retentissaient à ses oreilles, tout contribuait à lui donner cette humeur mélancolique. Mais, quand il se rappelait qu’en sa qualité de sous-maître de M. Squeers, quelles que fussent les circonstances qui l’y avaient contraint, il passerait pour être l’aide et le partisan d’un système pour lequel il ne se sentait qu’horreur et que dégoût, il se faisait honte à lui-même, et craignait un instant que le souvenir de sa situation présente ne lui permît plus désormais de marcher jamais la tête haute.» (Vie et aventures de Nicolas Nickleby, 1839)

En fait, Dickens affichait une attitude beaucoup plus saine et radicale envers la société que nos professeurs «de gauche» contemporains qui ont depuis longtemps abandonné l'idée, s'ils l'ont même déjà eue, qu'il était possible de lutter contre l'injustice moderne ou même de protester sérieusement contre elle.

Comme nous menons actuellement une campagne en défense du Musée d'arts de Detroit, je ne peux m'empêcher de citer le commentaire de William Valentiner (1880-1958), directeur de longue date du musée, sur les peintres américains James McNeill Whistler et Winslow Homer. Il contraste positivement le second au premier, car l'art d'Homer «puise plus profondément, il incarne les masses». Plus aucune grande personnalité des arts aux États-Unis ou en Europe ne parle ainsi aujourd'hui.

L'industrie de la «théorie de gauche» est actuellement une grosse machine du monde de la publication, du milieu académique et des médias qui transfert des millions et des millions de dollars d'universités, de fondations, de groupes de réflexion, d'instituts de recherche, de syndicats, de milliardaires philanthropes et autres aux professeurs, rédacteurs, journalistes, consultants, etc. Un grand nombre d'importantes carrières et de revenus confortables dépendent des «études culturelles». Et nous sommes profondément hostiles à cette industrie.

La conception selon laquelle l'art et la littérature ne seraient qu'une idéologie figée domine depuis des décennies les départements et les revues universitaires d'arts et de littérature. Et la situation demeure à ce jour. L'inimitable Jameson, par exemple, écrit dans son nouveau livre, The Antinomies of Realism (2013), «Si c'est la vérité ou la connaissance de la société que nous voulons obtenir du réalisme, nous allons rapidement nous rendre compte que tout ce que nous en retirons est de l'idéologie.»

Bruno Bosteels, une vedette montante de la gauche anti-marxiste, fait référence dans Some Highly Speculative Remarks on Art and Ideology (2012) à «l'écart minime qui sépare l'art de l'idéologie» et pose la question: «La liberté artistique ne pourrait-elle pas... être le modèle parfait pour inscrire idéologiquement les personnes à l'intérieur des structures sociales existantes, plutôt qu'un outil tant vanté de subversion politique?»

Ces positions, qui passent pour du «marxisme» et qui, pour beaucoup, y sont associées, ne sont essentiellement pas remises en question, sauf par nous. Trotsky a répondu à ce genre de réduction subjectiviste de l'art comme idéologie – défendue à l'époque, il faut l'admettre, par des éléments plus sains – dans son fameux discours «Class and Art» (1924), en affirmant que c'était une réduction devant laquelle «on ne pouvait que lever les bras au ciel».

Trotsky souligna dans cette discussion que «nous allons continuer de recommander la lecture de Pouchkine aux travailleurs», car «la façon dont Pouchkine exprime ses sentiments est si saturée de l'expérience artistique, et en général psychologique, de plusieurs de plusieurs siècles, si cristallisée, qu'elle a conservé sa valeur jusqu'à nos jours». Les efforts du grand artiste ont un caractère objectivement vrai et durable qui dépasse sa classe sociale et ses préjugés historiques. Le philistin complaisant «de gauche» de notre époque, pour qui les masses et leurs problèmes n'ont aucun intérêt, est complètement fermé à une telle compréhension. «Dans une œuvre d'art», il ou elle, dit Trotsky, «ignore ce qui en fait une œuvre d'art».

Voronsky a magnifiquement décrit l'attitude des marxistes envers l'honnête artiste et ses inévitables faiblesses:

«Il ne fait aucun doute que chaque véritable artiste tente subjectivement de représenter la réalité de la vie. Il ressent le plus grand bonheur s'il est convaincu qu'il y est parvenu. Il est aussi vrai que certains critiques, et il y en a toujours à notre époque, qui croient naïvement que l'artiste ne fait que promouvoir ses propres idées et n'est pas intéressé par la réalité de la vie. Mais il est indéniable que l'artiste, en représentant la réalité de la vie, perçoit cette réalité à travers le prisme des pensées et des sentiments de sa classe. Il introduit objectivement les idées de sa classe et le fait presque toujours de manière inconsciente.

«Sous l'influence de ces pensées et de ces sentiments, il reproduit la réalité de la vie dans la mesure où ces pensées et sentiments le lui permettent. Dans certains cas, la réalité de la vie est reproduite de manière unidimensionnelle et dans d'autres, elle est complètement déformée. Mais parfois, cette réalité apparaît vivement et distinctement. Ce dernier cas survient habituellement si l'artiste est imprégné des pensées et des sentiments d'une classe qui s'épanouit ou d'une classe en pleine ascension, autrement dit, d'une classe qui exprime le plus directement à un moment historique donné les intérêts généraux de la société dans son ensemble, les intérêts d'un mouvement progressiste.

«Le critique... doit toujours expliquer: dans quelle mesure la réalité est-elle objectivement et précisément représentée dans une œuvre? Des découvertes artistiques ont-elles été faites dans cette œuvre? Lesquelles? Comment peut-on expliquer la validité ou l'invalidité du travail de l'artiste qui tente de représenter la “réalité de la vie”? Quelles faussetés a-t-il intégrées dans son travail en raison du subjectivisme de sa classe? Ou, au contraire, dans quelle mesure les sentiments et les pensées de classe ont-ils aidé l'artiste à trouver la “réalité”? Quel est le poids social relatif de ces sentiments et idées? Comment sont-ils transmis à travers l'oeuvre? Et ainsi de suite.» (Voronsky, “On Art,” 1925)

Voilà la conception générale qui guide notre travail de critique.

Les conceptions d'Eagleton, de Jameson, de diverses critiques féministes et compagnie sur l'art sont si pauvres et appauvrissantes. L'art devient, selon leurs théories, une simple sécrétion d'idéologie qui sert bien plus à masquer le monde qu'à le révéler. Cette attitude laisse transparaître une certaine peur de l'art et une hostilité envers celui-ci. La question qui vient à l'esprit après avoir lu ces conceptions est pourquoi tout être pensant, n'importe quel travailleur qui n'a pas beaucoup de temps libre, devrait perdre son temps à lire Shakespeare, Tolstoï, George Eliot ou n'importe qui d'autre? Au mieux, cela pourrait aider à comprendre l'idéologie d'une certaine couche sociale à une époque et dans un lieu donnés, mais rien de nouveau ou de révélateur sur la vie. C'est une approche horrible et démoralisante.

Nous ne partageons pas cette perspective. Selon nous, l'art est ancré dans la vie; il est renouvelé par la vie; il est dirigé vers la vie. Il encourage et propulse les gens; il les choque et les étonne; il les inspire et les émeut; et il enseigne des choses incroyablement importantes et indispensables sur le monde.

J'aimerais conclure sur cette magnifique citation de Trotsky. Les grands marxistes sont ceux qui ont le mieux compris le rôle instructif et socialement déstabilisateur de l'art:

«Il est bon que sur terre il y ait non seulement la politique, mais aussi l'art. Il est bon que l'art soit inépuisable dans ses virtualités, comme la vie elle-même. Dans un certain sens, l'art est plus riche que la vie, car il peut agrandir ou réduire, peindre de couleurs vives, ou au contraire, se limiter au fusain, il peut présenter un seul et même objet de différents côtés et l'éclairer de manière variable. Napoléon était unique. Ses représentations en art sont légion». (“A Masterly First Novel: Jean Malaquais’s Les Javanais,” 1939)

J'espère que vous trouverez ce livre intéressant.

(Article paru d'abord en anglais le 28 janvier 2014)