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Québec criminalise les luttes de la classe ouvrière

Par Keith Jones
6 juin 2015

Le gouvernement libéral du Québec intensifie son assaut contre les droits des travailleurs et sa campagne qui vise à criminaliser la résistance de la population à son programme d'austérité.

Le ministre des Affaires municipales Pierre Moreau a promis le mois dernier que Québec allait accorder de nouveaux pouvoirs aux municipalités de la province pour imposer des baisses de salaire réel et d'autres reculs aux travailleurs municipaux.

«Vous réclamez de nouveaux outils», a lancé Moreau lors de la réunion annuelle de l'union des municipalités du Québec (UMQ), «nous vous en donnerons.» Il a dit qu'on allait «débattre des modifications à apporter au cadre des relations de travail dans le milieu municipal» au début des négociations entre la province et les municipalités sur un nouveau pacte fiscal en août.

Le maire de la ville de Québec Régis Labeaume exhorte depuis longtemps le gouvernement provincial à donner aux municipalités le pouvoir de déclencher un lock-out contre leurs employés. Mais récemment, lui et le maire de Montréal Denis Coderre sont allés plus loin en demandant qu'il y ait un terme à la négociation collective au niveau municipal. Les maires des deux plus grandes villes du Québec exigent que leur administration ait le droit d'imposer par décret un contrat de travail à leurs employés lorsque les «négociations» achoppent.

Selon Labeaume et Coderre, il est «injuste» que le gouvernement provincial puisse adopter une loi «spéciale» pour imposer une convention collective aux travailleurs du secteur public de la province, et même à tous les travailleurs des secteurs de l'économie réglementés au niveau provincial, mais que les municipalités ne puissent pas faire de même et soient obligées de demander l'intervention du gouvernement du Québec. Les municipalités ne devraient pas être «à la merci d'un autre gouvernement», a dit Coderre.

Le gouvernement libéral provincial, a dit Moreau aux maires de la province, est prêt à envisager d'accorder aux municipalités le droit d'imposer des contrats de travail par décret et un lock-out à leurs travailleurs. Toutefois, a-t-il ajouté, il y a d'autres options, y compris l'arbitrage. «Il y a plusieurs possibilités, bien d'autres que le droit de lock-out... Les relations de travail feront partie des discussions, mais je ne vous dirai pas aujourd'hui s'il y a une piste d'atterrissage, parce que si je vous disais ça, il n'y aurait pas de discussions».

Labeaume, Coderre et la présidente de l'UMQ Suzanne Roy ont tous accueilli l'annonce de Moreau. «On va commencer, a dit Roy, par véritablement s'asseoir, travailler ce chantier et voir comment, justement, on peut avoir les bons outils pour réussir à intervenir sur cet élément qui est la rémunération [des travailleurs].»

En décembre dernier, le gouvernement libéral a fait adopter à toute vapeur une «réforme» des pensions de retraite (loi 3) qui faisait augmenter les cotisations des travailleurs municipaux, y compris des pompiers et des travailleurs des transports publics, de plusieurs milliers de dollars par année pour leur fonds de retraite et sabrait les prestations du régime. En plus de mettre un terme à l'indexation à l'inflation pour les retraités actuels, la loi 3 met en place un mécanisme de coupes permanentes dans les pensions.

Les coupes dans les retraites municipales n'étaient que le coup d'envoi d'un assaut frontal sur les services publics et les programmes sociaux, ainsi que sur les emplois, les salaires et les conditions de travail de ceux qui assurent leur fonctionnement.

Affirmant que le Québec doit fondamentalement restructurer les services publics pour éviter un scénario à la grecque, les libéraux réalisent des coupes de plusieurs milliards dans les dépenses tout en haussant les tarifs d'électricité, de garderie et autres taxes régressives et frais de toutes sortes.

Le gouvernement, confronté à une vaste et croissante opposition populaire, a recours, avec l'appui total du patronat et des grands médias, à la répression et à la violence policière.

C'est un secret de polichinelle que le premier ministre Philippe Couillard et les libéraux se préparent à criminaliser tout mouvement de grève des 550.000 travailleurs du secteur public de la province – préposés dans les hôpitaux, infirmières, fonctionnaires, enseignants, professeurs de cégep et employés des commissions scolaires – à qui ils exigent des reculs considérables: un gel de salaire de deux ans, une hausse de l'âge de la retraite, une baisse des prestations de retraite et une augmentation de la charge de travail. Pour les enseignants des écoles publiques, cela va se traduire par une augmentation du nombre d'élèves par classe et moins de soutien pour les «élèves qui ont des besoins spéciaux».

Tandis que les bureaucrates syndicaux implorent Couillard de leur accorder «des négociations de bonne foi», le gouvernement profite de la moindre occasion pour démontrer qu'il est prêt à écraser l'opposition des travailleurs.

Le gouvernement avait obtenu un règlement de la commission provinciale du travail qu'un débrayage «anti-austérité» de 10.000 professeurs de cégep lors du premier mai constituerait une «grève illégale». Les administrations des dix cégeps où il y a malgré tout eu une grève d'un jour, en dépit du mot d'ordre des dirigeants de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), ont réagi par des mesures disciplinaires.

Par exemple, le cégep de Rosemont, à l’extrémité est de Montréal, a suspendu six enseignants.

À la demande urgente du gouvernement, les hôpitaux et les établissements de santé tentent d'étouffer le militantisme sur les lieux de travail. Ils interdisent la distribution de dépliants ou le port de chandails fournis par les syndicats comportant un message politique, une pratique qui prend place lors de chaque période de négociation collective depuis plus d’un demi-siècle.

Selon un article paru dans la Presse, dix travailleurs d’un établissement de santé de Montréal, le CIUSSS de l’Est-de-l’Île, ont été punis pour avoir porté des chandails anti-austérité, l'un d’eux ayant même été suspendu.

«Depuis l’élection du gouvernement libéral, nous confrontons une répression sans précédent», a déclaré à la Presse Marc Cuconati, président du syndicat local représentant les aides-soignants à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal. «Toute contestation est étouffée et bâillonnée de façon systématique.»

Comme le WSWS l’a expliqué précédemment, le gouvernement était déterminé à briser la grève étudiante «anti-austérité» ce printemps en adoptant dès le départ une ligne dure équivalente à la répression exercée contre les étudiants lors de la grève de 2012. Le ministre de l’Éducation, François Blais, a affirmé à maintes reprises qu’il n’existait aucun droit de grève pour les étudiants et que son objectif était de mettre un terme à l’«acceptation» de cette pratique vieille de plusieurs décennies au Québec. Pendant des semaines, la police a déclaré les manifestations illégales sur une base quotidienne. Lorsque les étudiants à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ont organisé une occupation pour protester contre le déploiement agressif de gardes de sécurité et de policiers sur leurs campus, le premier ministre Couillard a personnellement ordonné au recteur de l’université de mettre fin à l’occupation par la violence.

Ce qui pousse le gouvernement et la grande entreprise à se tourner vers la répression d’État et la violence est leur crainte d’une opposition populaire de masse, et surtout la mobilisation de la classe ouvrière.

Mais bien qu’elle utilise la police et les tribunaux pour intimider les travailleurs et les jeunes, l’élite dirigeante s’appuie sur les syndicats pour contenir et politiquement éradiquer toute opposition de la classe ouvrière, soit le rôle que les syndicats procapitalistes jouent depuis des décennies.

En mai 2012, alors que des centaines de milliers d'étudiants et de travailleurs envahissaient les rues pour s’opposer au projet de loi 78, une législation draconienne criminalisant la grève étudiante, les syndicats sont rapidement intervenus pour empêcher l’émergence d’un plus grand mouvement d’opposition au programme d’austérité du gouvernement libéral de Charest de l’époque. Les syndicats ont annoncé qu’ils obéiraient au projet de loi 78 qui stipulait qu’ils devaient ordonner à leurs membres des universités et des cégeps de collaborer à mettre fin à la grève, puis ont redoublé d’efforts pour canaliser le mouvement d’opposition vers l’élection du Parti québécois (PQ), un parti de la grande entreprise. Avec l’appui des syndicats, le PQ a pris le pouvoir en septembre 2012 et a imposé des mesures d’austérité allant encore plus loin que celles de Charest.

Lorsque les étudiants ont déclenché leur grève contre l’austérité ce printemps, les syndicats se sont empressés de s’en distancer, déclarant qu’ils n’y prendraient pas part.

Les syndicats cherchent à enfermer les travailleurs du secteur public, dont les conventions collectives sont échues depuis le 31 mars, dans un système de négociations conçu de façon à imposer les diktats de la grande entreprise et son gouvernement. Les dirigeants syndicaux soutiennent catégoriquement que les travailleurs ne peuvent mener aucun acte de revendication avant qu’un long processus de médiation soit terminé et que les «services essentiels» soient négociés. De plus, si une grève venait à être déclenchée, celle-ci devrait suivre à la lettre les lois anti-ouvrières adoptées par les différents gouvernements libéraux et péquistes.

Une action en défi à ces lois ou à une future loi de retour au travail serait l’équivalent d’une «bombe atomique», a déclaré le mois dernier la vice-présidente de la CSN, Francine Lévesque.

La réelle attitude des syndicats à l’égard de l’austérité imposée par la grande entreprise est démontrée par le fait qu’ils ont réaffirmé leur soutien au Parti québécois suite à l’élection du magnat de la presse et multimillionnaire Pierre-Karl Péladeau, un ultra-droitiste notoire, à la chefferie du PQ. Le président de la Fédération des travailleurs du Québec, Daniel Boyer, s’est dit en opposition à Péladeau, mais aussitôt que celui-ci a été couronné à la tête du PQ, Boyer a déclaré qu’il était prêt à lui donner une «chance». Lorsque Péladeau a appelé à un sommet économique «national» lors de son premier discours à l’Assemblée nationale en tant que chef du PQ, Boyer s’est empressé d'appuyer sa proposition.

Dans leur lutte contre l’austérité, les travailleurs du Québec font face à une lutte politique non pas uniquement contre le gouvernement libéral de Couillard, mais contre l’ensemble de l’élite dirigeante québécoise et canadienne et leurs appareils de répression, y compris la police et les tribunaux.

Toutefois, ils ont des alliés bien plus puissants: les travailleurs au Canada, aux États-Unis et à travers le monde.

Afin de mobiliser leur force, les travailleurs doivent rompre politiquement et de façon organisationnelle avec les syndicats nationalistes et procapitalistes. Cela signifie tout d’abord de bâtir des comités de lutte des travailleurs de la base, indépendamment des appareils syndicaux et en opposition à eux, dans le but de préparer une grève générale politique pour renverser le gouvernement Couillard et mobiliser les travailleurs canadiens et américains dans une lutte unifiée contre l’austérité, pour des gouvernements ouvriers.

(Article paru d'abord en anglais le 25 mai 2015)