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Canada: Tandis que son appui dans les sondages grimpe, le NPD s’engage à être un «partenaire» du monde des affaires

Par Roger Jordan et Keith Jones
22 juin 2015

La victoire surprenante du Nouveau Parti démocratique (NPD) pour les élections provinciales de l'Alberta a contribué à une hausse importante de son appui dans les sondages à l'échelle nationale. Les médias ont réagi en spéculant que les sociaux-démocrates pourraient former le gouvernement du Canada après les élections fédérales en octobre.

Vu comme un parti qui n'avait aucune chance de gagner quand les élections ont été déclenchées, le NPD a vu sa part du vote quadrupler et le nombre de sièges dans la province passer de 4 à 54. Les progressistes-conservateurs, au pouvoir en Alberta depuis 1971, ont fini en troisième place, provoquant le retrait immédiat de la vie publique de leur chef, Jim Prentice, un ancien vice-président de banque et ministre de premier plan dans le gouvernement conservateur national.

Depuis, le NPD a tout fait pour rassurer la grande entreprise et la nouvelle première ministre, Rachel Notley, s'est fait un devoir de rencontrer personnellement les plus importants magnats du pétrole.

À sa première conférence postélectorale, Notley a promis que tout changement de politique «se ferait en collaboration et en partenariat» avec l'industrie pétrolière et autres intérêts de la grande entreprise. «J'espère», a-t-elle ajouté, «qu'au cours des deux prochaines semaines ils vont se rendre compte que les choses vont aller très bien ici en Alberta.»

Depuis, Notley a annoncé que son gouvernement allait attendre jusqu'à l'automne pour présenter son budget. La raison principale pour ce délai, comme le souligne Notley elle-même, est de permettre une consultation plus importante, particulièrement avec l'industrie du pétrole, qui est farouchement opposée à la proposition du NPD d'un comité consultatif pour considérer de modestes augmentations des redevances pétrolières.

Le mois dernier, Notley annonçait que son gouvernement injecterait directement 103 millions de dollars dans les écoles publiques de la province. Ceci découle d'une promesse électorale d'annuler des coupes en éducation faites par le gouvernement précédent et de financer les écoles publiques pour pouvoir accueillir les 12.000 nouveaux étudiants en septembre.

Notley et ses collègues de cabinet prétendent toutefois que les finances de la province sont dans un état bien pire que le prétendait le gouvernement précédent qui avait dit que la chute des prix du pétrole avait éliminé 7 milliards $ en revenus annuels.

S'adressant à des journalistes après la première réunion de son cabinet, Notley a signalé que le NPD devrait réviser ou repousser certaines de ses promesses de renverser les coupes conservatrices ou de modestes augmentations dans les dépenses sociales. «Il n'y a aucun doute en étant mieux informés, nous nous rendons compte que les défis sont un peu plus importants que ce qui a été présenté lors de la campagne du gouvernement Prentice», a dit Notley.

«Et, comme vous le savez», a-t-elle ajouté, «notre plan était basé sur leur plan». Alors, nous devrons faire des ajustements en conséquence.»

Notley a nommé Brian Topp comme chef de cabinet, qui a fait ses premières armes en tant que conseiller principal au gouvernement NPD de la Saskatchewan dans les années 1990, qui a réduit les dépenses publiques et fermé des hôpitaux et des cliniques pour équilibrer le budget de la province.

En 2008, Topp était l'un des architectes principaux de l'entente de coalition entre le NPD et les libéraux pour chasser du pouvoir le gouvernement fédéral conservateur de Stephen Harper. Cette entente faisait du NPD le partenaire d'un gouvernement qui promettait des dizaines de milliards de dollars en baisses d'impôt et la guerre en Afghanistan jusqu'en 2011. L'émergence d'un tel gouvernement alternatif si explicitement pro-patronat a été empêché par le coup constitutionnel antidémocratique de Harper, quand il a fait appel au gouverneur général pour suspendre le parlement.

L'augmentation de l'appui pour le NPD dans les sondages – un sondage les met en première place au-dessus des conservateurs et des libéraux avec 29 pour cent d'appui – n'est pas simplement le résultat des élections albertaines. Les libéraux, menés par Justin Trudeau, sont perçus par le public comme des «conservateurs soft», et ce avec raison.

L'opposition aux libéraux s'organise autour de leur position concernant la loi draconienne C-51 du gouvernement conservateur. Présentée comme une mesure antiterroriste, la loi donne de vastes nouveaux pouvoirs à l'appareil de sécurité nationale, incluant la possibilité pour le Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS) de rompre essentiellement avec toute légalité quand il s'agit d'interférer avec des groupes perçus comme une menace pour la sécurité économique ou nationale du Canada.

Même si les libéraux prétendent s'opposer à beaucoup d'aspects de la loi C-51, ils ont voté en sa faveur. Ils prétendent que les agences de sécurité ont un besoin urgent de nouveaux pouvoirs pour faire face au terrorisme et que les problèmes législatifs pourront être réglés par la suite.

Cette position réactionnaire et lâche n’a trouvé que peu d’écho. Plusieurs reconnaissent que les conservateurs tentent constamment de promouvoir la «menace terroriste» pour forcer la population à accepter de vastes attaques contre les droits démocratiques et la participation du Canada dans la guerre menée par les États-Unis au Moyen-Orient. De plus, nombreux sont ceux qui se rappellent que les libéraux ont orchestré des attaques massives contre les droits démocratiques lorsqu’ils formaient le gouvernement: l’adoption de la draconienne Loi antiterroriste, qui définit le terrorisme de la manière la plus vague possible, et l’autorisation du Centre de la sécurité des télécommunications (CST) à espionner systématiquement les communications électroniques des Canadiens.

Cela n’a pas empêché le NPD de continuer d’explorer la possibilité de faire revivre la coalition de 2008 après les prochaines élections fédérales. Sous prétexte de faire tout ce qui est possible pour battre les conservateurs, le chef du NPD, Thomas Mulcair, a régulièrement fait des offres à Justin Trudeau et aux libéraux, un parti qui a réalisé les plus vastes coupes sociales de l’histoire du Canada lorsqu’il était au pouvoir.

Lors d’une conférence de presse à Montréal en mars, Mulcair a critiqué les libéraux pour leur présumé manque de volonté de discuter d’un tel projet. «Dès que nous ouvrons la porte, Justin Trudeau la ferme… Ma priorité est de nous débarrasser de Stephen Harper», a déclaré Mulcair.

En s’appuyant sur cet argument, les syndicats et leurs apologistes de la pseudo-gauche se préparent à faire campagne pour un vote «stratégique» contre les candidats conservateurs: autrement dit, pour que Harper soir remplacé par un gouvernement libéral ou de coalition libéral-NPD.

Cependant, le haut niveau d’opposition aux deux partis traditionnels de gouvernance a amené certains commentateurs de médias à spéculer sur la possibilité que la hausse d’appui pour le NPD puisse se traduire en une victoire en octobre. Le chroniqueur du Toronto Star, Tim Harper, a affirmé que l'on a pu voir au cours des dernières semaines que Mulcair est le véritable «agent du changement», plutôt que Trudeau. «C’est le NPD qui offre une rupture claire avec un gouvernement fatigué qui est dans sa 10e année», écrit Harper. «Trudeau et ses libéraux proposent un changement timide, un tournant vers le milieu avec peu d’espace entre eux et les conservateurs.»

En fait, si le NPD forme le prochain gouvernement, il défendra les intérêts de la classe capitaliste canadienne tout aussi impitoyablement que les conservateurs ou les libéraux. Chaque fois qu’il a été au pouvoir au niveau provincial, le NPD est entré en conflit direct avec la classe ouvrière. Il a imposé les contrôles de salaire de Trudeau dans les années 1970 et, pendant le dernier quart de siècle, a activement participé au démantèlement des services publics et des mesures de type État-providence qu’il avait déjà défendus comme la preuve que le capitalisme pouvait être «rendu plus humain».

Lors d'une entrevue publiée dans le quotidien montréalais La Presse, le coprésident de la campagne nationale du parti, Alexandre Boulerice, a soutenu qu'un gouvernement fédéral du NPD produirait des budgets équilibrés. Mulcair, pour sa part, a promis que le NPD n'augmenterait pas les impôts sur les riches et les super riches, même après que les gouvernements conservateurs et libéraux leur aient accordé des baisses d'impôts et que les riches se soient approprié pendant des années la majeure partie de l'augmentation des revenus réels.

L'opposition du NPD à toute tentative de contrer le programme d'austérité de la classe dirigeante a été démontrée par son attitude lors de la grève étudiante de 2012. Même si la majorité des députés du NPD se trouvent au Québec, le NPD a refusé d'appuyer même en apparence les étudiants en grève, sans parler de condamner le gouvernement libéral lorsqu'il a adopté la loi 78, une loi qui a criminalisé de facto la grève.

Depuis la participation du Canada dans la guerre aérienne de l'OTAN en Yougoslavie en 1999, le NPD a donné son appui à une intervention militaire canadienne après l'autre, incluant la guerre pour un «changement de régime» en 2011 en Libye.

Mulcair et la direction du NPD ont appuyé la guerre d'Israël contre Gaza l'été dernier. Ils ont aussi pleinement soutenu le gouvernement Harper dans son appui au coup d'État orchestré par les États-Unis en Ukraine et au déploiement de troupes canadiennes dans le cadre de manœuvres provocatrices de l'OTAN près de la frontière russe.

L'opposition de Mulcair et du NPD à la participation du Canada dans la plus récente guerre au Moyen-Orient n'est pas une opposition de principe, mais plutôt tactique. Les sociaux-démocrates ont appuyé l'objectif de la coalition, qui est de renverser le régime syrien de Bachar Al-Assad, et est favorable à utiliser les Forces armées canadiennes pour approvisionner l'armée irakienne et les milices kurdes en armes.

Le NPD tente maintenant de présenter son opposition au projet de loi C-51 comme une prise de position courageuse en défense des principes démocratiques. En fait, Mulcair a pris près d'un mois avant de révéler la position de son parti concernant le projet de loi et a fait une sortie contre ce dernier seulement après que le Globe and Mail ait aussi montré son opposition, donnant ainsi le signal que d'importantes sections de l'élite canadienne s'y opposaient. De plus, en s'opposant au projet de loi C-51, le NPD a mis l'accent sur sa loyauté envers l'appareil de sécurité nationale et a centré ses critiques sur le manque de surveillance parlementaire. Mulcair a aussi fait savoir clairement que le gouvernement du NPD n'abrogerait pas la loi, et qu'il l'amenderait tout simplement – une position très similaire à celle défendue par Trudeau et les libéraux.

Cependant, face aux sondages qui montrent que la majorité des Canadiens s'opposent au projet de loi C-51, Mulcair a changé de tactique. En mai, lorsqu'il s'est adressé à un évènement de rassemblement du NPD en Colombie-Britannique, il a promis qu'un gouvernement du NPD abrogerait la loi C-51. Cela n'a rien à voir avec une défense de principe des droits démocratiques. Les sociaux-démocrates ont simplement conclu qu'une position d'opposition plus musclée rapporterait des dividendes électoraux, particulièrement en les aidant à se distinguer des libéraux et en se présentant comme la «véritable» solution de remplacement à Harper et aux conservateurs.

(Article paru d'abord en anglais le 29 mai 2015)