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Les rachats d'actions de Wall Street: une autre expression de parasitisme

Par Nick Beams
1 juin 2015

Dans le monde biologique, un parasite vit aux dépens de l’hôte, accapare ses éléments nutritifs et sa force vitale, et peut parfois le tuer. Les analogies ont, bien entendu, leurs limites, néanmoins elles peuvent être évocatrices. Cela est certainement vrai dans le cas du parasitisme financier endémique qui est devenu le trait dominant de l’économie américaine et, par extension, de l’économie mondiale dans son ensemble.

Un article publié dans le Wall Street Journal la semaine dernière détaille certains impacts des fonds d’investissement sur les opérations de grandes sociétés américaines, et la façon par laquelle leur soif insatiable de profit accapare les forces vives de l’économie par des manipulations financières et ainsi contribue à son effondrement.

L’article est basé sur une étude réalisée pour le journal par S&P Capital IQ. Ce dernier a constaté que les entreprises de l’indice S&P 500 avaient «fortement augmenté leurs dépenses sur les dividendes et rachats [d'actions] à une médiane de 36 % des flux de trésorerie en 2013, comparativement à 18 % en 2003». Le doublement de ce taux a été accompagné par une baisse des dépenses par ces entreprises en usines et en matériel, de 33 à 29 % sur la même période.

L’étude a révélé que dans les entreprises ciblées par ce qu’on appelle des «investisseurs activistes» – c’est à dire des fonds spéculatifs qui détiennent des centaines de millions et parfois des milliards de dollars au nom de leurs riches investisseurs – les chiffres étaient encore plus élevés. Les entreprises visées ont réduit leurs dépenses en capital de 42 à 29 % des flux de trésorerie et ont fait passer les dépenses sur les dividendes et les rachats d’actions de 22 à 37 % des flux de trésorerie.

L’un des principaux facteurs qui facilitent ces opérations a été l'offre d’argent à très bon marché par la Réserve fédérale américaine qui a maintenu les taux d’intérêt officiels à près de zéro, conduisant à des taux d’intérêt historiquement bas sur les marchés financiers. Les fonds spéculatifs sont en mesure d’utiliser l’argent emprunté pour acquérir des participations importantes dans des sociétés et puis faire pression pour plus de rachats d’actions et de paiement de dividendes. Les rachats d’actions, à leur tour, peuvent être financés par des prêts à faibles taux d’intérêt.

L’objectif est de produire une augmentation du prix de l’action de la société ou de générer un flux accru de dividendes qui produit de gros profits pour les «activistes», ce qui s'accompagne souvent de suppressions d’emplois ou de la fermeture pure et simple de certaines parties de l’entreprise ciblée qui ne feraient pas une contribution suffisante au «fonds propre des actionnaires». À la fin du processus, de vastes profits ont été empochés, sans un seul atome de nouvelles richesses créé, tandis que la capacité de production est réduite.

Les conséquences de ces opérations vampiriques sont les plus importantes dans les grandes industries. Les géants de l’énergie des États-Unis, qui ont dépensé des milliards en rachats d’actions, en dividendes et en fusions, ont refusé pendant des décennies d’investir dans les infrastructures, ce qui a conduit à une situation où les travailleurs doivent faire des journées de 16 heures et où les conditions de travail sont de plus en plus dangereuses. De même, les entreprises de l’industrie automobile et de l’industrie des télécommunications sont connues pour leur résistance à des augmentations de salaire, et elles participent aux mêmes manipulations financières.

Plus profonde est la crise économique, plus frénétique est la spéculation. L’article fait remarquer que depuis 2010 le nombre de campagnes de ces activistes, dirigées vers les rachats d'actions et l’augmentation des dividendes, a crû de 60 %. L’année dernière, il y a eu 348 de ces campagnes, soit le plus grand nombre depuis 2008. Il y a eu 108 campagnes de plus au premier trimestre de cette année. Les fonds spéculatifs contrôlent maintenant 130 milliards de dollars en actifs, plus que le double du montant qu’ils détenaient en 2011. Cela signifie que, une fois qu’ils exploitent ces fonds à l'aide d'emprunts à des taux extrêmement bas, ils peuvent cibler pratiquement n'importe quelle société.

Ceux qui se posent en réformateurs de l’économie capitaliste feront valoir qu’on peut surmonter ces dangers en développant des mécanismes ou des règlements visant à promouvoir le «bon» côté de l’activité commerciale – la recherche, le développement et l’investissement réel – tout en contrôlant le «mauvais» côté: le parasitisme. Mais la question demeure: pourquoi maintenant?

Des tendances au coeur même de l’économie capitaliste sont à l'oeuvre. La pression à la baisse à long terme sur les taux de profit, qui a conduit à la restructuration continue de l’économie capitaliste américaine et mondiale au cours des quatre dernières décennies, est la force motrice derrière la montée de la spéculation et du parasitisme.

Le célèbre et vorace investisseur de fonds spéculatifs, Carl Icahn, cité dans l’article du Wall Street Journal, a souligné ces tendances en disant que l’économie était «tirée vers le bas par de trop nombreux PDG médiocres, et il y a danger si la rentabilité est en baisse malgré des taux d’intérêt à zéro».

Cependant, son recours à une théorie du «mauvais homme» de l’économie ne passe même pas un examen préliminaire. Les mêmes tendances sont également clairement visibles en Europe et dans les principales économies capitalistes du monde, où, malgré des taux d’intérêt extrêmement bas, l’investissement reste à des niveaux historiquement bas, reflétant un manque de débouchés rentables.

En outre, toute tentative de séparer le «bon» côté du «mauvais» côté d’une entreprise se heurte à la réalité, comme l’expliquait Marx au moment de l’émergence de sociétés par actions dans le milieu du 19e siècle, que l’origine de parasitisme est logée dans leur structure même. La formation de ces entreprises, écrivait-il, «reproduit une nouvelle aristocratie financière, un nouveau type de parasite sous la guise de promoteurs de l’entreprise, des spéculateurs et des directeurs purement symboliques: tout un système d’escroquerie et de tricherie à l’égard de la promotion des entreprises, de l’émission d’actions et de la négociation d’actions».

Pendant toute une période du développement capitaliste, malgré l’escroquerie et la tricherie, l’entreprise ou la société par actions a facilité le développement des forces productives à travers l’agrégation des capitaux pour financer les développements à grande échelle, qui a soutenu le niveau de vie des masses. Cette époque est loin derrière nous.

Que le parasitisme soit devenu le mécanisme de base de l’accumulation du profit est lié à la crise objective du capitalisme et à la mainmise absolue qu'a l’aristocratie financière sur tous les aspects de la vie économique et politique. L’escroquerie, la fraude et la destruction des forces productives – surtout à travers l’appauvrissement de la force productive la plus importante de toutes: la classe ouvrière – sont un symptôme de la décomposition de l’ensemble de l’ordre socio-économique.

Cela vient démontrer de manière irréfutable qu'il faille nationaliser les grandes entreprises, les banques et l’industrie de la finance tout entière dans le cadre de la restructuration socialiste de la vie économique. Ceci est le prérequis de l’établissement d’une société où les forces productives, créées par le travail de la classe ouvrière, pourront être utilisées pour le progrès social.

(Article original publié le 29 mai 2015)