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Les enjeux politiques de la crise de la dette grecque

Par Alex Lantier
27 juin 2015

En interrompant brusquement les pourparlers avec le gouvernement grec à Bruxelles mercredi après à peine une heure, l'Union européenne (UE) signale qu'elle compte forcer la Grèce à rentrer dans le rang et obliger son gouvernement à abandonner toute prétention d'opposition à l'austérité.

Lundi, le gouvernement grec dirigé par Syriza avait proposé de nouvelles concessions, avec €7,9 milliards de coupes sociales et d'augmentations d'impôt, dépassant même des coupes exigées par l'UE en décembre dernier comme préalable pour débloquer le flux de crédit à la Grèce et éviter la faillite de l'Etat grec. L'UE avait applaudi cette proposition comme une bonne base pour un accord. Mercredi, cependant, les responsables de l'UE ont déclaré qu'un accord était plus éloigné que jamais.

L'UE a exigé de nouvelles coupes et remis les négociations avec la Grèce à samedi. Selon des documents de l'UE reçus par le Financial Times, l'UE et le FMI exigent des réductions de retraites plus étendues et que l'âge de la retraite passe de 62 à 67 ans plus rapidement que prévu par Syriza. Elles veulent aussi que Syriza réduise les augmentations proposées de l'impôt sur les sociétés.

Les créanciers de la Grèce envoient un signal sans équivoque: dans la mesure où Syriza a été élu en promettant de mettre fin à l'austérité de l'UE, ils veulent lui imposer une série de capitulations humiliantes. Lorsque le Premier ministre grec, Alexis Tsipras a averti le président de la Commission européenne, Donald Tusk, que l'UE devait respecter le résultat du vote en Grèce en janvier, Tusk a répondu que c'était "Game Over" (la fin du jeu), et les pourparlers ont été suspendus.

L'intransigeance de l'UE provoque une crise politique profonde dans l'Etat grec et dans la coalition entre Syriza et les Grecs indépendants (Anel), un parti d'extrême-droite. La politique menée par Syriza depuis les élections de janvier démontre clairement qu'il n'est pas en principe opposé à l'austérité de l'UE; d'ailleurs Tsipras lui-même a toujours insisté sur le fait qu'il s’attendait à ce que Syriza parvienne à un accord avec l'UE. En même temps, il est conscient qu'une capitulation complète et ouverte provoquerait une opposition et des troubles sociaux énormes.

Des sections puissantes de la bourgeoisie grecque ne sont pas prêtes à accepter le retrait de la Grèce de la zone euro. La semaine dernière, la banque centrale grecque a déclaré qu'un accord avec l'UE devait être trouvé à tout prix pour éviter la faillite de l'Etat et maintenir l'accès au crédit. Si l'Etat faisait faillite et les banques grecques perdaient l'accès au crédit d'urgence en euros, le système financier grec s'effondrerait, à moins que la Grèce n'abandonne l'euro et ne sauve ses banques avec des injections massives d'une monnaie nationale grecque, la drachme. Soutenue seulement par l'économie grecque, cependant, cette monnaie plongerait face à l'euro.

Anel et la Plate-forme de gauche, une fraction de Syriza, représentent d'autres sections de la classe dirigeante, plus nationalistes, qui envisagent une rupture avec l'UE et un retour à la drachme. Ils soulignent l'impossibilité de rembourser une dette €300 milliards alors que l'austérité fait fondre l'économie grecque. La chute de la drachme ferait flamber les prix et appauvrirait les travailleurs, mais elle pourrait permettre à la bourgeoisie grecque de rembourser ses dettes dans une monnaie moins chère et, en sabrant dans les salaires réels, de stimuler sa compétitivité mondiale.

Des sections de l'élite dirigeante grecque manœuvrent aussi pour faire tomber le gouvernement et en installer un nouveau qui imposerait un accord avec l'UE. Mercredi, l'ancien Premier ministre de droite Antonis Samaras, dont le parti, Nouvelle démocratie (ND), a perdu les élections de janvier, a déclaré que Tsipras devrait former un « gouvernement de transition de consensus national », qui rassemblerait « ceux qui sont d'accord avec lui pour un accord avec l'Europe, avec notre aide ».

La classe ouvrière est confrontée à des risques énormes, notamment celui d'une intervention de l'armée grecque. Un régime Syriza-ND serait une dictature parlementaire s'appuyant sur les forces de sécurité et l'armée pour imposer l'austérité à une population hostile. Quant aux plans d'un retour à la drachme, la presse grecque a déjà indiqué que ceci comprenait la mobilisation de l'armée pour fermer les frontières de la Grèce et réprimer les manifestations contre l'effondrement de la monnaie.

Les récentes manœuvres militaires conjointes des forces armées grecques et égyptiennes, et les invitations adressées au dictateur militaire égyptien, le général Abdel Fattah al-Sisi, par Berlin et Paris ne sont pas accidentelles. Elles sont une menace: si un gouvernement grec nuisait aux intérêts du capital financier mondial, il pourrait également devenir, comme le président égyptien Mohamed Mursi, la cible d’un coup d'Etat militaire soutenu par les grandes puissances impérialistes.

L'arrivée au pouvoir de Syriza représente pour la classe ouvrière internationale une énorme expérience qu’elle paye cher. Syriza et ses partisans s'étaient convaincus qu'ils pourraient parvenir à un règlement à l’amiable sur l'austérité avec l'UE. En arrivant au pouvoir, ils ont annoncé leur intention de ne pas avoir recours à des mesures essentielles de défense contre l'UE: répudiation de la dette, imposition d’un contrôle des capitaux et nationalisation des banques et des grandes industries.

Surtout, en tant que représentants de couches de la bourgeoisie grecque et de la classe moyenne aisée, la dernière chose qu'ils pouvaient concevoir était de mobiliser la colère contre l'austérité dans la classe ouvrière en Grèce et dans toute l'Europe dans une lutte contre l'UE. Ils ont plutôt cherché à exploiter les divisions entre les principales puissances de l'UE, dont l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, et l'Italie, pour alléger la politique d'austérité imposée à la Grèce. Cette politique s'est effondrée, car tous ces régimes ont soutenu l’imposition de l'austérité à la Grèce.

La politique de Syriza était, en dernière analyse, fondée sur un déni de la possibilité d'une révolution socialiste de la classe ouvrière internationale, à laquelle Tsipras est profondément hostile. A présent, Syriza joue les cartes qu'il a lui-même distribuées. Il se trouve contraint de faire un strip-tease politique humiliant et impose la politique d'austérité barbare qu'il avait promis d’arrêter.

Les travailleurs doivent tirer les conclusions politiques de la faillite de Syriza. Ce qui ressort en Grèce et à travers l'Europe est l'échec du capitalisme et du système politique. La tâche imposée à la classe ouvrière est de se mobiliser dans une lutte révolutionnaire pour la prise de pouvoir et pour le socialisme.

Les partisans de Syriza insisteraient sans doute pour dire qu'une politique révolutionnaire est irréaliste. En fait, ce sont les improvisations pragmatiques et les simagrées médiatiques de Syriza et de Tsipras qui se sont révélées tout à fait irréalistes. L'expérience de la Grèce démontre que c'est une politique révolutionnaire, fondée sur une évaluation marxiste du conflit irréconciliable des forces de classe, qui donne une évaluation réaliste de la crise.

Il est urgent de construire des partis révolutionnaires en Grèce et en Europe, des sections du Comité international de la Quatrième internationale, afin de lutter pour une perspective révolutionnaire dans la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 26 Juin 2015)