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Obama annonce un accord nucléaire « historique » avec l'Iran

Par Keith Jones
16 juillet 2015

Après 18 jours de pourparlers intensifs, l'Iran et le P-6 (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Russie, Chine) sont parvenus à un accord pour « normaliser » le programme nucléaire civil de l'Iran sur les 15 prochaines années.

Le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) de mardi entérine les énormes concessions faites par l'Iran dans l'accord du 2 avril signé à Lausanne, tout en introduisant de nouvelles conditions très favorables à Washington.

L'Iran doit soit démanteler, soit geler des éléments-clés de son programme nucléaire et se soumettre au régime d'inspections nucléaires le plus sévère jamais conçu.

Le JCPOA stipule, par exemple, que Téhéran doit arrêter les deux tiers de ses centrifuges, dont toutes les plus performantes, pendant une décennie, et éliminer plus de 95 pour cent de ses stocks d'uranium faiblement enrichi. Téhéran doit aussi enlever le cœur du réacteur à son usine d'eau lourde d'Arak, pour que le réacteur ne produise que des quantités négligeables de plutonium.

Téhéran doit aussi convaincre l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) qu'il a répondu à toutes les questions sur les « dimensions militaires possibles » de son programme nucléaire. A l’aide de documents falsifiés et d’allégations sans preuves, Washington et Israël ont longtemps maintenu que Téhéran avait mené des recherches sur des armes nucléaires au début du siècle, accusations fermement démenties par l'Iran.

Ce n'est qu'après toutes ces démarches, qui doivent prendre six mois ou même plus, que la « mise en œuvre » de l'accord commencera et que les Etats-Unis et l'UE devront lever les sanctions économiques imposées à l'Iran. Ces dernières sont largement reconnues comme étant les sanctions les plus sévères jamais imposées en temps de paix. Elles ont réduit de moitié les exportations pétrolières iraniennes depuis 2011, gelé plus de $100 milliards de réserves de la banque centrale iranienne et de revenus pétroliers iraniens dans des banques étrangères, étranglé le commerce extérieur du pays et bloqué l'importation de médicaments vitaux.

Le JCPOA permet la réimposition automatique des sanctions de l'UE et des Etats-Unis, ainsi que celles du Conseil de sécurité de l'ONU qui leur servent de fondement juridique, à deux conditions. Une majorité des signataires de l'accord (donc les USA et leurs partenaires européens qui représentent quatre des sept signataires) doit d'abord voter une résolution affirmant que Téhéran a violé l'accord. Ensuite, les sanctions entrent à nouveau en vigueur à moins que le Conseil de sécurité n'adopte une résolution pour réaffirmer leur levée, résolution que les Etats-Unis peuvent facilement bloquer avec leur véto au Conseil de sécurité. Grâce à ces conditions biaisées en faveur des USA et de leurs alliés européens, Washington peut facilement forcer la réimposition des sanctions.

Selon les termes du JCPOA, une interdiction par l'ONU de l'exportation et de l'importation d'armes par l'Iran continuera pendant cinq ans après le « jour de mise en œuvre » de l'accord et une interdiction semblable portant sur les technologies liées aux missiles balistiques, pendant huit ans.

Alors que filtraient les premières informations sur l'accord, le président Barack Obama a fait un long discours tôt le matin à la Maison Blanche; il a insisté pour dire que ce pacte servirait les « intérêts de sécurité nationale » des Etats-Unis, c'est-à-dire les intérêts stratégiques de l'impérialisme américain.

Obama s'est félicité des nombreux aspects de l'accord qui limiteront et rétréciront le programme nucléaire iranien, tout en l'assujettissant à une surveillance internationale sans précédent. A part cela, son discours de mardi matin était truffé de mensonges. Tout en se vantant d'avoir maintes fois eu recours aux interventions militaires, Obama a présenté Washington comme un garant de la légalité internationale et de la paix, attaché à la diplomatie et à la résolution pacifique des conflits.

En fait, les Etats-Unis, sous administration démocrate ou républicaine, ont fait campagne sans relâche contre l'Iran depuis que la révolution iranienne de 1979 a fait chuter le régime despotique proaméricain du Shah. Sous Obama et son prédécesseur George W. Bush, les Etats-Unis ont mené une guerre économique et une cyberguerre contre l'Iran et menacé de l'attaquer à maintes reprises. Même lors des négociations à Vienne ces dernières semaines, les responsables américains, dont le chef des forces armées, le général Martin Dempsey, évoquaient ouvertement le stade avancé des préparatifs du Pentagone pour une guerre avec l'Iran.

Si Obama s'est dépêché de promouvoir l'accord avec Téhéran, c'est parce que ceci représente une réorientation tactique majeure de l'impérialisme américain, opposée par des sections importantes de l'establishment politique, militaire et du renseignement, ainsi que par des pays satellites de longue date des Etats-Unis au Moyen-Orient, notamment Israël et l'Arabie Saoudite.

Derrière ce revirement il y a un ensemble de calculs stratégiques liés aux actions agressives de l'administration Obama pour affirmer l'hégémonie américaine dans le monde.

Washington veut d'abord subordonner son conflit avec Téhéran à sa campagne pour isoler la Russie et la Chine et préparer une guerre avec l'un de ces pays, ou avec les deux. La bourgeoisie américaine les considère comme les principaux obstacles à sa domination du monde. Ensuite, il calcule qu'il pourra se servir d’un régime bourgeois iranien profondément en crise pour avancer ses intérêts stratégiques.

Mardi, Obama et le secrétaire d'Etat John Kerry ont tous deux déclaré que si les Etats-Unis refusaient un accord aussi favorable avec Téhéran, les sanctions internationales pourraient se désagréger. « Le monde », a dit Obama, « ne tolérerait pas une tentative indéfinie de subjuguer l'Iran par les sanctions ».

En réalité, la capacité de Washington et de ses alliés européens de saper l'économie Iranienne dépend largement de la complicité russe et chinoise. Alors que Washington affronte ouvertement la Russie en Ukraine et la Chine en Mer de Chine méridionale, il est toujours plus difficile de leur demander de maintenir les sanctions contre l'Iran.

Les partisans d'un « tournant diplomatique » de Washington vers l'Iran ne voulaient pas que Téhéran amorce un rapprochement stratégique avec la Chine et la Russie, d'autant plus que Moscou et Pékin ont réagi aux manœuvres agressives de Washington contre eux en développant des liens stratégiques et économiques avec l'Iran.

La Chine est déjà le premier partenaire commercial de l'Iran; la Russie et l'Iran développent leurs liens militaires, notamment du fait de leur soutien commun au régime baasiste en Syrie.

Mardi, Obama a essentiellement maintenu qu'il serait plus habile, moins coûteux et moins risqué d'empocher les concessions extorquées à l'Iran et d'explorer la volonté de l'Iran de s’arranger avec Washington, que d'intensifier les sanctions économiques et de préparer une guerre.

Il a dit, « Nous n'abandonnons rien en explorant s'il existe une résolution pacifique de ce problème », en explorant si Washington peut atteler Téhéran à ses intérêts stratégiques. Obama a souligné que les « mêmes possibilités », y compris une guerre contre l'Iran, seraient toujours disponibles « à l'avenir ».

En fait, les dirigeants iraniens cherchent depuis longtemps un accord avec l'impérialisme américain. Ces dernières années, quand les sanctions ont provoqué une crise économique et une colère ouvrière liée à une pauvreté et une inégalité sociale chroniques, Téhéran a fait des ouvertures de plus en plus frénétiques en direction de Washington. Hassan Rouhani, président iranien depuis août 2013, est un protégé de Hashemi Rafsandjani, président de l'Iran entre 1989 et 1997 et chef de file de la fraction de l'élite cléricale iranienne la plus favorable à un accord avec les Etats-Unis.

Le leader suprême iranien, Ayatollah Khamenei, a autorisé plusieurs ouvertures vers Washington. En 2001, Téhéran a aidé Washington à installer Hamid Karzai à la présidence de l'Afghanistan. En 2003, peu après l'invasion illégale de l'Irak par Washington, Khamenei a autorisé une offre secrète aux Etats-Unis de reconnaître Israël et d’ôter le soutien militaire au Hezbollah et à Hamas, si Washington promettait de ne pas renverser le régime iranien.

Khamenei a annoncé que les pourparlers entre Téhéran et Washington ces 20 derniers mois s'étaient concentrés exclusivement sur la question nucléaire, non pas les diverses guerres et crises au Moyen-Orient provoquées par les Etats-Unis. Cependant, Téhéran et Washington sont déjà tacitement alliés en Irak contre l'Etat islamique. En plus, Rouhani et son ministre des Affaires étrangères, Javad Zarif, ont souvent souligné leur volonté de coopérer avec les Etats-Unis pour stabiliser le Moyen-Orient. Mardi matin, Rouhani a écrit sur Twitter, « Maintenant que cette crise superflue est résolue, il y a de nouvelles occasions de se concentrer sur des problèmes communs ».

Washington et ses alliés commenceront sans doute à faire pression pour que Téhéran réduise son soutien au président syrien Bachar al-Assad et aide Washington à obtenir une « résolution politique », c'est-à-dire un changement de régime, à Damas.

Le président français, François Hollande, a réagi à l'annonce de l'accord nucléaire en déclarant que « l'Iran doit démontrer (...) en Syrie qu'il accepte de nous aider à finir ce conflit ».

On suppose que le congrès américain, dont les deux chambres ont des majorités républicaines, tenteront de bloquer l'accord. Hier, de nombreux législateurs et candidats présidentiels républicains, dont Jeb Bush, ont violemment critiqué l'accord, tout comme l’a fait le premier ministre israélien Benyamin Netannyahou qui l'a traité de « grave erreur aux proportions historiques ». Les législateurs démocrates étaient plus discrets, mais beaucoup d'entre eux soulignaient tout récemment leur préférence pour une politique plus agressive contre l'Iran.

Selon une loi adoptée avec le soutien de l'administration Obama au printemps, le Congrès aura 60 jours pour examiner et voter une résolution interdisant au président de lever les sanctions contre l'Iran. Obama y opposerait son veto et le Congrès aurait 22 jours pour tenter d'annuler ce veto par un vote des deux-tiers aux deux chambres du Congrès. Ceci nécessiterait non seulement une opposition républicaine unanime, mais encore celle de nombreux démocrates au Sénat et à la Chambre.

Mardi, Obama a menacé d'un veto toute résolution du congrès hostile à l'accord tout en réaffirmant le ferme soutien de son administration à un Israël doté d'armes nucléaires et aux monarchies réactionnaires du Golfe persique.

(Article original publié le 15 juillet 2015)