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L'importance de la débâcle boursière chinoise

Par Nick Beams
10 juillet 2015

La chute continue du marché boursier chinois, en dépit des efforts acharnés des autorités gouvernementales et financières pour y mettre un terme, a des implications économiques et politiques, à la fois en Chine et dans le monde.

Mardi, les actions chinoises ont chuté de nouveau; l’indice Shanghai Composite a baissé de 1,3 pour cent et le Shenzen Composite de 5,3 pour cent. Le même jour, Shanghai a ouvert en baisse de 8 pour cent les pertes revenant à 4,7 pour cent en milieu de journée. Shenzen a aussi perdu 3,3 pour cent. Plus significative encore a été l'annonce de la suspension des transactions pour 1476 sociétés, plus de 50 pour cent des sociétés cotées aux deux principales bourses chinoises, gelant des capitaux d'une valeur de $2,6 mille milliards.

Les baisses de cette semaine ont fait suite aux réunions d'urgence du week-end entre le premier ministre chinois Li Keqiang, les responsables bancaires et les régulateurs financiers. Le résultat de ces délibérations a été que la banque centrale a été autorisée à fournir des liquidités quasi illimitées à la China Securities Finance, une institution d'État, pour financer les maisons de courtage et veiller à la « stabilité du marché. » Jusque-là, ces mesures d'urgence se sont révélées vaines.

La Chine étant la deuxième économie du monde en importance, la plus grande selon certains critères, et la source d'au moins 30 pour cent de la croissance économique mondiale, on craint de plus en plus que les retombées de la chute du marché boursier n’affectent le reste de l'économie et le monde en général. De manière significative, les cours à terme du cuivre ont chuté mardi à leur plus bas niveau depuis 2009, après une chute de 8,4 pour cent au cours des deux jours précédents.

Le «Docteur Cuivre», comme on l'appelle parfois dans les milieux financiers, est considéré comme un indicateur économique clé. En tant que principal centre de fabrication du monde, la Chine est le plus grand consommateur du métal. Les prix du minerai de fer et du pétrole ont également baissé avec l’effondrement des marchés boursiers.

Les racines de la crise se trouvent non pas dans l'économie chinoise en soi, mais dans l'effondrement du système capitaliste mondial qui a commencé avec la crise financière de 2008.

L’impact de celle-ci sur la Chine a été immédiat. Avec l'effondrement du commerce mondial à la fin de 2008 et au début de 2009 (à un moment donné, le taux de décroissance était comparable à celui du début des années 1930), les exportations chinoises ont chuté, entraînant la perte de 23 millions d'emplois.

Face à une crise sociale potentiellement explosive, le régime chinois a réagi avec un programme de relance de $500 milliards, accompagné d'une expansion massive du crédit aux collectivités locales, leur permettant d’entreprendre des projets d'infrastructure et de développement immobilier. De nouveaux complexes urbains et parfois des villes quasi entières ont surgi presque du jour au lendemain. Le régime gardait l'espoir que l'économie mondiale connaitrait un ralentissement cyclique et que l'expansion reprendrait.

Mais les événements de 2008 marquaient la fin de conditions qui avaient, les deux décennies précédentes, permis à l'expansion constante des exportations vers les marchés européen et américain d’alimenter la croissance chinoise. Aujourd'hui, l'expansion des exportations contribue très peu à la croissance économique de la Chine.

Pour un temps, l'expansion des infrastructures alimentée par le crédit et le développement de l'immobilier a stimulé l'économie chinoise et maintenu son expansion à des taux proches de ceux d'avant 2008. Cela a incité des experts économiques myopes d’affirmer que, malgré l'effondrement financier, le capitalisme avait encore une fois démontré sa résistance inhérente parce que la Chine et d'autres marchés ‘émergents’ donneraient une nouvelle base à la croissance mondiale. Pronostic rapidement démenti; il a été officiellement reconnu par le FMI et d'autres autorités économiques mondiales comme une chimère.

Le gouvernement chinois a reconnu qu’une structure de l'économie où l'investissement, soutenu par le crédit, constituait environ 50 pour cent du produit intérieur brut (PIB), tandis que les dépenses de consommation représentaient à peine 35 pour cent, n'était finalement pas viable.

Par conséquent le régime a pris en 2013 une nouvelle orientation économique et déclaré que désormais les tendances du marché joueraient un « rôle décisif » plus important encore. En novembre 2013 lors d’une réunion majeure de la direction du Parti communiste, le président Xi Jinping nouvellement élu a présenté ainsi son programme: «Nous devons approfondir la réforme du système économique en mettant l’accent sur ​​le rôle décisif du marché dans la répartition des ressources ... »

La nouvelle orientation se composait de deux éléments clés: la diminution de l’intervention de l'Etat et le contrôle du système financier qui serait de plus en plus ouvert aux flux de capitaux internationaux; et l'augmentation du niveau des dépenses de consommation dans l'économie nationale.

Une façon évidente de stimuler la dépense intérieure aurait été d'augmenter les salaires des centaines de millions de travailleurs chinois. Mais cette voie était barrée par la lutte concurrentielle sur les marchés mondiaux capitalistes.

Toute hausse significative des salaires des travailleurs signifierait que les entreprises manufacturières chinoises, qui opèrent avec ​​des marges bénéficiaires faibles car elles remplissent ​​des contrats avec des sociétés transnationales américaines ou européennes, se verraient éliminées des marchés par des concurrents installés dans des pays meilleur marché d’Asie du Sud-est, comme le Vietnam. Et vu la réduction des salaires américains sous l'administration Obama, les entreprises chinoises sont même concurrencées par des Etats-Unis devenus eux-mêmes une plateforme de production à bas coût.

Pour cette raison, le régime, qui règne dans l’intérêt des oligarques qui dominent les échelons supérieurs du Parti communiste chinois (PCC), a cherché à stimuler les dépenses de consommation par une autre voie. Il a décidé de créer un «effet de richesse», en encourageant des secteurs privilégiés de la classe moyenne à investir sur le marché boursier. Il a attiré les petits investisseurs sur le marché avec la garantie implicite que le gouvernement chinois qui contrôle fermement les leviers du système financier, saurait sécuriser leurs investissements.

Le résultat a été un déluge d'argent sur le marché boursier, qui a fait monter l'indice de Shanghai de plus de 150 pour cent durant l'année qui a précédé son pic le 12 juin. Une grande partie de cet investissement a été réalisée par le biais de prêts sur marge où les actions achetées par les investisseurs constituent la garantie des prêts qu'ils obtiennent, la condition étant qu'une partie de la dette soit remboursée si les actions perdent une certaine valeur.

Ces prêts stimulent le marché lors d'une reprise économique mais ils exacerbent toute chute, les investisseurs confrontés à des appels de marge étant obligés de vendre une partie de leurs actions afin d’honorer leurs dettes, créant ainsi une spirale descendante.

En avril dernier, alors que les prêts sur marge étaient en pleine expansion – cette forme de dette avait été multipliée par cinq depuis un an jusqu’en juin, représentant à un moment donné 17 pour cent de la capitalisation du marché – le gouvernement a encore versé de l’huile sur le feu en permettant aux investisseurs individuels d'ouvrir jusqu’à 20 comptes de transaction boursière.

Le résultat a été une nouvelle poussée de la valeur des actions. Face à une bulle financière massive, le gouvernement a lancé une action coup de poing contre les prêts sur marge le 13 juin, provoquant l’actuelle liquidation des titres. La décision de freiner les prêts sur marge se basait sur l'hypothèse que, avec ses larges pouvoirs, le gouvernement pourrait contrôler la situation et laisser progressivement se dégonfler la bulle.

Mais les lois du marché capitaliste se sont avérées plus fortes que le régime le plus puissant. Le gouvernement chinois est désormais confronté à une chute incontrôlée, menaçant de déstabiliser l’ensemble d’un système financier criblé de dettes. On estime que les collectivités locales ont à elles seules quelque $4 mille milliards de prêts non remboursés.

L’effondrement a des conséquences politiques potentiellement explosives. Ayant perdu toute prétention à défendre l'égalité sociale et encore moins à représenter le socialisme, les «capitalistes rouges» du Parti communiste chinois vivent dans la peur mortelle d'une éruption de luttes sociales et politiques de la classe ouvrière chinoise.

Maintenant que l'économie chinoise ralentit – il se peut que la croissance du PIB tombe en dessous de l'objectif officiel de 7 pour cent et peut-être jusqu'à 4 pour cent – cette perspective menace de plus en plus, alors même que la couche sociale sur laquelle le PCC a cherché à s’appuyer devient elle-même de plus en plus hostile et que la façade d’« infaillibilité» du régime est brisée.

La crise financière en Chine va non seulement conduire à un nouveau ralentissement de la croissance économique mondiale et à l'intensification des luttes de la classe ouvrière internationale, elle créera aussi les conditions pour que ces luttes soient rejointes par l'un de ses plus forts bataillons.

(Article paru en anglais le 8 juillet 2015)