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Les manifestations bravent l'état de siège à Baltimore

Par Jerry White
1 mai 2015

Des milliers de travailleurs et d'étudiants ont manifesté à Baltimore mercredi, bravant la répression militaro-policière dans cette ville de 622.000 habitants.

Les manifestations de solidarité, dont certaines pour exiger le retrait de la Garde nationale de Baltimore, se sont étendues à New York, Milwaukee, Minneapolis et Washington, DC.

La colère populaire a été déclenchée par le meurtre par la police d'un homme de 25 ans Freddie Gray, mais les manifestations ont des causes sociales plus profondes.

En plus de la violence de la police, les jeunes en colère dans les rues de Baltimore dénoncent la détérioration des écoles, la pauvreté, les emplois de misère et le gouffre social qui a produit « deux Baltimores », l’une pour les riches et les puissants, l'autre pour les pauvres. Ils se plaignent de l'indifférence de l'establishment politique de la ville depuis longtemps dominé par des politiciens Afro-américains corrompus du Parti démocrate.

Alors que les tensions de classe qui caractérisent la société américaine refont surface, la classe dirigeante y répond par la violence et la répression.

Le gouverneur républicain du Maryland, Larry Hogan, et la maire démocrate de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, en étroite consultation avec le président Obama, ont utilisé des cas de pillages s’étant produits dans la nuit de lundi pour déclarer l'état d'urgence, déployer la Garde nationale dans la ville, y compris devant les écoles, et imposer un couvre-feu entre 22 heures et 5 heures du matin.

Des véhicules militaires surveillent étroitement les manifestations, et des hélicoptères de police survolent la ville. Entre-temps, la police a réprimé des manifestations de solidarité impliquant quelque 300 manifestants mardi soir à Ferguson, Missouri. Cette banlieue de St. Louis a connu une répression policière militarisée des manifestations qui avaient suivi l'assassinat par la police de Michael Brown, un jeune homme de 18 ans.

Les autorités et les médias cherchent à conditionner la population à accepter sans broncher des mesures d’Etat policier et la suspension des droits démocratiques.

Le gouverneur Hogan a déclaré mercredi que la Garde nationale resterait « jusqu'à ce que la violence cesse », ajoutant qu'il y avait encore « de l’hostilité, de la colère et des gens qui veulent faire des ennuis et ne veulent pas s'en aller en paix ». Le couvre-feu resterait en vigueur, a-t-il dit, même si les autorités « permettraient » des manifestations.

Exprimant les sentiments de beaucoup de travailleurs et de jeunes à Baltimore, une manifestante, April Love a déclaré à la chaîne de télévision CNN: « Le système est corrompu. Nous en avons trop vu pour les laisser étouffer l’enquête sur cet assassinat. Les jeunes ont été oubliés. Nous votons pour ces politiciens et puis ils nous oublient ».

Un autre résident a jugé scandaleux que les élèves soient confrontés à la sortie du lycée Frederick Douglas par des troupes de la Garde nationale portant des armes automatiques. « Ce sont des gosses faces aux soldats armés ». Evoquant la maire Rawlings-Blake, il a ajouté : « Elle ne fait rien pour nous. Elle ne veille qu'à se faire une meilleure image. Cette ville doit être sûre. Elle est déjà rentable. Elle doit être prospère pour nous ».

Les médias adoptaient largement mercredi un ton d'autosatisfaction sur le succès de la répression militaro-policière et le soutien populaire qui existerait pour l'état d'urgence.

Presque 300 personnes ont été arrêtées depuis lundi, dont 35 après l'entrée en vigueur du couvre-feu mardi soir. La police examine les vidéos des affrontements tournées par les caméras de sécurité et les médias. Selon CNN, « des centaines d'autres » pourraient être emprisonnés.

Entre 35 et 50 jeunes ont été arrêtés, dont 21 sans casier judiciaire, et sont passés devant le tribunal mercredi avec des chaînes aux chevilles. Un jeune a dit à CNN qu'il se sentait comme un animal mis en cage. Les juges exigent des sommes de 10 à 15.000 dollars pour une remise en liberté sous caution.

Alors que la justice sévit brutalement contre les travailleurs pauvres et les jeunes, qu'Obama a traités de « voyous », elle n'a retenu aucun chef d'accusation contre les six agents de police responsables de la mort de Gray. La colère populaire est alimentée par l'anticipation qu'ils seront disculpés, comme les autres policiers assassins à travers les USA.

Les autorités révisent à la baisse les attentes concernant la conclusion de l'enquête interne de la police dans la mort de Gray, attendue pour vendredi. Le capitaine de police Eric Kowalczy a déclaré mercredi après-midi que le rapport ne serait pas publié: « Nous savons que les gens veulent des réponses, mais nous ne pouvons pas publier toutes ces informations. S’il y a une décision d'inculper, l'intégrité de l'enquête doit être respectée ».

Pour éviter les manifestations et maximiser les forces de police disponibles pour surveiller les quartiers, l’équipe professionnelle de baseball de Baltimore a joué un match précédemment annulé mercredi après-midi dans un stade vidé de supporters, à Camden Yards. La police a interdit toute assistance publique, pour la première fois dans l'histoire du baseball.

Le capitaine Kowalczy a déclaré mercredi que la police « surveillait les médias sociaux» et que « nous sommes sur le terrain où les étudiants se rassemblent et quand ils quittent l’école ».

L'éruption de colère de masse à Baltimore et le déploiement policier et militaire ont révélé la fracture fondamentale qui existe en Amérique entre des millions de travailleurs d'une part et une aristocratie financière qui contrôle les deux grands partis bourgeois de l’autre.

À Baltimore, l’establishment politique démocrate a démonté les services essentiels et réduit les taux d'imposition sur les sociétés et les riches, afin d' « améliorer l’accueil des entreprises ». L'urbanisme a mis l'accent sur le sport, le tourisme et les projets commerciaux dans les zones du centre-ville et de l’Inner Harbor (Port intérieur).

Les zones urbaines qui autrefois possédaient docks, chantiers navals, usines d’automobiles et aciéries, où travaillaient des dizaines de milliers d’ouvriers, sont abandonnées depuis longtemps. Les quartiers ouvriers manquent à présent des nécessités les plus élémentaires.

Le taux de mortalité infantile à Baltimore est comparable à ceux du Belize et de la Moldavie. Le quartier de Sandtown où vivait Freddie Gray a un taux de chômage de plus de 50 pour cent et un revenu médian de $24.000, contre $40.803 pour la ville dans son ensemble. L’espérance de vie se situe à seulement 68,8 années.

Une étude de l’Université Johns Hopkins fait observer qu'une distance de seulement 10 km – celle qui sépare les quartiers prospères des quartiers pauvres – signifie une différence de 20 ans dans l’espérance de vie.

La classe dirigeante n'a rien à offrir pour faire face à la catastrophe sociale créée par le capitalisme. Le corollaire de la redistribution des richesses des pauvres vers les riches, massivement accélérée depuis la crise économique de 2008, est la montée de la répression contre l'éruption inévitable de la lutte des classes.

(Article original publié le 30 avril 2015)