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Québec: l’ASSÉ se soumet aux syndicats alors que les étudiants votent la grève

Par Richard Dufour
14 mars 2015

Cette semaine, les associations étudiantes ont annoncé avoir atteint le plancher requis pour le déclenchement d'une grève contre le saccage des services publics par le gouvernement libéral de Philippe Couillard. Plus de 30.000 étudiants ont voté pour une levée des cours d'au moins deux semaines à compter du 23 mars. Ce nombre pourrait grossir dans les prochains jours lorsque plus de 100.000 autres étudiants sont appelés à se prononcer sur la grève.

L'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a réagi avec euphorie à cette annonce. «Pour nous», a soutenu sa porte-parole Camille Godbout, «il s'agit d'une démonstration claire que nous sommes en train de construire un mouvement social large contre les mesures d'austérité».

Mais rien n'indique que l'ASSÉ ait tiré la moindre leçon de la défaite de 2012. C’est une défaite à laquelle elle a contribué en limitant les étudiants en grève à des pressions futiles sur le gouvernement, en adoptant un point de vue nationaliste québécois qui excluait tout appel aux étudiants et travailleurs du reste du pays, et en aidant les syndicats pro-capitalistes à détourner une mobilisation qui menaçait de gagner les travailleurs derrière l'élection du parti de la grande entreprise qu'est le Parti québécois.

La poursuite d'une politique semblable aurait des conséquences plus graves aujourd'hui dans un contexte de coupes budgétaires massives, de suppression de milliers d'emplois dans la fonction publique, et de réduction drastique des pensions et des salaires. C'est pourtant la voie que suit l'ASSÉ en présentant la grève du 23 mars comme un «moyen de pression afin de faire réagir le gouvernement sur l'application de ses politiques d'austérité».

Alors que la colère populaire gronde face aux mesures anti-sociales de Couillard, et que les travailleurs et les jeunes sont impatients à entrer en lutte pour la défense et l'expansion des services publics, l'ASSÉ continue de semer l'illusion qu'il suffit d'être assez nombreux dans les rues et de crier assez fort pour faire entendre raison au gouvernement.

L'ampleur et la férocité des mesures d'austérité du gouvernement Couillard traduisent une nouvelle étape dans les efforts de l'élite dirigeante – non seulement au Québec mais d'un océan à l'autre, au sud de la frontière et outre-mer – pour faire payer les travailleurs pour la crise capitaliste mondiale.

Ce processus, entamé à la fin des années 70, a gagné en intensité dans les décennies suivantes alors que l'ancienne politique du compromis de classe cédait le pas à la guerre de classe. L'effondrement financier de 2008 a marqué un point tournant, entrainant le plus vaste transfert de richesses de l'histoire. Le «sauvetage» des banques s'est fait à coups de centaines de milliards de dollars, vite engloutis par l'élite financière mondiale sous forme de bonus et dividendes à un niveau record. Cette même élite exige maintenant que les trous gigantesques causés dans les finances publiques soient comblés par un vaste appauvrissement des travailleurs aux quatre coins du globe.

C'est cette réalité sociale qui alimente le sentiment grandissant, mais encore politiquement inarticulé, d'opposition aux mesures d'austérité. La grève étudiante de 2012 en était une manifestation. Ce sentiment est encore plus vif en 2015 et, fait décisif, il se répand parmi les travailleurs, la seule force sociale ayant la capacité de renverser le capitalisme et de réorganiser l'économie afin de satisfaire les besoins sociaux de la majorité, au lieu des profits individuels.

Mêmes les syndicats pro-capitalistes sont forcés d'admettre que les travailleurs se radicalisent. «Je me suis fait demander par des membres si j'étais prêt à aller à prison», a déploré Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), la plus grosse centrale syndicale de la province. «On a des membres qui sont prêts à défier un décret ou une loi spéciale», a-t-il reconnu.

Mais les bureaucrates syndicaux restent fidèles au rôle traitre qu'ils jouent depuis des décennies, qui consiste à imposer les concessions exigées par la classe dirigeante en étouffant ou torpillant les luttes ouvrières et sociales. Et ils vont tout faire aujourd'hui pour contenir et torpiller le mouvement d'opposition au gouvernement Couillard.

Les syndicats ont déjà écarté la possibilité de déclencher ce printemps une grève des travailleurs du secteur public dont les conventions collectives arrivent à échéance et qui font face à des demandes draconiennes du gouvernement. Ils veulent limiter la «lutte» contre le gouvernement Couillard à quelques gestes de protestation, tout en subordonnant politiquement les travailleurs à l’aile souverainiste de la bourgeoisie par leur alliance de longue date avec le PQ, et à l’État capitaliste par leur refus de défier les lois anti-syndicales qui servent à museler l’opposition des travailleurs.

Le rôle de l'ASSÉ est de fournir une couverture de «gauche» aux bureaucrates syndicaux en leur «prêtant» son image de militantisme, acquise lors de la grève étudiante de 2012. Elle participe pleinement aux coalitions dominées par les syndicats – notamment le Collectif Refusons l’austérité – et renforce ainsi leur autorité en tant que supposés représentants des travailleurs. Les syndicats sont en fait entièrement intégrés à l’establishment capitaliste par le biais d’une multitude de comités tri-partites (syndicats-gouvernement-patronat) et par leur contrôle de fonds d’investissement valant des milliards de dollars.

Le Congrès de l'ASSÉ des 21 et 22 février derniers a voté pour la tenue de «mobilisations multiples», y compris «des grèves (ponctuelles ou reconductibles), des actions et des manifestations». Cette décision, qui s'est matérialisée cette semaine avec le déclenchement annoncé d'une grève étudiante le 23 mars, reflète sans doute l'esprit de rébellion des jeunes face aux mesures d'austérité du gouvernement Couillard.

Mais elle traduit avant tout les efforts de l'ASSÉ pour aider les syndicats à contenir l'opposition, beaucoup plus décisive, des travailleurs de la base. Dans un texte d'orientation soumis au Congrès, l'exécutif de l'ASSÉ a justifié le refus des syndicats de préparer les travailleurs à une confrontation avec le gouvernement Couillard en reprenant l'argument réactionnaire des bureaucrates syndicaux que les travailleurs ne sont pas prêts à se battre.

«Si les syndiqué-e-s décident de se lancer dans un mouvement de grève générale, il est peu probable que celui-ci se déploie au printemps», peut-on lire dans un passage faisant référence au demi-million de travailleurs du secteur public. Car une telle grève «peut s’avérer particulièrement épuisante pour les militants et militantes et avoir des effets démobilisateurs a posteriori».

Dans un geste sans équivoque, le Congrès a d’ailleurs rejeté une motion proposant de n’accorder «aucune crédibilité aux centrales syndicales puisqu’elles n’ont pas voté de grève pour le printemps».

La subordination politique aux syndicats prend une forme bien concrète. Dans une entrevue avec Le Devoir, Renaud Poirier St-Pierre, un ancien de la CLASSE (Coalition large de l’ASSÉ) qui travaille à présent pour la CSN (Confédération des syndicats nationaux), a admis que «dans les organisations syndicales, il y a beaucoup d’anciens du mouvement de 2012, notamment plein de gens de l’exécutif de la CLASSE».

Une grève étudiante peut être le catalyseur d’une contre-offensive des travailleurs contre l’austérité mais seulement si elle vise la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière au Québec, à travers le Canada, et dans le monde. Cela signifie en premier lieu de lutter pour que les travailleurs brisent le carcan politique et organisationnel des syndicats en mettant sur pied des comités indépendants de membres de la base. De tels comités auraient la tâche de préparer une grève générale politique pour faire tomber le gouvernement Couillard et encourager la mobilisation des travailleurs dans le reste du Canada et aux États-Unis dans une lutte unifiée contre l’austérité et pour l’établissement de gouvernements ouvriers.