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Québec: Les libéraux répondent à la grève contre l’austérité par la répression et les menaces

Par Keith Jones
30 mars 2015

Avec le plein soutien de la grande entreprise, le gouvernement libéral du Québec a répondu au déclenchement de la grève contre l’austérité par des dizaines de milliers d’étudiants la semaine dernière par la répression policière, les menaces et l’intimidation.

L’élite dirigeante est déterminée à étouffer la menace d’une mobilisation étudiante militante semblable à celle qui a secoué la province pendant six mois en 2012. Sa plus grande crainte est que les manifestations étudiantes déclenchent l’éruption de luttes de masse de la classe ouvrière.

La grève contre l’austérité a été coordonnée pour coïncider avec l’arrivée à échéance à la fin du mois des conventions collectives du demi-million de travailleurs du secteur public, y compris les travailleurs des hôpitaux, les infirmières, les enseignants des écoles publiques et cégeps, le personnel de soutien et les fonctionnaires.

Le gouvernement libéral de Philippe Couillard exige d’importantes concessions des travailleurs du secteur public. Elles comprennent des compressions dans les salaires réels pour une période de cinq ans, une hausse de l’âge de la retraite et d’autres coupures dans les pensions, une augmentation de la charge de travail comme un plus grand nombre d’élèves par classe et l’ajout de trois heures de travail par semaine sans rémunération pour les enseignants.

Les «offres» draconiennes du gouvernement font partie d’un programme d’austérité bien plus vaste qui implique des coupes de milliards de dollars dans les services publics et sociaux, des hausses de tarifs d’électricité, de frais de service de garde, puis l’augmentation des taxes de vente et taxes à la consommation.

Ces mesures provoquent une opposition masse dans la classe ouvrière qui inquiète les syndicats de la province, qui préviennent qu’ils ne seront peut-être pas capables d’empêcher un mouvement de défi aux lois antigrèves.

Tentant d'indiquer clairement les limites à ne pas dépasser, le ministre de l’Éducation François Blais a émis une série de menaces contre les étudiants grévistes mardi dernier.

Cela comprend une attaque frontale sur le droit démocratique des étudiants de boycotter leurs cours.

Rejetant une demande du Parti québécois, l’opposition officielle, pour que le gouvernement adopte une loi déterminant où et quand les étudiants peuvent faire grève (semblables aux lois du travail utilisées pour entraver les mouvements de revendication des travailleurs), Blais a déclaré qu’il n’est pas question de baliser le droit de grève des étudiants et qu’il ne croit tout simplement pas à l'existence de ce droit. Cela même si les étudiants ont voté en faveur d’un boycottage à travers les associations étudiantes reconnues par leurs institutions scolaires et le gouvernement. Le seul droit, et le seul que les autorités doivent maintenir, a soutenu Blais, est le «droit» des étudiants d’assister à leurs cours.

«Personne ne peut empêcher une autre personne d’étudier», a déclaré Blais. Il a ensuite déploré ce qu’il qualifie de «confusion» qui dure depuis des décennies par rapport à cet enjeu au Québec – une référence au fait que les grèves étudiantes sont une forme de protestation et de lutte démocratique fréquente et acceptée depuis les années 1960.

Se basant sur son argument antidémocratique qui criminalise dans les faits les grèves étudiantes, Blais exhorte les directions des universités et des cégeps à s'assurer que les étudiants qui souhaitent assister à leurs cours puissent le faire. «Je leur demande, dans la mesure du possible, d’appliquer les règles qui existent déjà, et, si nécessaire, des sanctions.»

Le jour précédent, il a explicitement réclamé des mesures disciplinaires contre les militants progrève, affirmant que des sanctions pourraient être imposées à tout moment «contre les personnes qui sont impliquées dans le mouvement (de grève)».

Bien que le ministre de l’Éducation ne l’ait pas précisé, ses propos laissaient entendre que les établissements d’enseignement devraient menacer et punir les enseignants qui, respectant le fait que leurs étudiants ont voté pour la grève, annulent leurs cours.

Blais a aussi menacé d’annuler la session scolaire, disant que contrairement à 2012, le gouvernement ne prolongerait pas l’année scolaire pour permettre aux étudiants de ne pas perdre leur session. Il a justifié cela en affirmant que le gouvernement n’a pas l’argent pour payer un tel prolongement.

Les propos provocateurs de Blais visaient clairement à signaler à la police d’intensifier la répression des étudiants.

La police, y compris la police antiémeute notoire de Montréal, est intervenue à maintes reprises au cours des derniers jours pour mettre un terme à des manifestations, à commencer par la manifestation de samedi de la semaine dernière appelée en soutien à la grève anti-austérité planifiée deux jours plus tard.

La police fait usage du règlement municipal P-6 comme prétexte pour disperser violemment les manifestations et procéder à des arrestations. Calqué sur des éléments clés du projet de loi 78 antigrève imposé par le gouvernement libéral en 2012, le règlement P-6 et d’autres lois similaires qui ont été adoptées par les municipalités à travers le Québec permettent à la police de déclarer illégale toute manifestation dont l’itinéraire n’a pas été approuvé par elle.

Avant même que Blais incite les directions des universités et des cégeps à punir les grévistes, l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a annoncé qu’elle allait imposer de longues suspensions à neuf étudiants, et même en expulser certains, pour de présumés actes de vandalisme et d’intimidation lors de manifestations étudiantes. Deux des étudiants ciblés font partie du conseil d’administration de l’UQAM et de son comité exécutif. Les menaces de sanction ont été largement condamnées par les professeurs de l’UQAM, qu'ils ont qualifiées de provocations.

En 2012, le gouvernement libéral a présenté le projet de loi 78 pour criminaliser la grève étudiante alors qu’elle durait depuis près de trois mois. Maintenant, il a recours à ces mesures dès le départ.

Cela fait partie d’un phénomène bien plus large. Les gouvernements à travers le Canada criminalisent de plus en plus l’opposition sociale. Le gouvernement conservateur du Canada a criminalisé des grèves à maintes reprises ou menacé de le faire, puis, sous le projet de loi C-51, celui-ci donne à l’appareil de sécurité nationale de bien plus vastes pouvoirs permettant d’espionner et de «bloquer» les menaces envers le gouvernement et la grande entreprise.

Adoptant la ligne dure contre les étudiants, Couillard et les libéraux ont été encouragés par les déclarations des dirigeants des principales centrales syndicales québécoises qui ont exclu tout mouvement de grève des travailleurs du secteur public – sans parler d’une contre-offensive de la classe ouvrière contre le gouvernement – pour une durée de six mois ou plus.

«Nous avons convenu que l'on ferait nos affaires chacun de notre côté», a déclaré à la presse le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Daniel Boyer. Pour sa part, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Louise Chabot, a dit que «les grandes centrales ne sont pas du tout rendues à l'étape de la grève sociale».

Comme dans le reste du Canada et à travers le monde, les syndicats du Québec étouffent systématiquement la lutte de classe depuis des décennies, imposant les coupures de salaires et d’emplois, tout en subordonnant la classe ouvrière au Parti québécois, un parti indépendantiste et pro-patronal. Au nom de la «paix sociale», ils torpillent une lutte ouvrière après l’autre et jouent un rôle clé dans l’élaboration et la mise en œuvre du programme d’austérité de la bourgeoisie. Le cas le plus tristement célèbre est en 1996-98 lorsque les syndicats ont accueilli la stratégie du «déficit zéro» du PQ et proposé un programme de départ à la retraite que le gouvernement de Lucien Bouchard a utilisé pour éliminer plus de 40.000 emplois en éducation et en santé.

Les syndicats ont aussi joué le rôle principal dans la défaite de la grève étudiante de 2012, qui avait éclaté en réaction à la tentative du gouvernement d’augmenter radicalement les frais de scolarité universitaires. Premièrement, ils ont isolé les étudiants en grève qui faisaient face à une violence policière croissante. Ensuite, lorsque l’imposition du projet de loi 78 par le gouvernement Charest a provoqué une opposition massive au sein de la classe ouvrière, laissant entrevoir la possibilité d'une situation semblable à celle de mai 1968 en France, les syndicats sont agressivement intervenus pour mettre un terme à la grève et canaliser l’opposition aux mesures d’austérité libérales derrière l’élection d’un gouvernement péquiste. Cela a été illustré par le slogan de la FTQ, «Après la rue, les urnes».

Avec le soutien des syndicats et de Québec solidaire, un parti de pseudo-gauche, le PQ a remporté un gouvernement minoritaire aux élections de septembre 2012 et rapidement imposé des compressions sociales encore plus importantes que celles proposées par le gouvernement Charest, y compris des coupes de centaines de millions de dollars dans l’éducation postsecondaire et une hausse annuelle des frais de scolarité.

Dans une déclaration distribuée lors de la manifestation de samedi de la semaine dernière, les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale et le Parti de l’égalité socialiste (Canada) ont accueilli la tentative des étudiants d’initier une lutte plus large contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral, mais en mettant en garde que les syndicats pro-capitalistes représentent le principal obstacle à la mobilisation de la classe ouvrière.

La déclaration exhortait les étudiants et les travailleurs à rejeter la perspective nationaliste et la politique de pression de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) et des comités Printemps 2015, ainsi que leur orientation visant à faire pression sur les appareils syndicaux. «Les jeunes et les travailleurs» soulignait la déclaration, «ne devraient pas faire la promotion de la “grève sociale”, un mouvement de contestation visant à faire appel à l’élite québécoise. Ils devraient plutôt lutter pour préparer une grève générale politique de toute la classe ouvrière, en défi aux lois anti-syndicales, et dans le but de faire tomber le gouvernement Couillard et de faire de la lutte contre l’austérité au Québec le fer de lance d’un mouvement de la classe ouvrière à travers le Canada et toute l’Amérique du Nord, pour des gouvernements ouvriers et une réorganisation socialiste de la société.»

(Article paru d'abord en anglais le 26 mars 2015)