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Meurtre à Moscou

Pourquoi Boris Nemtsov a-t-il été assassiné ?

Par David North
4 mars 2015

L'assassinat du politicien russe d'opposition Boris Nemtsov est un événement politique d'importance, une conséquence de la confrontation américano-russe et de la lutte intense actuellement en cours dans les plus hautes sphères de l'Etat russe. L'administration Obama et la CIA jouent un rôle majeur dans l'escalade de ce conflit, qui vise à produire un résultat servant les intérêts géopolitiques et financiers mondiaux de l'impérialisme américain.

Les relations entre les Etats-Unis et la Russie approchent d'un point de rupture dont les conséquences sont potentiellement catastrophiques. L'administration Obama a conclu que le président russe Vladimir Poutine devait être écarté du pouvoir, dû au refus du Kremlin d'accepter comme un fait accompli le renversement l'an dernier du président ukrainien démocratiquement élu Viktor Ianoukovitch et à son opposition à une intégration économique et militaire complète de l'Ukraine à la sphère d'influence américaine.

Suite surtout à l'interférence de la Russie avec les plans d'une attaque de la Syrie par les États-Unis en 2013 et à son octroi de l'asile politique au lanceur d'alerte de la NSA Edward Snowden, un maintien de Poutine à la présidence a été jugé incompatible avec les intérêts géopolitiques américains. Ainsi, la décision a été prise de susciter, à travers la pression politique internationale, les sanctions économiques et des opérations clandestines de diverses sortes, un éloignement de Poutine du pouvoir.

Il est quasiment évident que l'administration Obama espère qu'une faction se dégagera dans l'élite russe qui, soutenue par des éléments de l'armée et de la police secrète, serait capable de monter une « révolution de palais » et se débarrasser de Poutine. Le destin personnel du président russe - qu''il subisse le sort de Milosevic en Serbie, de Ceausescu en Roumanie, de Hussein en Irak ou bien de Kadhafi en Libye - dépendra des circonstances de son éviction.

Quoi qu'il en soit, Poutine serait alors remplacé par le représentant d'un secteur de l'oligarchie, une version russe du président ukrainien et milliardaire Petro Porochenko, prêt à suivre sans ambiguité la ligne américaine. Les médias américains, bien sûr, applaudiraient un tel événement dont ils feraient une « révolution démocratique. »

Les États-Unis ne cherchent pas à déclencher une révolte populaire généralisée. C'est bien la dernière chose qu'il veulent. Les actions de l'administration visent entièrement à convaincre une partie de l'oligarchie et de la classe capitaliste naissante que ses intérêts commerciaux et sa richesse personnelle dépendent du soutien des États-Unis. C'est pourquoi l'administration Obama a utilisé les sanctions économiques visant des individus comme moyen de pression sur les oligarques et sur des secteurs plus larges de l'élite entrepreneuriale.

De manière significative, Garry Kasparov, l'émigré russe néo-conservteur qui parle pour les forces les plus à droite et les plus agressives dans leur opposition à Poutine au sein de l'établissement de la politique étrangère américaine, a écrit un article d'opinion paru dans le Wall Street Journal de lundi indiquant clairement que les États-Unis sont en contact étroit avec les élites et discutent avec elles de questions comme le renversement de Poutine. Il appelle les dirigeants occidentaux à répondre à l'assassinat de Nemtsov en traitant le Kremlin comme un « régime voyou criminel. » Il appelle à la rupture des négociations entre la Russie et l'Occident sur la situation dans l'est de l'Ukraine et à l'envoi immédiat d'armes au régime droitier de Kiev.

Enfin, Kasparov exhorte les Etats-Unis et l'UE à intensifier leur pression sur les oligarques afin de briser leur soutien à Poutine. « Dites aux oligarques russes, à chacun d'entre eux, » écrit-il, « qu'il n'y a pas de lieu où leur argent sera en sécurité en Occident aussi longtemps qu'ils servent le régime de Poutine. »

C'est dans le cadre de cette lutte internationale pour le pouvoir que l'on doit évaluer l'assassinat de Nemtsov. Bien sûr, il est possible que sa mort soit liée à ses affaires privées. Mais il est plus probable qu'il a été tué pour des raisons politiques.

Il est certain que le moment du meurtre (la veille de la manifestation de l'opposition anti-Poutine à Moscou) indique fortement qu'il s'agissait d'un assassinat politique et pas d'un règlement de comptes privé.

La manifestation elle-même a une importance particulière. L'organisation de ces manifestations est un peu devenu une spécialité de la CIA et elles sont une toile de fond politique et un prétexte vitaux à la mise en œuvre de changements de régime. Les individus tels que Alexei Navalny et d'autres personnalités de l'opposition sont acclamés dans les médias américains comme les dirigeants d'un mouvement « pro-démocratie. »

Il y a deux lignes d'intrigue possibles (dont chacune a d'innombrables variantes) dans l'assassinat de vendredi dernier :

La première est que Nemtsov a été tué par des éléments de la faction Poutine, avec ou sans la connaissance du président, comme un avertissement à ceux qui parmi l'élite envisagent de quitter le navire. Il est cependant difficile de voir comment un acte d'une telle imprudence renforcerait le régime.

La deuxième, c'est qu'il a été tué par des éléments au sein de la faction anti-Poutine comme un moyen de donner un martyre au faux mouvement démocratique. Il est à noter que, dans son commentaire du Wall Street Journal, Kasparov se réfère à des différences qu'il a eues avec Nemtsov sur la tactique anti-Poutine; Nemtsov avait adopté une approche plus prudente que Kasparov.

« Boris et moi avons commencé à nous quereller après que M. Poutine est revenu à la présidence en 2012. Pour moi, le retour de Poutine a marqué la fin de tous les espoirs réalistes d'une voie politique pacifique à un changement de régime. Mais Boris a toujours été optimiste. Il me disait que j'étais trop téméraire, que 'vous devez vivre longtemps pour voir le changement en Russie.' Maintenant, il ne le verra jamais. »

Cette déclaration semble suggérer l'existence de divisions tactiques importantes dans le camp anti-Poutine soutenu par les Etats Unis. Il est possible que Nemtsov ait été considéré comme un obstacle à la mise en œuvre d'un changement de régime violent. Dans une telle situation, il est tout à fait possible qu'il soit venu à être considéré comme quelqu'un dont le "martyre" servirait au mieux la cause anti-Poutine.

Le personnage de Nemtsov est important, car sa carrière a ses origines dans les années du premier président post-soviétique de la Russie, Boris Eltsine. Au début des années 1990, il est apparu comme le représentant d'une couche totalement corrompue de compradores pro-capitalistes, engagés dans une vente d'urgence des actifs soviétiques. Nemtsov a formé des relations étroites avec les hommes d'affaires américains et a fait l'objet d'un traitement flatteur de la part de la presse américaine.

Dans le même temps, Eltsine, totalement corrompu et en perpétuel état d'ébriété, n'avait absolument aucune notion des intérêts nationaux russes. Les Etats-Unis ont fait ce qu'il voulaient dans les Balkans, en Europe de l'Est, au Moyen-Orient et en Asie centrale sans aucune opposition de la part de la Russie.

Si Poutine est lui aussi apparu au cours des années Eltsine, bien que dans une phase ultérieure, il semble qu'il représentait, contrairement à Nemtsov, des secteurs parmi les anciennes agences étatiques du renseignement, inquiètes de l'abandon total de toute défense des intérêts russes par Eltsine. Sous la direction de Poutine, la préoccupation traditionnelle russe avec un "Etat fort" a réapparu.

Finalement, cela a poussé Poutine dans un conflit avec l'impérialisme américain et, faut-il ajouter, avec l'impérialisme européen. Poutine tente de toute évidence de rallier du soutien pour son programme nationaliste et capitaliste. Mais celui-ci est fondamentalement réactionnaire et politiquement banqueroutier, il implique la Russie dans une suite sans fin de conflits géopolitiques pour lesquels les ressources économiques et militaires lui manquent.

En outre, l'insatisfaction profonde de la classe ouvrière avec le résultat de la restauration capitaliste -une pauvreté et une inégalité sociale dévastatrice - sera intensifiée par les conséquences économiques de l'escalade des opérations militaires. Enfin, les alliés actuels de Poutine dans l'oligarchie, sous le poids des sanctions, deviennent de plus en plus désenchantés et sont continuellement en train de réévaluer leurs options.

La tragédie russe résultant de la dissolution de l'Union soviétique en 1991, ne peut être résolue sur une base progressiste que par la résurgence de la classe ouvrière armée d'un programme socialiste et internationaliste révolutionnaire. Un mouvement de masse de la classe ouvrière, inspiré par l'héritage politique d'Octobre 1917, est le seul antidote à l'atmosphère empoisonnée de complot et de contre-complot qui domine actuellement la politique russe.

Dans le même temps, il faut s'opposer aux opérations incroyablement irresponsables de l'impérialisme américain, qui peuvent à tout moment dégénérer en confrontation militaire nucléaire à grande échelle avec la Russie, et y mettre fin par le développement d'un nouveau mouvement anti-guerre de masse, dirigé par la classe ouvrière et basé sur les principes de l'internationalisme socialiste.

(Article original publié le 3 mars 2015)